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Pour celles qui portent et perdent la vie en temps de guerre,

à Marioupol, à Zhytomyr, à Saltivsky et partout ailleurs.

Je ne bronche pas.

Le givre crée une fleur,

La rosée une étoile,

La cloche funèbre

La cloche funèbre.

Quelqu’un quelque part est foutu.

Sylvia Plath, « Mort & Cie », Ariel

Tu es venue dans cet hôpital

Accoucher d’une fille, d’un garçon.

L’homme qui t’accompagne porte

À son flanc une gerbe d’obus,

Le foisonnement des astres.

Avant le premier signe,

La rupture des eaux.

Tu invoques quelque dieu.

Tu n’avais pas rêvé grand.

Un couffin pour l’arrivée du petit.

Que le lait vienne au bon instant.

Un enveloppement. Son pied

Traçait des ellipses entre tes côtes,

L’essaim fleurissait.

On avait prédit un hiver glacial

Mais du sang sous le givre ?

Le printemps s’annonçait déjà,

Clément, de douceur paré.

Ton homme avait monté le berceau.

Cet enfant allait naître comblé.

Sous la mansarde une frêle nacelle

Promettait des nuits houleuses

Mais sereines, une fatigue banale.

La rumeur des ombilics

Lentement montait.

Une femme à un homme s’arrime,

Ils façonnent un enfant.

Le retour du soleil.

Vous n’aviez demandé qu’une jarre,

Un peu d’eau, quelques plumes.

La colombe finirait le travail.

La ville somnolait.

Rues vides avant l’aurore.

Ce matin-là tu t’éveilles chargée.

Une fatigue t’incombe.

Trois femmes au visage gris

Te montrent la fenêtre ouverte,

Leur tête couronnée de narcisses.

Au pas de l’immeuble vous croisez

Un char noir avant de prendre la route.

Vers l’hôpital, l’avenir immolé.

On t’admet, on sonde tes entrailles.

Le médecin tâte ton pouls, tes ligaments

Fendus sous le regard des trois femmes.

Elles déroulent puis tranchent les fils

Du destin qui travaille en toi.

Des convois traversent la ville.

Le grondement de leur moteur te parvient.

L’hiver va donner ses fruits.

Clotho, la plus jeune des Moires[i],

Chatoie dans sa robe bleue.

Lachésis prend le relais,

Place le fil au fuseau.

Habillée de rose, elle tisse une voie

À cet enfant qui remue tes humeurs.

Elle soupèse la mesure,

La durée de sa vie de mortel.

C’est Atropos, l’impitoyable,

La plus âgée des Parques

Qui enrôle les pelotons.

Laine douce laine dure,

Les balles sèment l’effroi.

Des mères comme toi

Traversent les frontières

Qu’on ne savait pas de ce monde.

Tu attends la grande émergence,

Une armée envahit ta chambre.

Les bombes fracassent le sanctuaire.

Des nourrissons se fraient un chemin

Dans les bras de personne.

La cloche retentit

Quand explosent tes hanches.

Ton bassin devient un tombeau.

Tu étais venue dans cet hôpital

Accoucher d’un garçon, d’une fille.

On a décidé de ton heure, tari le sel

En ton sein, la vie de l’enfant.

Les décombres agitent mes eaux,

Attisent ma colère, chacune de mes voix.

J’ai invoqué tout ce qui en moi gravite

Mais je n’ai plus de larmes, plus de repos.