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Introduction

Traditionnellement pays d’immigration, la France a été pionnière, par rapport à ses voisins d’Europe occidentale, dans l’accueil de différents types d’immigrations (Réa, 2021 ; Bernardot, 2019). Cela se traduit démographiquement par le fait que nous comptions, selon l’INSEE (Institut national de la statistique et des études économiques), presque un tiers de Français descendants d’au moins un des grands-parents nés à l’étranger (un peu plus de 7 millions de Français descendants d’immigrés et 6 millions d’étrangers) (Brutel, 2017).

Dans le cas de l’immigration maghrébine à laquelle nous allons nous intéresser dans ce présent travail, les liens établis avec l’histoire coloniale, notamment avec l’Algérie (ancien département français), et les différentes vagues migratoires qui l’ont suivie, ont créé une grande diversité de configurations familiales constituant « la communauté maghrébine » (Santelli et Beate, 2013). Concernant le profil de ces immigrés, nous retrouvons ceux arrivés pour des raisons économiques (légaux et illégaux), mais également des diplômés universitaires qui s’installent en France à la suite de leurs études, voire encore des immigrés venus pour des raisons politiques (Santelli et Beate, 2013). Au sein de cette diversité, Emmanuelle Santelli et Beate Colet (2013) identifient le regroupement familial comme un élément central, à la fois la cause et la conséquence de l’installation de la communauté maghrébine en France. Si les deux chercheurs insistent sur le cas des Algériens, nous pouvons aisément élargir ce constat aux trois pays du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie). Bien que le régime juridique des trois pays fût différent à l’époque coloniale, et que les temporalités d’arrivée soient disparates entre chaque pays de provenance, les travailleurs maghrébins recrutés avant la crise économique de 1974 ont été globalement régis par la même juridiction (Ageron, 2005). De ce fait, les mesures de durcissement leur ont été ensuite appliquées après la fermeture des portes de l’immigration de travail en 1974 (Perrin, 2009). C’est pour cette raison que nous parlons ici des familles « maghrébines » sans différencier les trois pays.

En France, cette diversification des trajectoires et des situations migratoires présente au sein des familles maghrébines et ses conséquences ont été très peu étudiées. Pourtant sur les plans juridique, politique, sociologique et démographique, on observe des différences de statuts entre les descendants d’immigrés (Français de naissance), les immigrés naturalisés, les immigrés légaux et illégaux. Ces divers profils peuvent cohabiter dans une même structure familiale, parfois au coeur de la même famille nucléaire, ce qui est d’autant plus paradoxal dans le contexte français, où la citoyenneté est liée à la nationalité (Tiberj et Simon, 2016), et où un enfant et un parent peuvent juridiquement ne pas faire partie de la même « communauté nationale ». Nous nous retrouvons donc face à deux démarcations juridiques et symboliques qui se superposent : celle de la « communauté nationale » et celle de la « famille », dans des espaces communs où cohabitent différentes socialisations primaires et secondaires. De plus, ces espaces sont fréquemment stigmatisés dans les discours médiatique et politique. Elsa Lagier (2016) nous explique qu’à rebours de faits divers ou de tensions sociales, les descendants d’immigrés issus de milieux populaires se retrouvent au centre des critiques. L’explication la plus courante tend à imputer la responsabilité de ces évènements ponctuels à ces jeunes ainsi qu’à leurs parents « étrangers » dépeints comme étant « incompétents » et « dépassés » (Lagier, 2016). Ce manque de maîtrise présumé mènerait selon cette vision, à des enfants peu enclins à être de « bons citoyens », capables de prendre part à la vie de la cité, et donc de s’intéresser à la politique, que la chercheuse entend dans une conception élargie à savoir en tant que contribution à la « chose publique » (Lagier, 2016).

En questionnant ce paradoxe, nous allons tenter d’apporter un modeste éclairage sur les formes de rapports ordinaires au politique existant au sein des familles originaires du Maghreb. Pour ce faire, nous nous pencherons sur les contradictions entre, d’un côté, les effets des statuts juridiques et principalement, l’accès à la participation politique à travers le droit de vote pour les immigrés français, et à son non-accès pour les autres et, d’un autre côté, à cet intérêt partagé pour la politique au sein d’une même famille où les statuts diffèrent. Cette tendance a d’ailleurs été démontrée quantitativement par l’enquête nationale représentative TéO (Trajectoire et Origines) menée par L’Ined (Institut national d’études démographiques) entre 2008 et 2009. Selon cette étude, 44 % des étrangers venus en France à l’âge adulte se déclarent intéressés par la politique française. Encore plus parlant, cet intérêt est plus élevé que celui porté envers la politique du pays d’origine. Ainsi, si nous prenons le cas des immigrés nés dans un des trois pays du Maghreb : 52 % déclarent être intéressés par la politique en France, contre 31 % pour la politique du pays d’origine pour les immigrés nés en Algérie et 29 % pour les immigrés nés en Tunisie et au Maroc (Tiberj et Simon, 2016). Dans ce sens, une attention particulière sera accordée aux liens symboliques entre ces deux espaces (familial et politique).

L’approche que nous adoptons est féconde par sa contribution à trois champs de recherche. En plus de s’insérer dans le cadre des études migratoires, cet objet rejoint également celles portant sur les différents rapports à la politique. Concernant ce dernier champ de recherche, il est judicieux, du fait de l’hétérogénéité des conceptions du rapport au politique, de préciser d’emblée notre acception de cette notion. Plusieurs définitions relativement restrictives ou extensives ont été avancées pour borner ce qui relève du « politique » (Boughaba et al., 2018).

Nous choisissons pour notre part la définition étendue présentée dans l’ouvrage collectif L’Ordinaire du Politique (Buton et al., 2016). Dans cette acception, ce qui est politique n’est pas réduit au champ institué ou à l’activité des différents « professionnels » (Politiciens, Journalistes, Militants, Universitaires) (Buton et al., 2016). Ainsi, la capacité des acteurs sociaux à problématiser les questions quotidiennes et formuler des critiques et des justifications sera tout autant considérée (Buton et al., 2016). Par ailleurs, une importance non-négligeable sera accordée à la « désingularisation » des situations ou à la faculté de les relier à d’autres configurations équivalentes en les inscrivant dans un « collectif reconnu » (notamment, mais pas exhaustivement, celui d’une minorité, dans l’exemple de notre cas d’étude). Par sa dimension familiale, notre réflexion se nourrit également des travaux portant sur la sociologie de la famille et plus particulièrement des discussions académiques relatives aux relations intrafamiliales et intergénérationnelles.

En France comme aux États-Unis, les écrits traitant des socialisations politiques au sein des familles « minoritaires » n’ont pas été abondants (Jaber, 2015). Cette situation converge avec l’état général de la recherche sur les questions familiales, qui ont très peu abordé le cas des familles immigrées (Attias-Donfut et Wolff, 2009 ; Guerraoui et Sturm, 2012 ; Brinbaum, 2013). Selon Attias-Donfut et Wolff (2009), les débats relatifs aux relations intergénérationnelles ont peu considéré la question des familles immigrées, tandis que les études migratoires ne traitent la dimension familiale qu’à travers des éléments précis tels que : l’école ou la question de l’intégration (Attias-Donfut et Wolff, 2009). Malgré cette tendance globale, certaines contributions ont pu éclairer les processus de socialisations politiques au sein des familles maghrébines. Dans ce sens, la démarche d’Asma Jaber (2015) sur les socialisations enfantines a été novatrice en France. La chercheuse a pu illustrer les phénomènes de « ritualisation » des activités familiales, et les manières avec lesquelles ils exposaient doublement les enfants à l’actualité politique en France et celle dans le « monde arabe » (Jaber, 2015). Si les écrits portant sur les socialisations politiques au sein des familles immigrées ont été relativement « maigres », ceux s’inscrivant dans une acception plus large des rapports à la politique, englobant le rapport de domination au monde social ou encore le rapport aux institutions, ont été plus conséquents. Ainsi, les questions du rapport à l’école et des parcours scolaires ont été bien renseignées lorsqu’il s’agit des familles immigrées (Laacher 1990 ; 2006 ; 2016 ; Pérrier, 2017 ; Ichou, 2018). Cela s’explique légitimement par la nature de l’institution qui constitue la principale instance de relai entre l’espace « citoyen » et l’espace « familial ». Des études analogues portant sur d’autres institutions ont d’ailleurs pu être réalisées, notamment celles sur les préfectures (Geisser, 2011 ; Spire, 2016). Dans la même logique, le thème de l’intégration des descendants d’immigrés a été conséquemment documenté, tantôt par des discussions théoriques entourant la notion d’intégration dans son fondement, ses enjeux implicites et les effets qu’ils impliquent (Spire, 1999 ; Laacher et Sayad, 1999 ; Santelli, 2016, Simon, 2017 ; Bernardot, 2019) tantôt, de manière plus traditionnelle en considérant les comportements familiaux comme élément de facilitation ou d’entrave à l’intégration (Streiff-Fénart, 2014). Questionnant l’impact des éléments contextuels, certains chercheurs ont tenté une analyse comparée à cet égard entre la France et d’autres pays européens (Tucci, 2015 ; Sellier, 2016 ; Delcroix et Inowlocki, 2021), si cette démarche n’a pas été largement suivie, elle semble prometteuse dans l’étude des effets des statuts juridiques si l’on considère les différents modèles de citoyenneté entre pays européens.

Enfin, grâce aux données quantitatives, nous avons pu connaître les principales tendances en matière de comportements électoraux des immigrés, de leurs préférences en termes de valeurs politiques, et de confiance envers le système politique (Tiberj, 2007 ; 2015 ; 2019 ; Tiberj et Brouard, 2007 ; Tiberj et Simon, 2016 ; Simon, 2017). Du côté des études qualitatives, les enquêtes ethnographiques, notamment en milieux populaires, se sont avérées particulièrement fructueuses (Talpin, 2016 ; Jaber, 2015 ; Delcroix, 2013a). Nous pouvons mentionner à titre d’exemple les contributions de Julien Talpin (2016) dans la compréhension de l’écart entre le cadre civique présentant le vote comme devoir citoyen, et les inégalités vécues par les minorités visibles. Dans un registre similaire, les travaux de Camille Hamidi (2010) ont pu renseigner les catégorisations ethniques ordinaires et leur rôle dans la construction des identités « fines » ou « épaisses »[1], et le poids qu’elles peuvent jouer dans la constitution du rapport à la politique (Hamidi, 2010). Diverses initiatives dans différents champs de recherche ont eu l’occasion de s’intéresser aux familles immigrées ; nous avons indiqué ci-dessus les corpus les plus pertinents dans le traitement de notre objet.

Dans ces trois champs de recherche, nous pouvons retrouver en « toile de fond » un questionnement sur la pertinence d’une approche concentrée sur les familles immigrées. Si ces citoyens n’échappent pas aux dynamiques sociales qui touchent leurs congénères aux mêmes conditions économiques et sociales, quel pourrait être l’intérêt d’une telle focale ? (Donfut et Wolff, 2009 ; Guerraoui et Sturm, 2012 ; Brinbaum, 2013 ; Lagier, 2016 ; Pérrier, 2017) Certes, dans un certain nombre d’études, des phénomènes observés au sein des populations immigrées convergent avec ceux constatés chez la population majoritaire ayant les mêmes conditions socioéconomiques. Néanmoins, plusieurs auteurs mettent en avant des particularités dues à un parcours migratoire, à des origines ethnoculturelles ou à des assignations ethniques (Hamidi, 2010 ; Tiberj et Simon, 2016 ; Pérrier, 2017).

Malgré ces particularités, l’enjeu méthodologique pour le chercheur consiste à bien nuancer l’influence de ces facteurs, afin de bien saisir toute la complexité des diverses identifications sociales (Lagier, 2016). De plus, adopter cette mesure ne doit, comme le suggère Pierre Pérrier (2017), ni minimiser le poids des particularités liées aux origines ethnoculturelles ni celui de la migration familiale en tant qu’expérience biographique et sociale (Pérrier, 2017). En ce sens, nous nous positionnons à distance des lectures « culturalistes » qui interprètent systématiquement les différences en les assignant à une supposée culture d’origine (Guerraoui et Sturm, 2012 ; Pérrier, 2017). Nous nous situons à égale distance par rapport aux lectures « évolutionnistes » opposant schématiquement deux modèles de comportement, celui issu de la culture d’origine, et celui du pays d’accueil qui serait la norme envers laquelle il faudrait tendre. Ces lectures peuvent nous priver de saisir toute la diversité des dynamiques de socialisation, des échelles d’identifications et la recomposition des différentes pratiques en contexte migratoire (Guerraoui et Sturm, 2012).

Ces précautions méthodologiques sont à prendre dans l’analyse des socialisations politiques, et à plus forte raison lorsque nous étudions des familles immigrées. Ainsi, nous nous inscrivons dans la posture qui considère les socialisations politiques dans un cadre plus élargi influençant la politisation, celui des facteurs interpersonnels et psychoaffectifs (Broutelle, 2011 ; Muxel, 2018). Ces derniers jouent un rôle déterminant dans l’adoption d’un comportement politique à différentes temporalités (sur le temps court : choix d’un vote à l’approche d’une échéance électorale — sur le temps long : socialisations primaires) (Muxel, 2018). Nous souhaitons appréhender la question des transmissions politiques dans l’ensemble de ces imprégnations psychoaffectives, afin de ne pas les sortir de leur contexte.

Cette lecture globale nous permet de rendre compte de toutes les ressources mises en place par ces familles dans leur rapport au monde social qui peut s’étendre à l’espace politique. Cet angle de vision offre au chercheur une lecture plus fine, tout en évitant les biais « déficitaires » (Guerraoui et Sturm, 2012). En effet, lorsque nous abordons les socialisations politiques au sein de la famille, et particulièrement celle des transmissions, la théorie de la « reproduction » proposée par Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron est très souvent mobilisée (Delcroix, 2013a). En ce sens, nous nous inscrivons dans la lignée des travaux de Catherine Delcroix, qui appelle à une lecture plus nuancée de ces concepts. Une partie des sociologues explique que les enfants des familles ouvrières, et à plus forte raison des familles ouvrières immigrées, qui ne disposent d’aucun des « capitaux » (culturel, économique, social, symbolique)[2], n’auraient aucune chance de sortir de leur milieu social. Ils ne se retrouvent par conséquent étudiés qu’à travers leurs manques (Delcroix, 2013a). Plus précisément, dans le cas des familles minoritaires, et de même que le discours médiatique présentant les parents immigrés comme « incompétents », certains travaux de recherche ont également pu adopter cette lecture que nous jugeons trop linéaire et schématisée. Ces dernières abordent les parents immigrés comme ne pouvant pas être à la fois « récepteurs » et « transmetteurs » des nouveaux enjeux relatifs au pays d’accueil (Zehraoui, 2009). Or, tel que nous allons le voir par la suite, ni ces manques de capitaux objectifs ni un statut juridique différencié entre les membres d’une même famille ne mènent à une rupture systématique dans la création d’espaces d’échanges sur des thématiques publiques et politiques. Comme le démontrent les travaux de Catherine Delcroix, les familles dépourvues de capitaux objectifs peuvent développer un certain nombre de capitaux subjectifs (Delcroix, 2013a). Ce concept a été introduit par la chercheuse, en travaillant sur les « modes d’agir » des familles en situation de précarité en questionnant les individus qui réussissent à entreprendre des trajectoires ascendantes, et à faire aboutir des projets par la construction de ressources subjectives, et ce malgré le manque de ressources (objectives) économiques, sociales ou culturelles (Delcroix, 2013b).

Par ailleurs, ces lectures « déficitaires » semblent être en discordance avec les données quantitatives issues de la première enquête TéO, que nous avons exposées précédemment. Pour cette raison, nous accorderons une attention particulière à la manière avec laquelle la notion du Colour Divide peut se déployer au sein de ces échanges. Développée aux États-Unis par Rodney Héro, Reuel Rogers ou encore Michel Dawson, cette théorie démontre l’existence de liens entre la visibilité (en tant que minorité) et le comportement politique (Tiberj et Simon, 2016). Les citoyens « visibles » adopteraient une perception que Vincent Tiberj et Patrick Simon (2016) qualifient d’un sentiment de « destin lié » avec les autres citoyens dans la même condition, et ce qu’ils soient touchés personnellement ou non par les discriminations. Dans le contexte français, et en se basant sur les données de la première enquête TéO, les deux chercheurs mettent en évidence la corrélation entre les groupes dans lesquels on retrouve une forte propension à se sentir rejeté de la communauté nationale et le fait de se positionner à gauche électoralement. Cela explique, en partie, le vote à gauche des descendants d’immigrés maghrébins en France (Tiberj et Simon, 2016).

En s’appuyant sur les travaux inscrits dans les différents champs de recherche cités précédemment, ainsi que sur nos données d’enquête (voir section méthodologie) nous aborderons dans un premier temps la nature et l’articulation effective des socialisations politiques au sein de ces espaces familiaux. Dans ce cadre, nous verrons comment la différence de statut juridique peut avoir une influence dans la mise en place de certaines stratégies et négociations. Dans un second temps, nous explorerons l’impact des effets symboliques créés par les normes juridiques, sur le rapport au monde social, et comment la nature et l’intensité des liens familiaux peuvent être déterminants dans la résistance ou non à ces effets.

Méthodologie

Cette étude s’insère dans le cadre de notre travail de thèse dont les terrains d’enquête se situent en Île-de-France. Ce choix relève du fait que cette région représente un lieu traditionnel de l’immigration maghrébine (Lillo et al., 2009). Dans la même logique, nous nous sommes particulièrement concentrés sur le département de Seine–Saint-Denis qui connait la proportion d’immigrés la plus élevée en France métropolitaine (27 %) (selon le recensement de la population 2016, INSEE – Institut national de la statistique et des études économiques). Par ailleurs, plusieurs travaux précédents s’intéressant à ce département ont pu éclairer certaines dynamiques concernant les immigrés maghrébins et leurs descendants (Le Moigne et al., 2016 ; Béhar et al., 2016 ; Frisone et Couilliot, 2018).

Comme seconde zone d’enquête, nous avons favorisé le 20e arrondissement de Paris, et en particulier le quartier de Belleville. Historiquement quartier d’immigration, il a connu l’installation d’ouvriers venus du Maghreb à partir du milieu des années 1950. À rebours de vagues d’arrivées successives, ils constituèrent près de 50 % de la population étrangère du quartier en 1982 (Simon, 1993). Cet arrondissement se caractérise par plusieurs zones que Patrick Simon qualifie d’« espaces de centralité immigrée » (Simon, 1993). Ce concept explique que l’émergence d’un « quartier immigré » ne tient pas tant à la concentration numérique d’une population, qu’à une organisation urbaine, une infrastructure commerciale, voire à la présence d’un tissu associatif (Simon, 1993 ; Attias-Donfut et Wolff, 2009). Cette configuration offre une attractivité sociale et économique pour les membres d’une communauté, elles ont pour effet d’accroître leur présence et leur visibilité dans un quartier, qu’ils y résident ou non (Simon, 1993). Ainsi, cette visibilité urbaine demeure, y compris dans un contexte de hausse du prix de l’immobilier dans les quartiers historiquement populaires de Paris (Clerval, 2011). Si nous ne disposons pas de chiffres quant à la composition sociologique de nos lieux d’enquête, une forte visibilité communautaire, entre autres à travers l’offre commerciale a été observée, notamment dans l’axe reliant la rue d’Avron à la porte de Montreuil ou encore les rues commerçantes entre le quartier de Ménilmontant et celui de Belleville.

Sur ces deux lieux d’enquête, nous avons procédé à l’approche des enquêtés à travers deux protocoles. Le premier nous a permis d’accéder au terrain par le biais de diverses associations (aide aux devoirs, culturelles, sportives, réseaux d’entraide entre jeunes acteurs). Nous avons complété cette méthode par un second mode d’approche consistant à se rendre aléatoirement sur les lieux d’enquête à différents moments de la journée. Cette seconde méthode nous a permis de rencontrer plusieurs profils d’enquêtés, que nous n’aurions pas pu atteindre par le seul prisme du premier protocole. Nous pensons notamment aux mères au foyer que nous avons approchées dans les espaces de loisirs pour enfants, ou encore les différents types de jeunes occupant les espaces sportifs aménagés. Enfin, nous avons étendu chacun des deux protocoles par la méthode dite « boule de neige », plus particulièrement le second au vu des nombreux refus de participation.

La construction de la grille d’entretien s’est réalisée en deux étapes. La première, qu’on pourrait qualifier de phase exploratoire, a eu lieu auprès d’une dizaine de membres d’associations, avec lesquels nous avons procédé à l’identification des principales thématiques récurrentes ou qui paraissent centrales. Pour ce faire, nous avons laissé un grand espace d’expression aux enquêtés, en administrant des entretiens très peu directifs se rapprochant de la méthode du récit de vie. Le matériau issu de cette première phase n’a pas été exploité pour ce présent article, mais nous a permis de cibler les thématiques centrales pour constituer le second guide d’entretien semi-directif appliqué lors de la deuxième phase de l’enquête, qui s’est déroulée via les deux protocoles cités ci-dessus[3]. Les entretiens ont pu aborder les habitudes au sein du noyau familial, la nature des échanges, le rapport à la famille nucléaire et à la famille élargie, le rapport au pays d’origine, le rapport à l’école, les expériences de discriminations ou de racisme, et plus globalement les modes de socialisations ordinaires. Au total, nous avons réalisé trente-quatre entretiens (16 hommes et 18 femmes) d’origine maghrébine, personnes âgées de 18 à 45 ans[4], résidant en Île-de-France au moment de l’enquête. Enfin, dans la lignée des travaux de Catherine Delcroix (2013a), nous avons tenté d’adopter une posture compréhensive et empathique durant tout notre travail de terrain. En complément de cette posture, les caractéristiques sociologiques du chercheur membre de la même minorité visible que ses enquêtés ont également pu faciliter la mise en place d’un climat de confiance.

Les usages des socialisations politiques en deçà et au-delà du statut juridique 

Dans cette première partie, nous allons explorer comment se constituent les espaces d’échange au sein de ces familles composées de membres aux statuts juridiques différenciés, pour ensuite observer comment cette diversité ne fait pas obstacle aux processus classiques de socialisation politique dans l’espace familial. Si cette différence de statut fait que les échanges et négociations s’agencent autrement que dans les cas traditionnellement étudiés, nous découvrons cependant les mêmes dynamiques entre tous les membres d’une même famille. Pour illustrer cela, nous allons comme nous l’avons vu en introduction, centrer notre analyse sur deux éléments : celui de la transmission des préférences, des pratiques et des identifications politiques à l’intérieur du noyau familial (Muxel, 2018), ainsi que celui de la notion de colour divide (Tiberj et Simon, 2016).

Des espaces d’échanges résistants aux constructions juridiques

Nous avons avancé en introduction qu’il était primordial, afin de bien saisir la complexité de ces espaces d’échange, de les aborder dans leur globalité. Cela doit se traduire méthodologiquement dans l’attitude du chercheur par le fait qu’il ne doive pas cibler artificiellement les échanges à caractère politique, mais appréhender l’ensemble de ces espaces d’échange quotidiens dans lesquels les socialisations politiques peuvent s’insérer.

Grâce à son ethnographie prolongée, Catherine Delcroix a pu observer l’ensemble de ces échanges et nous renseigne sur plusieurs éléments qui favorisent les transmissions routinières au sein des familles populaires d’origine maghrébine (Delcroix, 2013a). Au sein la famille Nour étudiée par la chercheuse, les parents, ouvriers nés au Maroc sont « dépourvus » des capitaux objectifs, et pourtant l’observation rapporte le cas du jeune Toufik qui bénéficie de la tradition orale à travers laquelle les histoires familiales et les contes sont transmis.

Lors de notre enquête, nous avons également constaté la présence de cette tradition orale, notamment chez la famille de Fouzia (26 ans). Dans ce premier extrait, nous percevons l’atmosphère au sein du domicile de cette famille nombreuse, similaire à celui que la sociologue relate dans son ouvrage (Delcroix, 2013a) :

« [e]n fait on avait un rituel avec mon père, c’était le soir surtout en été ou on se réunissait avec lui, et il nous faisait une petite histoire c’était comme un conteur, il nous racontait une histoire et il nous disait voilà qu’est-ce que vous en pensez et tout qu’est-ce que vous en tirez, est-ce que vous sentez que vous aussi vous serez capables de réagir comme ça si ça vous arrive… etc. ». (Fouzia)

Ainsi, ces espaces constituent des moments dans lesquels se forment les ressources subjectives, notamment celui du capital spécifique d’expérience biographique, à savoir l’expérience personnelle digérée ou familiale connue, comprise et mobilisée par les individus afin de donner du sens à leur action et trouver en eux-mêmes l’énergie et le talent nécessaire (Delcroix, 2013a ; Delcroix, 2013b). Le récit que livre Fouzia nous montre assez distinctement la mobilisation de ces ressources :

« … [p]our mon père c’était hyper important l’école, c’est quelque chose qu’il nous a inculqué dès le départ. Parce que lui, il n’a pas eu la chance d’aller à l’école […] il a été à l’école, il m’a dit un an, et après ben l’armée française a détruit son école donc du coup il a toujours eu cette frustration de l’école […] je pense, du coup dû à cette frustration il nous a éduqués sur l’importance de l’école ». (Fouzia)

« En même temps en tant qu’enfant on veut être drôle, on veut être cool et aussi quelque part on a cette pratique en nous […], mais en même temps on a aussi cette obligation limite sacrée de rendre fiers les parents et de travailler dur… ». (Fouzia)

L’histoire personnelle racontée par le père est mobilisée par Fouzia pour donner du sens à son rapport sérieux à l’école. En ce sens, la question de l’illusion biographique (Bourdieu, 1986) peut être opposée à ce discours. Toutefois, ce que nous considérons important dans notre analyse ne réside pas tant dans la présence (ou la non-présence) d’une « illusion » biographique, mais sur la manière dont ce récit transmis par les parents peut être utilisé comme ressource. La marque laissée par la place de l’école dans la trajectoire de son père et cette importance qu’elle accorde à son tour à son rapport à l’institution scolaire sont frappantes, car évoquées spontanément et avec une certaine récurrence. De ce fait, pour celui qui entend observer les rapports à la politique, le rapport à l’éducation nationale en tant qu’institution est rarement exprimé avec autant de clarté et de façon aussi précise chez les enquêtés. Dans ce qui suit, nous remarquons la formalisation d’une critique publiquement audible et recevable (Buton et al., 2016) quant à l’incapacité de l’école comme institution à convenir aux différents profils d’élèves, la problématique de l’école constituant pour la jeune femme un élément explicatif central :

« [j]e pense qu’en fait l’éducation nationale n’était pas prête à ce moment à faire face à cette colère en fait de jeunes qui était une “multi colère” contre plein d’institutions et donc elle n’était pas parée pour ça et elle n’était pas adaptée du tout… il y avait donc, il y a des personnes qui s’en sortent il y en a beaucoup… mais il y a des personnes également pour qui ce n’est pas adapté ». (Fouzia)

Parallèlement, lorsqu’elle s’exprime sur sa condition de descendante d’immigrés, une critique du fonctionnement de l’institution éducative a posteriori prend encore une fois le centre des enjeux :

« [j]e pense qu’il y a encore beaucoup de frustrations au niveau de l’éducation, je parle beaucoup d’éducation parce que c’est ce qui me frappe en fait, dans — chez — les personnes qui sont issues de l’immigration, je pense que c’est vraiment le socle du problème ». (Fouzia)

Cette tradition orale s’articule dans le cas des familles maghrébines avec une pratique médiatique spécifique. Nous retrouvons souvent la restitution de ces pratiques dans les travaux réalisés en ethnographie prolongée au sein de familles maghrébines (Delcroix, 2013a ; Jaber, 2015). Catherine Delcroix nous parle du visionnage en famille des programmes télévisés, et plus particulièrement des programmes culturels, politiques et historiques sur la chaîne Arte (Delcroix, 2013a). Ces espaces représentent des moments d’éveil de la curiosité et de l’intérêt envers la vie publique, mais également des moments ou les plus expérimentés (parents, aînés) donnent du sens et une grille de lecture pour les plus jeunes. Dans son ethnographie, Asmaa Jaber (2015) décrit tout comme Fouzia un « rituel » rythmé par les pratiques médiatiques routinières avec deux moments principaux, celui du journal télévisé sur les chaînes publiques françaises et les moments devant les chaînes arabes (Jaber, 2015). Ces temps créent un effet d’exposition régulier à l’actualité et aux thématiques politiques, tant en ce qui concerne l’actualité française que celle portant sur le pays d’origine, mais également du « monde arabe ». Cela pourrait expliquer en partie les résultats de l’enquête TéO indiquant que l’intérêt envers la politique du pays d’origine n’est pas exclusif de celui pour la politique française, bien au contraire, souvent les plus intéressés par la première le sont par la seconde (Tiberj et Simon, 2016). Les exemples de Fouzia et Idriss (28 ans) en sont illustratifs :

« [q]uand j’étais petite, on regardait souvent le 20h hein avec mon père, mon père c’est un adepte du 20h même aujourd’hui, ensuite, ben on regardait aussi beaucoup Arte, la 5, on regardait des documentaires… etc., les débats politiques mon père il adorait ça, après c’est vrai que des fois mon père il mettait ben les chaînes […], mais après il était souvent sur les chaînes d’infos en arabe, il était plutôt sur Aljazeera tout ça infos en boucle… ». (Fouzia)

« Mes parents ont toujours regardé la télé arabe, très peu la télé marocaine parce qu’ils détestaient ça. Mais beaucoup mon père Aljazeera, et ma mère beaucoup les séries dramatiques égyptiennes ». (Idriss)

Cette tendance des pratiques concorde avec ce qui a déjà été observé, notamment la construction de références politiques genrées (Jaber, 2015), où la figure paternelle est plutôt associée à la politique du pays d’origine, et plus généralement à l’actualité diffusée dans les chaines de télévisions arabes (Jaber, 2015). Ces espaces contribuent à forger les identifications, puisque Imene (22 ans) formule avec ses mots sa perception de la question bien renseignée par la sociologie des problèmes publics autour la problématisation du « Musulman » (Beaugé et Hajjat, 2014) :

« [m]on père il aimait bien regarder les infos, donc je m’asseyais… ça c’est plutôt quand j’étais au collège, je m’asseyais, j’écoutais un peu ce qui se disait… et je me souviens déjà qu’à l’époque on était déjà la cible, enfin les musulmans étaient la cible de pas mal de critiques, et ouais j’aimais bien regarder je (ne) commentais pas trop ». (Imene)

La centralité de ces pratiques médiatiques spécifiques au sein des familles d’origine maghrébine peut être interprétée en partie par la question de la pudeur face à certaines scènes, moins susceptibles d’être rencontrées dans ce genre de programmes. Il faut cependant prendre les précautions nécessaires contre une lecture culturaliste réductrice, en considérant celle-ci comme un élément explicatif parmi d’autres, c’est ce qu’évoquent Maamar (41 ans) et Radia (38 ans) :

« … donc c’était les infos, le journal de 20h, mais après c’était tu vas dans ton coin… tu sais nos parents avec la pudeur tout ça… ». (Maamar)

« On regardait surtout les infos ou la 5 des émissions comme c’était pas gênant, après quand il y a eu Canal Algérie c’était beaucoup la télé algérienne ou les télés arabes, enfin, en fait parfois par exemple t’avais parfois… laisse tomber… les films égyptiens c’était plus “hot” que la télé française (rire)… mais c’était plus ma mère, je regardais plus ça avec ma mère ». (Radia)

Ces pratiques complexes, genrées et ritualisées mettent en place un processus dans lequel ont lieu les divers échanges. Les transmissions des capitaux subjectifs se mêlent dans ces pratiques routinières en convoquant l’histoire familiale, parfois mobilisée dans l’appréhension de la « chose publique », et les différents sens donnés au traitement de l’actualité. Observer ces moments dans leur contexte global nous permet de constater que ces derniers dépassent les simples socialisations politiques ou encore l’hypothétique volonté des parents de transmettre leurs préférences partisanes, si tant est qu’il y ait des préférences partisanes. Ces espaces représentent davantage un support commun où les liens familiaux se forgent. Nous pouvons remarquer cela lorsque les situations s’inversent et que le message devient ascendant. Deux cas nous ont interpellés. Si nous avons pu voir le degré d’influence du père de Fouzia, ce dernier n’hésite pas à solliciter ses enfants pour demander leur aide et leur formuler son besoin d’avoir des explications :

« [o]n y allait on se posait avec lui, enfin encore aujourd’hui c’est le cas de toute façon, c’était plutôt il nous appelait quand il y avait quelque chose qu’il trouvait important ou bien quelque chose qu’il n’avait pas compris ». (Fouzia)

Durant notre enquête nous avons retrouvé un exemple encore plus expressif sur l’usage fait des socialisations politiques et des échanges autour de l’actualité. Si Wahbi nous déclare que son père fut intéressé par la politique lorsqu’il était plus jeune, il nous apprend son détachement de celle-ci aujourd’hui. Néanmoins, Wahbi considère ces échanges comme un moyen de maintenir son père intéressé par la vie publique, et plus globalement comme activité ludique tout en conservant le lien parental :

« … [o]ui bien sûr, on en parle, notamment en ce moment parce que mon père est en Tunisie, donc du coup on suit un peu les actus tunisiennes, mais oui j’en parle souvent avec lui… et puis c’est important de les… tu sais c’est pas parce qu’ils ont vieilli… mon père il est vieux hein, mon père il a 84 ans, il s’en fout un peu de la politique […] c’est toujours bien d’en discuter avec lui ben déjà ça lui fait travailler un peu le cerveau, ça lui permet de réfléchir, ça lui permet de philosopher sur un sujet, et puis je trouve que c’est important qu’il soit quand même au courant de ce qui se passe autour de lui, et puis lui-même pose des questions pour le coup, pour le coup ça va ». (Wahbi)

Nous pouvons constater une circulation du sens donné aux pratiques : si la famille peut nourrir les socialisations politiques, l’inverse est également possible. Dans le cas de Wahbi, ces échanges peuvent être mobilisés pour servir les liens familiaux. Ces liens psychoaffectifs où les échanges tant biographiques que politiques communiquent, constituent un ensemble de transmissions qui contribuent au maintien du lien familial et de l’intérêt envers la politique, dans une configuration de complémentarité.

Les statuts juridiques et l’accès au droit de vote n’inhibent en rien ces échanges politiques, puisque ces derniers s’inscrivent dans une dimension plus large. Néanmoins, certains membres de ces familles ont accès à la pleine citoyenneté tandis que les autres non. Nous allons voir ci-dessous le degré de résistance de ces liens au prisme de cette citoyenneté différenciée, notamment lors des moments électoraux, où le sentiment du « destin lié » se confronte aux structures familiales.

Statuts différents, stratégies communes : « Du coup il nous appelait, il nous disait “tu as voté ?” »

Si dans ces transmissions, le statut juridique différencié ne crée pas d’effet restrictif sur les socialisations politiques, il peut néanmoins donner lieu à des négociations entre membres d’une même famille. Nous nous retrouvons face à une tension entre un intérêt envers un espace politique, duquel émane un message souvent négatif désignant ces familles, et à une incapacité pour certains membres de ces familles de s’exprimer en votant, dans un système où le vote reste le principal moyen d’expression politique (Tiberj, 2013).

Bien que les descendants d’immigrés que nous avons rencontrés ont tous la nationalité française et donc le droit de vote, les comportements de ces derniers sont assez contrastés, à savoir entre ceux qui votent par conviction, ceux qui ne votent pas, car créditant peu d’enjeux au fait électoral, et ceux qui ne votent pas du fait d’un rapport distancié à la politique (Navarro, 2010). Chez certains enquêtés, nous retrouvons un effet intéressant puisque ce sont les membres de leurs familles qui n’ont pas le droit de vote qui semblent y accorder le plus d’importance. Nous avons ainsi observé de nombreux récits où ont lieu des négociations entre ceux qui ont le droit de vote et ceux qui ne l’ont pas. Nous en choisissons deux : le premier celui de Fouzia au sein de la famille nucléaire et le second celui de Zoubir dans le cadre de sa famille élargie.

Tout comme les socialisations politiques, les choix électoraux s’insèrent dans un large faisceau d’échanges au sein du cadre familial dans lequel se mêlent stratégies communes, mais également cadre de références psychoaffectives (Mayer, 2007). Cela rejoint ce que Fouzia décrit lors de son premier vote :

« [j]e me rappelle que moi la première fois ou j’ai voté, j’y connaissais un peu rien, enfin, c’est pas que j’y connaissais rien, j’y connaissais quelque chose, mais j’avais besoin aussi de me rassurer de me dire, ben qu’est-ce qu’ils en pensent mes frères et sœurs… etc. donc je leur ai demandé leur avis ». (Fouzia)

Ces échanges au centre de la vie familiale représentent une ressource subjective. La sociologie politique classe ces éléments dans les modèles psychosociaux, considérant l’électeur comme un « animal social » dont tous les éléments constituant ses relations interpersonnelles et ses interactions influencent en partie son choix électoral (Mayer, 2007). L’expression « j’avais besoin de me rassurer » montre non seulement l’enjeu accordé à l’élection qui n’est pas réduite à une formalité anodine, mais aussi la charge émotionnelle où les référents politiques au sein de sa famille (frères et sœurs) sont présentés comme régulateurs. Le vote se configure comme une stratégie familiale, et ce qui va suivre l’illustre avec davantage de précisions. La jeune femme nous rapporte que son père appelle ses enfants à voter (ce dernier n’a pas le droit de vote). La notion du colour divide est ici observable puisqu’il n’appelle pas à un vote qui pourrait servir une prétendue communauté, mais plutôt contre le Front national (actuel Rassemblement national) présenté comme un danger contre lequel il faut se prémunir, et auquel cette famille, par sa visibilité, pourrait être exposée en cas d’une telle issue à l’élection. Il procède dès lors à une négociation du vote de ses enfants :

« … c’était mon père qui nous disait par exemple d’aller voter parce que lui ne peut pas voter, mais du coup enfin, après ça menait à des débats genre “non, mais on n’a pas envie d’aller voter de toute façon ça ne sert à rien… etc.” et donc lui il était un peu en train de nous incendier, il y avait ça et entre nous on va dire qu’on avait souvent des débats… » (Fouzia)

« … C’était souvent le dimanche où il fallait aller voter (rire), du coup il nous appelait, il nous disait “tu as voté ?” ben quand on lui disait “non” il s’énervait il essayait de nous convaincre en fait de l’utilité de voter quand c’était les présidentielles justement c’était toujours “non, mais il ne faut pas que le Front national passe” donc du coup il faut absolument que vous alliez voter pour qu’il passe pas et quand on essayait de débattre avec lui, il disait “non, mais on s’en fout de l’autre” (rire) juste pour que eux ils passent pas en fait, c’était drôle comment il avait cette fixation […] il nous appelait limite à tour de rôle en fait pour vérifier si on avait voté, c’était drôle. » (Fouzia)

Les échanges qui illustrent ce processus peuvent être perçus dans la réaction de certains des enfants qui tempèrent les craintes de leur père, celui-ci considérant le non-passage du Front national, comme un enjeu majeur. Tandis que les plus jeunes évoquent l’idée de la similarité des candidats, comme en témoigne l’expression « il disait non, mais on s’en fout de l’autre », cette dernière nous indique l’articulation de la logique du colour divide. Si des tentatives de négociations ont lieu, leur issue semble être totalement dépendante des liens familiaux. Dans la famille nucléaire de Fouzia, le père jouit de beaucoup d’influence sur ses enfants, comme le démontrent les deux entretiens menés avec Fouzia où la relation avec son père prend une place prépondérante. L’expression « il nous appelait limite à tour de rôle en fait pour vérifier si on avait voté » favorise la fluidité des échanges et la considération avec sérieux des requêtes formulées par le père.

On peut observer d’autres situations où les liens sont beaucoup plus distendus, et cela par le fait que ces négociations peuvent avoir lieu dans d’autres espaces (famille élargie) et peuvent connaître d’autres intensités (manque d’implication et de politisation des personnes jouissant du droit de vote, moins d’influence de celui qui ne le possède pas). Nous le retrouvons dans ce que nous rapporte Zoubir, entrepreneur de 35 ans, descendant d’immigrés algériens :

« … [i]l y a un truc c’était assez drôle, c’était en 2017 au moment des élections présidentielles… j’ai un petit frère et lui il taquinait un peu un de mes cousins qui venait du bled ; il a ses papiers et tout, pas de soucis […], mais lui – son frère – il lui disait qu’il allait voter Marine Le Pen, parce que l’autre je crois qu’il avait peur pour ses papiers ou je — ne — sais pas quoi, et il nous rendait fous à forcer pour voter Macron, c’était drôle, mais parfois lourd parfois (rire).

E : Et tu sais pour qui ton frère a voté par la suite ?

Je ne pense pas qu’il a – ait – voté, je – ne – sais même pas s’il a une carte d’électeur (rire), à part ma sœur et son mari je pense que personne ne vote… peut-être Naim, mon plus grand frère, mais pas sûr ». (Zoubir)

Dans cette configuration, il s’agit d’un détachement (observé également durant l’entretien) envers la politique de manière générale et non un manque d’enjeu accordé spécifiquement au vote, comme chez Fouzia et ses frères et sœurs. Dans le même sens, les requêtes du cousin mobilisateur à travers l’idée du « destin lié » connaissent une réception mitigée, tant par rapport à leur substance politique qu’à leur émetteur. Cela peut s’expliquer par plusieurs éléments, tels que la non-perception d’un réel danger pour ce proche : « [p]arce que l’autre je crois qu’il avait peur pour ses papiers ou je – ne – sais pas quoi ». Ensuite, la relation plus lointaine et plus horizontale (cousin venant d’Algérie par rapport au père) et enfin une relation distante envers la politique que des liens familiaux peu intenses peinent à rapprocher. Si le statut juridique en tant que tel n’impacte pas l’intérêt pour la politique qui s’insère au sein des échanges familiaux, la mise en place de stratégies d’accommodation ou d’adaptation dépend en grande partie de l’intensité des liens familiaux, comme l’illustrent les derniers exemples. Ainsi, le père de Fouzia mobilise beaucoup plus facilement ses enfants, avec l’idée de vérification du « contrat » par la suite, tandis que les requêtes insistantes du cousin de Zoubir trouvent peu d’échos. Cette idée de la nature et l’intensité des liens familiaux est centrale dans la suite de notre analyse.

La symbolique familiale à l’épreuve de la symbolique citoyenne 

La famille comme la politique sont des espaces où la symbolique et les enjeux sont puissants (Muxel, 2018). Si la circulation de l’information n’est pas obstruée par les effets d’un statut juridique différencié, d’autres éléments constituant des rapports ordinaires à la politique peuvent être mis à l’épreuve par les constructions juridiques, et surtout par leurs effets symboliques.

La famille nucléaire face aux effets de la différenciation

Les évolutions dans les politiques d’accueil que nous avons présentées en introduction ont fait que la majeure partie des familles constituant les communautés maghrébines en France reposent sur un modèle dominant. Si le regroupement familial a permis aux travailleurs manuels immigrés de faire venir leurs familles, les conditions d’entrée pour les nouveaux immigrants et les critères imposés à ces derniers pour bénéficier du regroupement familial sont devenues plus difficiles (Perrin, 2009 ; Cournil et Recio, 2012).

Cette configuration juridique et démographique a eu un impact sur les études en sciences sociales, puisque l’exemple le plus étudié a été celui du modèle traditionnel du père ouvrier arrivé dans les années 1960 ou 1970 et rejoint par sa femme, voire ses enfants aînés à travers le regroupement familial au milieu des années 1970 (Quiminal, 1997). Lorsque nous avons réalisé des enquêtes de terrain auprès des descendants d’immigrés maghrébins, nous avons rencontré plusieurs autres configurations, qui ne trouvent pas forcément d’écho conséquent au sein des écrits scientifiques, mais qui peuvent pourtant enrichir notre questionnement comme nous allons voir ci-dessous.

Premièrement, nous nous intéressons à la mise en couple des descendants d’immigrés. Bien que Français nés en France sans connaître une expérience migratoire, les descendants d’immigrés maghrébins ont évolué dans un contexte transnational et multiculturel (Hamel et al., 2016). Cet espace se nourrit par les liens familiaux avec le pays d’origine et par la proximité avec d’autres familles d’origine immigrée (Hamel et al., 2016). Comme le soulignent les auteurs cités ci-dessus, les descendants d’immigrés trouvent moins de distance culturelle avec la population majoritaire par comparaison aux immigrés arrivés à l’âge adulte, tandis qu’une certaine distance culturelle peut se retrouver lorsque le conjoint est originaire du pays d’origine des parents. En ce sens, la majeure partie de nos enquêtés déclarent avoir choisi – où vouloir choisir – un conjoint descendant d’immigré. Plusieurs justifications à ces choix sont apportées par les écrits, tels que la similarité d’expériences, l’histoire familiale marquée par un parcours migratoire, la ressemblance du lieu de vie et des cadres de références culturelles (Hamel et al., 2016). Néanmoins, certains descendants d’immigrés choisissent de se mettre plutôt en couple avec une personne issue du pays de leurs parents, et ce, malgré la distance culturelle, comme en est le cas de Tahar (38 ans). Il est rejoint par sa femme algérienne en France : « mon épouse vient d’Algérie, due à un rapatriement… rapatriement familial, enfin aujourd’hui c’est famille de conjoint ils appellent ça ». Cette configuration peut induire des effets dans deux dimensions importantes de la constitution des liens ordinaire à la politique. Nous les retrouvons dans leur complexité chez la conjointe de Tahar.

Les rapports aux institutions (Spire, 2016) sont invoqués dans son récit à travers les lourdes démarches administratives suivant le regroupement familial. Longues et fastidieuses, elles nécessitent un investissement conséquent (Cournil et Recio, 2012) pouvant façonner négativement la perception des diverses institutions, tant chez le bénéficiaire que chez son conjoint. De plus, nous pouvons observer la question de la distance culturelle envers la population d’accueil, qui peut provoquer en relation différenciée au monde social (Boughaba et al., 2018) entre les deux conjoints. Le récit de Tahar est particulièrement parlant puisqu’il convoque spontanément les deux éléments :

« [m]oi effectivement je suis né en France donc j’ai la nationalité française, ma femme a une carte de résidence […] ça a mis effectivement, ça a mis peut-être, allez, une bonne grosse année on va dire pour globaliser le tout entre l’arrivée, les pépins, les paperasses, les démarches administratives… Même si encore aujourd’hui, ça fait 11 ans qu’elle est en France, elle trouve encore des fois des remarques ou des réflexions, on n’est pas chez nous […] Je lui dis ouais peut-être que toi c’est ton point de vue, parce qu’effectivement tu viens d’Algérie, moi je suis né, j’ai grandi ici donc ce n’est pas que j’ai forcément les mêmes codes qu’eux, mais je les connais, ces codes-là, parce que j’ai vécu avec eux tout le temps ». (Tahar)

Si, à ce stade, le rapport aux institutions est moins mis en avant, si ce n’est par la lenteur des procédures que l’enquêté présente avec une impression négative « les pépins, les paperasses, les démarches administratives… », nous pouvons déjà remarquer la seconde dimension, celle du rapport au monde social à travers celui à la population majoritaire par ce que l’enquêté qualifie de « codes », qu’il estime partager avec la population d’origine du fait de sa naissance en France. Ainsi, cette lecture différenciée entre conjoints peut conduire à une appréhension moins apaisée du quotidien pour son épouse, notamment dans des situations où apparaissent des questions très chargées politiquement, telle que la question du port du voile. Nous voyons par exemple que la posture de Tahar exprime plus de recul et de « philosophie » que celle de sa conjointe :

« [q]uand elle sortait au début elle essayait de sortir un peu seule pour voir un peu, on était à Montreuil, à l’époque et effectivement, elle me dit “ouais les gens ils me regardent un peu bizarre, c’est parce que je suis voilée, parce que je suis…” je dis “ouais peut-être”, je fais (dans le sens je dis) ils envoient beaucoup ici, je fais après, qu’ils en aient jamais vu, je ne pense pas, mais Montreuil, il y a quand même une communauté maghrébine […] Peut-être que même toi (à sa conjointe) je ne sais pas, tu n’es peut-être pas à l’aise donc ça se ressent, et puis les gens, t’as l’impression que les gens te regardent, alors que non… mais elle a toujours eu ce côté, un peu réticent de la chose – sur ce – que les gens pouvaient avoir en termes de vision sur elle, les gens parfois la regardent dehors, “ils pensent quoi, ils pensent que c’est toi qui m’a voilé de force, ils pensent que”… Je dis “non, ça c’est ce que toi tu penses, après les gens pensent ce qu’ils veulent…” »

L’attitude décrite par le conjoint comme étant une « réticence » peut s’expliquer par diverses lectures abordées par la sociologie de l’immigration. Si celle basée sur la distance culturelle peut répondre à une partie de celle-ci, il serait hâtif d’en faire la seule grille de lecture, d’autant que de pareilles « réticences » peuvent être rencontrées chez des immigrés établis depuis longtemps en France et ayant vécu beaucoup plus en France que dans leur pays d’origine (voir ci-dessous le cas de la mère de Fouzia). Ainsi, nous remarquons la convocation spontanée des longues démarches administratives en préfecture par l’enquêté. Cet élément d’interprétation est pertinent, si bien que plusieurs travaux se sont penchés sur l’institutionnalisation des différences et la création, puis le grossissement de celles-ci entre les catégories « Français » et « Étrangers », ainsi qu’entre citoyens selon leur statut juridique (Dunezat, 2016). Les démarches administratives illustrent souvent ces démarcations du point de vue pratique. Dans cet ensemble de procédures, celles qui ont lieu en préfecture représentent une configuration centrale dans laquelle de fortes distinctions sont faites entre les usagers, qui se retrouvent traités explicitement selon leur statut par plusieurs petits éléments constitutifs d’un environnement général : affiches, organisation de l’espace, démarches différenciées, renforçant cette représentation des frontières artificielles entre les individus (Dunezat, 2016). Les travaux de Xavier Dunezat nous offrent une analyse profonde sur les effets de ces pratiques administratives qui peuvent être questionnées par le prisme du racisme institutionnel (Dunezat,2016). Cette puissance des effets créés par l’institutionnalisation est confirmée lorsque l’on met en perspective les analyses de Xavier Dunezat avec celles d’Alexis Spire, qui constate qu’au-delà des usagers, ces démarcations affectent les agents d’accueil au sein de ces services. Ces derniers sont assimilés par leurs collègues aux usagers qu’ils reçoivent (Spire, 2008). Si la préfecture est l’exemple le plus central, d’autres institutions peuvent être indicatrices de cette attitude différenciée dans le rapport aux institutions entre les membres d’une même famille, parmi lesquelles figure l’école. Fouzia décrit une forte disparité de perception entre le citoyen français (Fouzia) et son proche qui ne bénéficie pas de la pleine citoyenneté (sa mère) :

« [c]e qui m’a blessée aussi c’était de devoir supporter l’attitude de ma mère, quand elle venait à la réunion parents profs et qu’elle avait limite l’impression de devoir ben s’excuser et remercier tout alors c’était moi qui bossait en fait, donc il y avait toujours ce regard que j’avais sur elle et sur la prof qui était condescendante et c’était juste ces moments horribles pour moi en fait et quand j’étais petite, j’étais hyper mal à l’aise, après au collège et au lycée, j’étais mal à l’aise, mais assumée, c’est-à-dire au lycée après, j’avais totalement la sensation que ben la prof voulait humilier en fait clairement ma mère, et donc ça c’est dur à vivre, parce que quelque part toi en fait tu fais tout justement pour trouver ta place pour être excellente, pour satisfaire également tes parents pour qu’ils aient aussi cette reconnaissance quelque part pour légitimer aussi leur présence quelque part et au même temps, t’as ta mère qui est limite entrain de remercier la prof alors qu’au final c’est tes efforts à toi ». (Fouzia)

Dans sa dernière phrase, nous retrouvons cette notion de légitimité, toujours prépondérante. Les négociations que l’on a vues au moment du vote peuvent s’étendre à diverses situations, notamment dans le rapport aux institutions, et même au monde social entre les différents membres.

« C’était très douloureux pour moi, et au lycée clairement après j’agissais quoi, clairement un jour j’ai dit à ma prof, “ma mère sait très bien parler français”, donc je l’ai stoppé clairement, il n’y a pas besoin de lui parler comme si c’était un gosse de 6 ans, elle sait parler français pas besoin d’articuler de manière exagérée elle comprend très bien ce que tu dis donc voilà je lui avais fait la remarque directement à ma prof et j’avais dit également, j’avais briefé ma mère avant, pas besoin de dire merci 400 fois, si j’ai des félicitations c’est parce que j’ai bossé pour les avoir ». (Fouzia)

Nous observons ainsi une négociation des rôles entre Fouzia, qui prend à cœur la réussite à l’école, dimension centrale dans la quête de légitimation et de respectabilité sociale des parents (Mauger, 2020), contre laquelle elle réclame à sa mère l’adoption d’une attitude qu’elle considère plus adaptée aux situations. La fille estime mieux saisir l’attitude adéquate à adopter, ce qui rejoint le discours de Tahar sur ce qu’il qualifie de « codes ». Dans le cas de Fouzia, la mobilisation de l’expression « briefer » nous indique la mise en place pratique de cette négociation. Nous pouvons la considérer comme un « processus circulaire » entre les différentes personnes, dans le sens entendu par Norbert Elias, à savoir que ces membres sont interdépendants, mais que chacun est pourvu d’une capacité d’agir sur lui-même et sur son environnement (Maurice, 2015).

Dans les deux cas, il est question d’une démarche de compréhension. Malgré les désaccords sur la posture pouvant parfois faire face à des négociations, les deux enquêtés formulent un effort de lecture de la situation à travers la position de l’autre, avec plus (Fouzia) ou moins (Tahar) de réussite. Cela s’illustre dans leur discours par les efforts systématiques de tempérer leur réaction par une relativisation, telle que le démontre la crainte de sa mère par rapport à la police qui est jugée comme démesurée par la fille :

« [v]raiment on ne pouvait pas dire le mot police sans que ma mère dise “aoudhou billah” (que dieu nous en préserve en arabe) (rire) “pourquoi tu dis ça”, tu vas nous porter malchance, ils vont venir nous retrouver, ils vont nous renvoyer au bled ou je ne sais pas, c’était vraiment. Aujourd’hui je me rends compte que c’était vraiment ridicule d’un côté, mais au même temps, c’était une peur enfin qui faisait partie de leur quotidien à eux parce qu’ils ne sentaient pas légitimes ». (Fouzia)

Dans les deux situations, cette attitude ne peut s’expliquer que par l’intensité des liens familiaux. En plus de ce que nous avons évoqué précédemment, la posture de la mère de Fouzia met en lumière un des effets du statut juridique : bien qu’immigrés légaux depuis plus de 40 ans, un sentiment d’incertitude, une « peur constante » comme le décrit la benjamine de cette fratrie, liée à leur sentiment d’illégitimité. De plus, cette crainte d’être renvoyée « au bled » indique que la dimension culturelle à elle seule n’apporte pas une lecture globale. Enfin, ce sentiment d’illégitimité est exacerbé par la construction publique de l’opposition entre « bonne » et « mauvaise » immigration, où l’immigration familiale est souvent classée dans la seconde catégorie. Or, cette catégorisation peut s’intérioriser chez certains descendants d’immigrés et pénétrer l’espace familial élargi.

La famille élargie : du « bon et mauvais » immigré au « bon et mauvais » cousin ?

La dernière configuration où le statut juridique peut avoir une influence directe ou indirecte dans les rapports à la politique est celle où la famille élargie est considérée comme ressource d’accueil pour un membre de la famille arrivant en France. Cet angle d’approche, qui questionne les personnes ressources au sein du pays d’accueil, a été très peu adopté dans les études migratoires. Pourtant celui-ci, permet d’apporter certaines nuances dans l’appréhension des faits migratoires. Si les études allant dans ce sens se concentrent très souvent sur le migrant, sa trajectoire, ses récits, et ses usages des ressources disponibles au pays d’accueil, de rares études adoptent la démarche préconisée par Abdelamalek Sayad, considérant le parcours migratoire depuis le pays d’origine afin de saisir le sens et les causes de cette démarche (Témime, 1999 ; Chuang, 2021). Très peu d’intérêt est toutefois accordé aux personnes-ressources au sein du pays d’accueil (famille proche, famille élargie, réseaux d’interconnaissance), elles-mêmes très souvent, dans le cas de l’immigration maghrébine, issue de la même origine.

Dans cette situation, nous avons observé deux récits qui nous ont particulièrement frappés. Ils montrent un des effets inattendus de la différence de statuts juridiques au sein des familles d’origine maghrébine : l’adoption d’une opinion politique sur une thématique, reliée à une expérience familiale de proximité avec une personne ayant un statut juridique différent, laissant une expérience négative ou positive. Les deux situations nous ont interpellés par leurs similarités. Imene est née en France d’un père Franco-Marocain né en France et d’une mère marocaine née au Maroc. Ses parents forment un couple proche de celui de Tahar que nous avons vu précédemment. La jeune femme nous rapporte son expérience qui s’est construite autour d’une socialisation pendant plusieurs mois avec une cousine hébergée au sein du domicile familial.

« … En fait au début, elle a signé un contrat en fait pour aller travailler en Espagne dans je crois des fermes ou des serres, je ne sais plus trop, et arrivée sur place quand elle a vu que c’était vraiment difficile elle a dit “ah ouais c’est mort”, c’est trop difficile […] elle voulait pas rentrer au Maroc, du coup elle s’est dit, la seule solution qui me reste, c’est d’aller en France chez ma tante, donc sa tante c’est ma mère, donc ben elle est venue ». (Imene)

Si nous avons observé dans les deux cas précédents qu’il y avait une différence de perception du monde social, due aux effets des statuts juridiques, nous remarquons ici une situation dissemblable, fortement influencée par la nature de l’immigration et de la configuration familiale. Ainsi, il ne s’agit pas seulement d’une question de perceptions différentes du rapport au pays d’accueil et à la population majoritaire, mais d’une incompréhension et d’une représentation dévaluée entre membres d’une même famille, causée par la nature de l’immigration et du projet migratoire. Imene expose ses perceptions sur la situation de sa cousine :

« [e]lle est venue en France et ce qu’elle a fait, c’est qu’elle a fait une demande d’asile, elle a inventé toute une histoire en fait si tu veux, pour bénéficier du statut d’asile politique alors qu’elle n’était absolument pas exposée à aucun danger qu’elle n’a jamais eu de problèmes… Elle vivait très bien, aucun problème, elle a inventé toute une histoire en fait pour avoir le statut de réfugié, et je me suis dit, mais wow enfin, comment elle peut faire ça tu vois… enfin de bonne conscience, genre en mode ça ne la dérange pas tu vois de faire ça, je me suis dit, mais pourquoi ». (Imene)

À partir de ce récit, on constate la construction d’une opinion générale basée sur cette expérience. Dans sa montée en généralité, Imene utilise un discours souvent mobilisé pour dévaluer les immigrés, à travers l’idée représentant l’accès aux aides sociales comme principale motivation au projet migratoire (Carde, 2009).

« Ben en fait elle voulait les aides tout simplement, elle voulait les aides de la France et rapidement, et le seul moyen d’avoir ça, c’était en faisant une demande d’asile politique parce que si tu ne fais pas une demande d’asile tu peux être renvoyé chez toi, tu dois galérer tu vois pour avoir les papiers, tu dois rester ici pendant de longues années, tu peux pas travailler parce que t’as pas de papiers, ou alors il faut trouver un contrat en tant qu’étranger ça aussi c’est compliqué, et du coup la seule solution pour elle c’était de faire une demande d’asile […] tout ça pour dire que c’est pas un cas isolé il y en a d’autres comme ça, son mari il a fait exactement la même chose, il a fait une demande d’asile politique sous, et il y a plein de gens qui font ça justement… avec le même motif en fait et je me dis, mais wow, tout ça pour ça (rire) pour même pas vivre bien après ici, donc c’est surtout ça, c’est de ça surtout que je parle quand je dis qu’il y a des failles on va dire dans le système migratoire ». (Imene)

Dans cet ordre d’idée, l’expression « [c]e n’est pas un cas isolé » pour déterminer « qu’il y a des failles dans le système migratoire » est particulièrement indicatrice. Au-delà de la question des socialisations et de la formation d’opinions politiques influencées par les interactions familiales, nous constatons également que la reconstitution de la famille élargie au sein du pays d’accueil est présente, comme nous le démontrent les travaux de Daniel Pinson (1999). Selon le sociologue, l’importance du lien familial dans la structure sociale des familles maghrébines est centrale, mais ces recompositions de liens sont mises à l’épreuve par l’opposition des ressources biographiques subjectives, notamment entre les anciens arrivants, leurs descendants, et les nouveaux immigrés. Ainsi, la jeune femme a mobilisé cette expérience pour expliquer sa position sur certains aspects de la politique migratoire. Si elle monte en généralité pour former une opinion et estimer que le système d’accueil est défaillant, elle apporte néanmoins une nuance sur le caractère majoritaire de ce qu’elle considère comme des « immigrés profitant du système ». À partir de ce moment, les contradictions surgissent entre les dévaluations internes des différents membres d’une famille, et celles des stigmates externes qu’elle subit. Cela se perçoit notamment à travers son expression « j’ai pas envie de donner raison aux racistes qui disent que les Arabes ils viennent tous en France pour profiter des aides ».

Ces contradictions créées par les différents statuts juridiques mettent en lumière les rapports familiaux impactés par le sentiment de légitimité ou non du séjour d’un membre de la famille. Cette question est déterminante dans la construction du processus de catégorisation du proche de nationalité étrangère. Par exemple, Fouzia considérait qu’elle était en mesure d’avoir une attitude plus adaptée que sa mère tant dans les interactions au sein de l’institution scolaire, que dans la perception des autres institutions publiques (police). Nous remarquons la même logique dans le récit d’Imene : elle se place avec ses parents – à travers l’utilisation du nous – comme étant plus légitime à maitriser l’attitude qu’il faudrait adopter, non seulement par rapport à sa cousine, mais également envers sa famille élargie qui est restée au Maroc.

« Et en faisant ça, en venant en France, elle pensait ben que ça serait facile que tout irait bien que voilà… t’es payé, t’es tranquille, tu vois tu fais ce que tu veux la belle vie, mais pas du tout, elle s’est rendu compte que ben tout ce qu’on lui disait, en mode “ben non, c’est pas facile… etc.” tout ce qu’on répète toujours à nos familles, aux membres de notre famille au Maroc, ils croient que la vie ici, c’est facile en tant qu’immigré on leur dit toujours “non, ce n’est pas du tout facile” ». (Imene)

« Ben du coup elle s’en est rendue compte, et elle a dit c’est vrai que j’ai fait une erreur et surtout l’erreur qu’elle a faite en faisant la demande d’asile c’est que quand t’es réfugié, tu peux plus retourner à ton pays pendant dix ans […] Et donc là, elle ne peut pas voir son fils, elle est bloquée ici, j’ai dit, mais pitié, laisse ton fils tranquille, laisse-le là-bas, il est stable enfin pourquoi tu veux le faire venir ici […] il va galérer pour s’adapter au système scolaire ici, pour se faire des amis enfin pour avoir une vie normale tu vois, je me suis dit, mais tout ça, tout ça parce que elle a pris une décision un peu égoïste à la base qui était de venir en France juste pour vivre tranquille quoi ». (Imene)

Nous retrouvons des constructions similaires chez Wahbi (40 ans) né en France de parents immigrés tunisiens. Il mobilise à son tour les exemples de trajectoires d’immigrés dans sa famille élargie. Il met en opposition deux types de trajectoires, celle du « bon » et du « mauvais » immigré, ou pour être plus précis celui de l’immigré « méritant » et de l’immigré « non méritant ».

« En fait tu as soit des mecs qui vont venir, et moi j’ai par exemple mes beaux-frères sont des gens du bled, c’est des blédards, ben t’a soit ces mecs-là, qui vont venir et qui vont essayer de se caler travailler… ramasser de l’argent, faire une famille, se poser, c’est un peu l’objectif, quand tu viens du bled, et puis tu as soit ceux qui vont venir histoire de se la péter, de s’habiller en taille basse, se mettre une tonne de gel sur la gueule, et voilà, et ils vont vendre des clopes volées, toute la journée ils sont à Barbès en train de vendre des Marlboro du bled comme un de mes cousins, ben excuse-moi, c’est pas ça le but, c’est pas ça du tout ou alors il fallait rester au bled… Excuse-moi si tu es venu pour faire ce bordel ben reste au bled ». (Wahbi)

Tout comme Imene, Wahbi adopte une position à partir de ses propres expériences. Bien qu’il revendique cette posture, il admet qu’elle porte une certaine forme de radicalité.

« C’est clair, c’est clair, franchement sur ça moi je suis carrément radical, moi ces gens-là, il faudrait directement les faire repartir au bled, si tu es venu ici pour vendre des clopes volées, que tu as volé en plus hein, si tu es venu ici pour les vendre à quatre chemins, va les vendre au bled… ». (Wahbi)

S’il nous expose ses critères de catégorisation des immigrés illégitimes, ceux qu’« il faudrait directement faire repartir au bled » (expression répétée plusieurs fois avec sa variation : « rester au bled »), elle ne représente qu’une face de la pièce, puisqu’il nous cite d’autres exemples d’immigrés qu’il juge légitimes, tant sur le fondement (projet migratoire) que par leur attitude (travail fourni). Cette construction est fondamentale, comme nous allons le voir ci-dessous :

« [m]oi je t’ai dit mes beaux-frères, ils sont du bled, ben franchement ils ne sont pas mal, ils ont évolué ils ont travaillé, et pourtant ils – n’ – ont pas fait les meilleurs boulots, moi mon beau-frère quand il est venu il était clandos, miskine il faisait les marchés, il dormait dans le camion, il – n’ – avait pas le choix, il était obligé de dormir dans le camion à la fin du service de son marché hein. Quand il est arrivé, c’était un clando, pas de papiers, pas de rien du tout, eh ben meskine khdem (il a travaillé en arabe) il a travaillé, il a travaillé dur et il a… voilà il a mis de l’argent de côté et il s’est marié, il a 6 enfants ». (Wahbi)

La mobilisation rapide de ce registre ne peut être comprise sans sa mise en perspective avec le modèle républicain français et son système de citoyenneté. En effet, la construction de ce « tri » entre le « bon » et le « mauvais » immigré connait un fort ancrage historique. Cette rhétorique n’est d’ailleurs pas nouvelle. En dépit de ses nombreuses variations, elle fut mobilisée de manière récurrente et structurante dans la représentation des étrangers, devenant une caractéristique du discours gouvernemental en France lorsqu’il s’agit d’immigration (Lochak, 2009). Danièle Lochak (2009) nous cite l’opposition des immigrés réguliers et irréguliers dans la politique d’immigration présentée par Paul Dijoud, secrétaire d’État à l’immigration en 1976. Bien que tempérant le discours, la gauche a repris la même opposition à son arrivée au pouvoir en 1981. Ces constructions ne sont jamais passées au second plan, avec comme points culminants les projets de loi relatifs à l’immigration et à l’intégration formulés par Nicolas Sarkozy en 2003 et 2006, opposant immigration « subie » et immigration « choisie », ou encore les immigrés qui viennent pour les « bonnes » raisons (travail, études, économie) et les « mauvaises » raisons (familiales, immigration irrégulière) (Louchak, 2009 ; Seuret, 2006). Nous retrouvons ces éléments chez certains enquêtés, quoiqu’exprimés autrement, avec parfois des critères de catégorisations différents, mais l’opposition et l’utilisation de ces catégories est bien présente.

À cette construction de l’opposition entre « bons » et « mauvais » immigrés, nous pouvons également penser à un autre registre explicatif : celui du fort attachement à la notion de « méritocratie » chez les descendants d’immigrés maghrébins. Les constats établis par Yaël Brinbaum, Séverine Chauvel et Élise Tenret dans leur contribution inscrite dans le champ des recherches sur les sentiments d’injustice (Brinbaum et al., 2013) rejoignent ce que nous avons constaté chez un nombre conséquent d’enquêtés. Ces auteurs expliquent que malgré les discriminations observées au niveau de l’orientation scolaire, 91 % des descendants d’immigrés estiment avoir été soumis au même système de notation sans déclarer un sentiment d’injustice ou de discrimination (Brinbaum et al., 2013). Cet ancrage de la notion de méritocratie converge avec l’idée du « bon immigré méritant » et du « mauvais immigré non-méritant ». Il se traduit dans le discours d’Imene : « en venant en France, elle pensait ben que ça serait facile que tout irait bien que voilà… t’es payé, t’es tranquille, tu vois tu fais ce que tu veux la belle vie » ; ou dans celui de Wahbi évoquant son beau-frère qu’il présente comme un immigré « méritant » : « [j]e l’ai vu faire deux boulots, c’est à dire, je l’ai vu taper le marché, je l’ai vu travailler presque 18h ».

Ainsi, cette configuration peu étudiée des rapports entre membres de la famille élargie, notamment lorsqu’elle constitue une ressource, fait surgir des éléments où s’entremêlent les relations familiales influencées par la trajectoire migratoire et les constructions des catégorisations des immigrés, tant par le discours public que par les statuts juridiques. Souvent opposé aux descendants d’immigrés, le discours centré sur le mérite comme moyen de dépassement de la condition sociale par le seul effort individuel et le « travail » semble intériorisé chez une partie d’entre eux et ces derniers peuvent le mobiliser à leur tour. Il se conjugue avec le système de citoyenneté en France où les statuts juridiques dépassent la seule interprétation basée sur le droit ; les procédures de « naturalisation », « régularisation », « demande d’asile » symbolisent à des degrés variables l’appartenance à la communauté nationale, et le degré de légitimité d’une présence sur le sol national (Geisser, 2018), celle-ci étant considérée comme devant être obtenue par le « travail ». Le paradoxe dans cette situation tient du fait que ces citoyens français descendent de parents longtemps présentés comme illégitimes, sans pour autant qu’on puisse leur opposer de carences dans le travail, puisqu’ils ont été depuis de longues années et sont toujours majoritaires parmi les travailleurs manuels dans plusieurs secteurs (bâtiment, entretien, agriculture…).

Conclusion

Choisir une minorité ethnique comme population d’enquête pour éclairer une problématique en sciences sociales n’a pas toujours fait consensus chez les différents chercheurs, le risque étant de mobiliser l’origine ethnoculturelle comme élément d’interprétation pour des phénomènes qu’on aurait pu expliquer autrement pour d’autres populations. Ainsi, aborder les socialisations politiques en questionnant les effets des statuts juridiques limite l’ampleur de cet écueil, puisque ces effets concernent principalement les étrangers (dont une partie représente une minorité visible). Par ailleurs, les constructions juridiques n’ont pas qu’une portée restreinte au seul droit. À l’image des différents statuts régissant les immigrés, elles créent des démarcations symboliques qui peuvent influencer leurs attitudes de différentes façons : rapport au monde social, rapport aux institutions, sentiment de légitimité ou d’illégitimité. Cette différenciation des attitudes n’inhibe pourtant pas la circulation des messages, et notamment ceux sur l’intérêt envers la « chose publique » qui fait partie, dans le cas des familles maghrébines d’origine populaire, d’un ensemble élargi d’échanges où les liens familiaux servent les socialisations politiques (Fouzia lors de son premier vote) et inversement (Wahbi et son père). Ces espaces d’échange où les questions politiques prennent place sont utilisés à des usages multiples (lien social, affectif, éveil des enfants et des parents jugés vieillissants), ce qui les fait dépasser la seule dimension politique. Si l’inscription de ces transmissions dans des liens plus larges concorde avec les travaux relatifs à la population majoritaire (Muxel, 2018), nos données empiriques confirment certains constats établis par d’autres recherches sur les modes spécifiques de socialisation chez les familles maghrébines, à l’image de l’importance de la tradition orale (Delcroix, 2013a), ou encore des pratiques médiatiques routinières genrées et « ritualisées » (Jaber, 2015).

En outre, le statut juridique en tant que frein à certains accès aux droits ou par les effets qu’il produit peut, dans certaines configurations, instaurer des espaces de négociation dans la famille. Au sein de ces derniers, l’intensité et la nature du lien familial sont déterminantes pour l’issue positive ou négative des stratégies mises en place. Certaines constructions symboliques se superposent, comme nous l’avons vu, lorsque les catégorisations des « bons » et des « mauvais » immigrés sont mobilisées pour des classifications au cœur de l’espace familial, la nature et l’intensité des liens étant tout autant décisives dans ce « transfert symbolique ». Ce phénomène que nous avons observé fait écho aux travaux précédents sur l’intériorisation de certaines notions, telles que la « méritocratie » (Brinbaum et al., 2013). Ainsi, les premiers indicateurs que nous avons obtenus à la modeste échelle de cette recherche ouvrent une réflexion sur la remobilisation des constructions symboliques intériorisées par les groupes sociaux qui les subissent. Dans cette perspective, les espaces intrafamiliaux, voire intercommunautaires, peuvent constituer des terrains prometteurs pour étudier ce phénomène.

Par ailleurs, si nous avons un premier panorama des potentiels effets des statuts juridiques sur les socialisations et les représentations symboliques, mener une comparaison entre plusieurs minorités visibles dans différents pays européens peut aider à démêler avec finesse ce qui relève des socialisations primaires et ce qui a trait aux effets des statuts juridiques.

Bien que cette contribution ait adopté une lecture axée principalement sur la sociologie politique et la science politique, nous avons pu mesurer, à travers la question du rapport à certaines institutions, que cette piste de recherche peut être éclairée par une approche portée par la sociologie du droit, avec notamment une focale analytique orientée sur les différents acteurs du champ juridique.

Annexe 1

Tableau de répartition des enquêtés selon l’âge et le sexe

Tableau de répartition des enquêtés selon l’âge et le sexe

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