Abstracts
Résumé
Cet article s’intéresse à la place très importante qu’a eue la philosophie moderne (xviie-xviiie s.) à travers les cinquante années d’existence de la revue Philosophiques. Il distingue trois grandes périodes qui recoupent en partie des comités éditoriaux spécifiques. De la création en 1974 à 1983, quelques professeurs influents du milieu sont à l’origine des contributions, plutôt sporadiques, en philosophie moderne de la revue. Dans la période de direction de la revue par la spécialiste de la philosophie politique des Lumières qu’est J. Boulad-Ayoub (1984-1997), une place très importante est occupée par les études modernistes. Même suite au tournant analytique pris par le comité de rédaction de la revue en 1998, Philosophiques se présente dès lors, pour l’étude de cette période, comme une revue internationale susceptible d’attirer des chercheurs internationaux, et on y trouve des numéros thématiques dirigés par les chercheurs québécois les plus influents. La philosophie moderne de tradition continentale constitue donc un des domaines les plus représentés de la revue à travers ses cinquante premières années d’existence et reflète les professeurs influents au Québec.
Mots-clés :
- philosophie moderne,
- influence,
- modernité,
- Québec,
- philosophie au Québec
Abstract
This paper shows that early modern philosophy (17th-18th c.) occupies a very important place in the fifty years of existence of Philosophiques. It distinguishes three great periods, which grossly match the various editorial committees. From the creation in 1974 to 1983, some influent professors of the milieu are those who publish the —rather sporadic— contributions in early modern philosophy which we find in the journal. In the 1984-1997 time-period, under the influence on the committee of the specialist of political philosophy of the Enlightenment J. Boulad-Ayoub, a predominant place is now devoted to early modern studies. Even after the analytic turn of the editorial committee in 1998, Philosophiques presents itself as an international journal worthy to receive submissions from international researchers, and it regularly publishes important thematic issues in early modern philosophy led by the most influential Quebec scholars. Early modern philosophy in the continental tradition thus constitutes one of the most represented fields in the journal throughout its fifty first years, and it reflects on the influence of some professors in Quebec.
Keywords:
- Early modern philosophy,
- influence,
- modernity,
- Quebec,
- philosophy in Quebec
Article body
À partir de la recension des articles publiés de 1974 à 2023 en philosophie moderne (xviie- xviiie siècles) dans Philosophiques, ce texte tente de dégager les courants les plus influents au Québec concernant l’étude de cette période. Par cette analyse, on constate que les professeurs qui ont enseigné la philosophie moderne en français au Québec ou à Ottawa ont formé des étudiants, créé des liens avec leurs collaborateurs internationaux, et, parfois, constitué de véritables écoles de pensée. On peut ainsi retracer parmi les contributions à la revue Philosophiques, l’organe de la Société de philosophie du Québec, non seulement la place qu’a pu prendre la philosophie moderne au Québec au cours des cinquante dernières années, mais encore ses chefs de file, ses influences méthodologiques principales et ses auteurs principaux d’étude. Le tout est présenté dans une perspective dynamique et évolutive, ce qui permet de tracer en filigrane les lignes d’une approche spécifiquement québécoise de l’histoire de la philosophie moderne.
Nous découperons nos analyses en trois grandes périodes, qui recoupent en partie la présence de comités éditoriaux spécifiques et qui constituent, de notre point de vue, trois grandes tendances majeures dans le traitement de la philosophie moderne par la revue Philosophiques :
-
1974-1983 : les contributions sporadiques de quelques professeurs influents du milieu ;
-
1984-1997 : l’âge d’or de la philosophie moderne dans Philosophiques ;
-
1998-2024 : une revue internationale attirant des chercheurs de tous pays et présentant des numéros thématiques dirigés par les chercheurs québécois les plus influents.
Nous terminerons ce découpage chronologique par une synthèse portant sur les courants observés et la méthodologie dominant ces études modernistes au Québec, tels que révélés par les articles et numéros thématiques de la revue.
1. 1974-1983 : les contributions sporadiques de quelques professeurs influents du milieu
Commençons par indiquer que le tout premier numéro de la revue, en 1974, s’ouvre sur un article de l’éminent spécialiste de la philosophie moderne qu’était Martial Gueroult[1], intitulé « La méthode en histoire de la philosophie[2] ». Il s’agit d’un article fondamental sur la méthodologie des études en philosophie en général et sur le rapport aux auteurs du passé, qui constitue la transcription d’une conférence présentée par le même auteur lors d’une visite à l’Université d’Ottawa quelques années auparavant (le 19 octobre 1970). Il faut dire que la revue Philosophiques a été fondée à l’Université d’Ottawa par le professeur Yvon Lafrance. Le comité de rédaction est resté composé de professeurs et enseignants de l’Université d’Ottawa pendant six ans (Yvon Lafrance, Roch Bouchard et Danièle Letocha), et l’adresse de la revue était à la Faculté de philosophie de ladite université.
Durant ce que nous appellerons ici la première période de la revue pour l’analyse de la place qu’y tient la philosophie moderne, il convient de dire que, hormis cet article inaugural de Martial Gueroult, dans un premier numéro qui consacrait d’ailleurs une étude critique au livre L’empirisme de Locke de François Duchesneau, les contributions en philosophie moderne sont restées excessivement sporadiques. Ceci confirme les analyses présentées par Josiane Boulad-Ayoub et Daniel Dumouchel, dans leur article-bilan de 1998 intitulé « La situation des études modernistes en philosophie[3] ». On y soulignait que, dans le sillage de la Révolution tranquille au Québec, « dans le nouveau visage que vont prendre l’enseignement et la recherche en philosophie d’expression française au Canada, on chercherait en vain un hommage aux Lumières ou un quelconque retour à la grande tradition “rationaliste” des xviie et xviiie siècles qui forme le coeur de notre modernité philosophique[4] ». Ceci peut s’expliquer, selon eux, par un regard tourné vers la philosophie contemporaine plutôt que vers la philosophie du passé, marquée du sceau des études néothomistes précisément rejetées ; aussi par un goût pour la philosophie pratique et engagée plutôt que théorique, ainsi que par la domination dans la philosophie classique dix-septiémiste de « l’esprit de système ».
Durant la période 1974-1983 de la revue Philosophiques, les contributions modernistes restent en effet très éparses, marquées par les grandes figures enseignant dans les départements de philosophie francophones. On compte deux articles de François Duchesneau, en 1976 et en 1982, et de nombreux comptes rendus de ses ouvrages ; un article de Jean Roy, professeur de philosophie politique à l’Université de Montréal, et une longue étude critique de son livre sur Hobbes et Freud. On trouve également une imposante revue de littérature critique (d’une cinquantaine de pages) faite par Pierre Laberge (Université d’Ottawa) intitulée « Dix années d’études canadokantiennes (1968-1978) », qui est publiée dans la chronique « Bulletin » de la revue. Ce fait mérite particulièrement d’être mentionné, car cette rubrique, qui a disparu avec le temps, était conçue pour faire ce type d’état des lieux d’un domaine philosophique particulier. Et enfin, on a en 1980 un article de Maurice Gagnon sur l’apriorisme kantien (Maurice Gagnon était un philosophe spécialisé en philosophie des sciences et théorie de la connaissance à l’Université de Sherbrooke, qui a dirigé la revue pendant six années, justement à partir de 1980).
Notons l’importance de François Duchesneau, spécialiste notamment de Locke, Leibniz et de la philosophie des sciences modernes, comme figure majeure sur cette période, au Québec : il est l’un des plus importants auteurs modernistes dès les origines de la revue, avec, entre autres, de nombreux comptes rendus de ses ouvrages dans les pages de Philosophiques, et il est incontestable qu’il a formé de nombreux étudiants en philosophie moderne à l’Université de Montréal.
Ce qu’on voit de cette « première période » de la philosophie moderne dans la revue Philosophiques, c’est que, malgré une présence incontestable de la philosophie moderne, lancée en grand par l’article inaugural de Martial Gueroult (quoique celui-ci ait plutôt proposé une réflexion méta-analytique sur la méthode que sur des auteurs de la modernité), les articles sur cette période étaient relativement isolés. On compte seulement cinq véritables articles de recherche en une dizaine d’années d’existence (même si on a de nombreux comptes rendus et études critiques qui touchent à cette période). Les contributions originales de recherche semblent clairsemées et éclatées, et (toujours à l’exception de l’article de Gueroult), elles proviennent de professeurs implantés dans le milieu philosophique local, quelle que soit par ailleurs la grande reconnaissance internationale de certains d’entre eux. L’Université d’Ottawa et l’Université de Montréal sont nettement surreprésentées dans ce groupe.
2. 1984-1997 : l’âge d’or de la philosophie moderne dans Philosophiques
Josiane Boulad-Ayoub, embauchée en 1979 à l’UQAM et spécialiste de philosophie politique moderne, devient directrice adjointe de la revue à compter de 1980 (vol. 7), le directeur étant Maurice Gagnon. Puis la revue est dirigée par Claude Savary (UQTR) de 1986 à 1991 (avec Adèle Chené, puis Jocelyne Couture, à titre d’assistantes de rédaction), et la direction revient de 1992 à 1997 à Josiane Boulad-Ayoub, assistée de Georges A. Legault la première année, puis de Michel Seymour, une autre année, et enfin de Daniel Dumouchel, autre philosophe moderne (un spécialiste de Kant et de la philosophie des Lumières), de 1994 à 1997.
Il est difficile de ne pas faire le rapprochement entre ce que nous avons choisi d’appeler « l’âge d’or » de la philosophie moderne dans la revue Philosophiques, et que nous daterions, mutatis mutandis, de 1984 à 1997, et la présence de Josiane Boulad-Ayoub au comité de direction. Durant presque quinze ans, rares sont les numéros où l’on ne trouve pas au moins un article en philosophie moderne. Descartes, Rousseau, Kant, et, plus largement, la philosophie des Lumières, y sont particulièrement à l’honneur. Pour la période 1984-1997, nous pouvons identifier les auteurs et courants les plus importants comme étant les suivants :
— Descartes : La figure de Descartes est l’une des plus présentes dans l’histoire de la revue. Pour la période de quatorze années qui nous intéresse, on compte quatre articles individuels[5], un numéro thématique court sur le Discours de la méthode en 1988 (deux articles[6]), les actes d’une table ronde autour d’un livre sur Descartes et les sciences de William Shea (quatre interventions[7], 1995, vol. 22, no 2), et un numéro spécial à l’occasion du 400e anniversaire de sa naissance en 1996 (vol. 23, no 2) comprenant les articles de Daniel Dumouchel, François Duchesneau, Josiane Boulad-Ayoub et George Moyal (spécialiste de Descartes au Glendon College de l’Université York). Toutes années confondues, Descartes est d’ailleurs dans le Top 5 des auteurs les plus cités dans la revue, selon l’analyse thématique computationnelle qui en a été fournie, et cette prédominance se remarque évidemment dans la seconde période, d’autant qu’on célébrait cet anniversaire.
— Rousseau : La figure de Rousseau est omniprésente également. Rappelons que c’était l’un des auteurs de spécialisation de Guy Lafrance à l’Université d’Ottawa, lequel a certainement contribué, par son enseignement, à la diffusion de ce philosophe (il a notamment organisé un colloque important sur lui à Ottawa en 1985), et un auteur de prédilection de Jean Roy, à l’Université de Montréal. On note également la présence au Québec du professeur Philip Knee, qui enseigne depuis de nombreuses années à l’Université Laval et est spécialiste, lui aussi, de Rousseau. Dans la période 1984-1997, on trouve d’ailleurs un article sur Rousseau de sa plume (vol. 14, no 2, 1987). Rousseau était un auteur jugé par plusieurs comme un précurseur de la Révolution française pour ses idées sur la liberté et l’État. Celles-ci pouvaient rencontrer l’intérêt des chercheurs des années 1970-1980, très concernés par les questions politiques et d’égalité, et nourrir leur production jusqu’à la fin des années 1990. Notons deux articles sur Rousseau de Vinh-De Nguyen, conjointement à Ottawa et Moncton, en 1986 (vol. 13, no 2) et 1988 (vol. 15, no 2) ; un texte de Gérard Allard, en 1987 (vol. 14, no 2 — G. Allard enseignait au Collège de Sainte-Foy) ; un autre de Josiane Boulad-Ayoub sur Hume et Rousseau, en 1996 (vol. 23, no 1) et finalement, un article sur Rousseau et Schiller, de Martin Matte, en 1990 (vol. 17, no 2). À travers l’histoire de la revue, Rousseau est d’ailleurs, avec Kant, Descartes et Leibniz, l’un des auteurs modernes les plus cités durant ces cinquante années d’existence de Philosophiques.
— Kant : Pas moins de cinq articles lui sont consacrés dans cette « seconde période », par les auteurs suivants : Claude Piché, professeur à l’Université de Montréal, qui en est un spécialiste reconnu, en 1986 (vol. 13, no 2), Denis Sauvé, en 1987 (vol. 14, no 2), Serge Cantin, qui produit une longue étude sur Jeanne Hersch et Kant (une soixantaine de pages) en 1988 (vol. 15, no 2) et Roberto Miguelez, qui enseignait les sciences politiques et était professeur associé en philosophie à l’Université d’Ottawa, en 1996 (vol. 23, no 2). Parmi ces articles sur Kant de la deuxième période de la revue, notons une contribution du célèbre philosophe américain Charles Larmore, en 1997 (vol. 24, no 2), utilisant également beaucoup la figure de Hobbes, pour discuter de « l’autonomie de la morale ».
— Autres auteurs des Lumières : Sous l’influence principalement de Josiane Boulad-Ayoub et de la Chaire UNESCO d’étude des fondements philosophiques de la justice et de la société démocratique qu’elle a dirigé pendant plusieurs décennies à l’UQAM (la Chaire a été fondée en 1999), une profusion d’études en philosophie politique classique, et particulièrement sur les auteurs des Lumières, ont vu le jour. On note les noms de Hume, Montesquieu, Condillac, Voltaire, d’Holbach, Bonnet, Pinel, Destutt de Tracy (Boulad-Ayoub, vol. 13, no 1, 1986), celui de Volney, des Encyclopédistes, de Condorcet ainsi que plusieurs études sur la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de la période révolutionnaire.
— Parallèlement à ces auteurs des Lumières, quelques figures du xviie siècle continuent de faire l’objet d’articles individuels ou issus de tables rondes, tels que Leibniz (vol. 22, no 2, 1995), Galilée, Hobbes, Pascal, Arnauld et Spinoza (ce dernier faisant l’objet d’un article du spécialiste américain Lee C. Rice, en 1992 (vol. 19, no 1)).
— Enfin, il vaut la peine de mentionner les trois discours de François Duchesneau et Louise Marcil-Lacoste, tous deux professeurs à l’Université de Montréal, présentés lors de leur réception du prestigieux prix Laurendeau de l’ACFAS ou de leur intronisation à la Société Royale du Canada. Ils y effectuent un retour réflexif sur leurs thèmes de prédilection et l’évolution de leurs intérêts de recherche durant leur carrière (pour Louise Marcil-Lacoste, il s’agit d’une réflexion sur le sens commun, tirée notamment de ses recherches doctorales sur Reid et Buffier).
Comme mentionné ci-dessus, cette période nous semble représenter l’âge d’or de la philosophie moderne au Québec, parce que les contributions que publie Philosophiques sont à la fois très nombreuses et de haute qualité — il n’y a presque aucun numéro sans un article portant sur cette période —, et reflètent l’influence très forte des études modernistes dans les universités québécoises. L’Université d’Ottawa, qui était un centre majeur d’études sur la période moderne dans les années 1980, cède le pas à l’Université de Montréal et à l’UQAM comme pôles de production de recherches portant sur la première modernité. Des contributeurs internationaux participent à la revue, mais on peut penser que ce sont surtout des personnes invitées à soumettre un article par le comité de rédaction (les époux Vernes par exemple, qui ont tous deux publié des articles en philosophie moderne durant ces années, étaient très proches de Josiane Boulad-Ayoub). Outre l’influence de cette dernière à l’UQAM, Claude Piché et Daniel Dumouchel forment un noyau de renouveau des études kantiennes à l’Université de Montréal.
3. 1998-2024 : une revue internationale attirant des chercheurs internationaux et des numéros thématiques dirigés par les chercheurs québécois les plus influents
Ceci nous permet de passer maintenant à la troisième période, la plus longue, des publications en philosophie moderne de la revue Philosophiques, soit 1998-2024. Ici, la philosophie moderne reste très présente, malgré la domination incontestée de la philosophie analytique, à partir de la nouvelle direction de la revue par Daniel Laurier et Denis Fisette, en 1998. Toutefois, le courant d’internationalisation et de professionnalisation de la revue qui s’est opéré sous leur direction à la fin des années 1990 a plutôt fait en sorte que la revue, jouissant désormais d’une renommée internationale réelle, attire les contributions d’auteurs français et internationaux de renom. On note, par exemple, Norbert Lenoir, qui publie deux articles sur Rousseau (2000 et 2001), Laurence Devillairs, un article sur Descartes (2001), Jean-Baptiste Jeangène-Wilmer, deux articles sur Descartes (2007 et 2010), Charles Wolfe, sur Diderot (2007), Vincent Jullien, sur Descartes (2011), Sylvia Giocanti, sur Montaigne (2011), la théoricienne d’éthique et philosophie politique Margaret Moore, sur Locke et Kant, en 2012, Alexis Tadié, en 2013, Laurent Jaffro, sur Hutcheson la même année, Arnaud Milanese, sur Hobbes, en 2014, Bruno Bernardi, sur Rousseau, en 2016, ou encore Vincent Legeay, sur Spinoza, en 2018, pour ne nommer qu’eux.
Il est clair que plusieurs de ces spécialistes internationaux ont été sollicités par Christian Nadeau et Dario Perinetti, tous deux spécialistes de philosophie moderne, qui ont codirigé la revue de 2011 à 2018. Des numéros thématiques importants, qui rassemblent de grands noms dans leur champ disciplinaire, paraissent également de temps en temps dans Philosophiques, une revue qui se présente vraiment comme une revue internationale à cette époque.
Notons en particulier les numéros thématiques suivants :
-
En 2002, vol. 29, no 1, un numéro thématique consacré à Spinoza sous notre direction et celle de Charles-Henri Gagnon, regroupant dix articles plus une introduction et totalisant près de 150 pages[8] ;
-
Un numéro présentant plusieurs articles sur la philosophie moderne des sciences en 2007 (vol. 34, no 2), qui, sans être un numéro thématique, est assurément dû à l’influence de Justin Smith, alors professeur à l’Université Concordia et spécialiste de ces questions ;
-
En 2008 (vol. 35, no 1), un numéro thématique sur le scepticisme à l’âge classique, dirigé par Sébastien Charles, professeur de philosophie moderne à l’Université de Sherbrooke, qui a réuni, en sept articles plus une introduction, une brochette exceptionnelle de chercheurs internationaux sur cette thématique novatrice en études sur la modernité philosophique ;
-
En 2015 (vol. 42, no 1), un numéro thématique sous la direction de Christian Leduc et Daniel Dumouchel portant sur la philosophie à l’Académie de Berlin, comportant six articles de très grande qualité et une introduction[9] ;
-
Et en 2017 (vol. 44, no 2), un numéro thématique sur les « nouveaux horizons du féminisme dans la philosophie francophone », sous la direction de Marguerite Deslauriers et Charlotte Sabourin, mais comprenant surtout des articles sur les femmes autrices de la philosophie moderne (quatre contributions).
En somme, ces vingt-cinq dernières années ont vu la philosophie moderne être encore très importante, mais d’une manière résolument plus étendue. On a pu voir les chercheurs en philosophie moderne de la nouvelle génération, qui étaient rattachés à des universités québécoises, utiliser la revue Philosophiques pour donner une visibilité à leur champ de recherche et montrer l’étendue de leurs réseaux internationaux de collaboration.
4. Synthèse sur la place de la philosophie moderne dans Philosophiques
On peut dire que la philosophie moderne au Québec est restée principalement historienne ou continentale, sous l’influence marquante des professeurs qui enseignaient dans les universités francophones du Québec et d’Ottawa, et que c’est l’une des grandes forces de la revue Philosophiques depuis ses débuts[10]. En conclusion de leur étude, Josiane Boulad-Ayoub et Daniel Dumouchel notaient d’ailleurs que les études modernistes étaient « placées à l’enseigne de l’internationalisme ou de l’universalisme. Les philosophes modernistes n’ont pas le sentiment de poursuivre une réflexion ou de pratiquer des méthodes plus spécifiques au continent nord-américain qu’à leurs collègues européens[11] ». Formés à la fois au Québec et dans des universités françaises ou continentales européennes, les professeurs qui façonnent les études en philosophie moderne dans les départements de philosophie du Québec ces cinquante dernières années semblent, en effet, comme Josiane Boulad-Ayoub et Daniel Dumouchel le notent encore, « en retrait de la querelle qui oppose un peu partout dans l’univers philosophique d’aujourd’hui la philosophie analytique ou de tradition anglo-saxonne aux philosophies de tradition continentale[12] ». Là où ils ne voient pas de spécificité nord-américaine, en ce que, précisément, c’est clairement la tradition historienne de la philosophie désignée comme « continentale » qui domine, on peut juger que ce champ d’étude représente au contraire une spécificité en soi, une sorte d’îlot continental dans une mer analytique. La présence même de numéros thématiques importants en histoire de la philosophie moderne dans la troisième période de la revue, sous la direction de philosophes analytiques, montre que la pratique de l’histoire de la philosophie au Québec est considérée comme un champ à part qui a sa propre légitimité, et dont la méthodologie mérite le respect. C’est l’une des marques de l’enseignement de la philosophie dans les universités d’expression française au Québec et à Ottawa, pour ne parler que de celles dont on retrouve des auteurs ou des membres du comité de rédaction dans Philosophiques, d’accepter que l’histoire des idées s’étudie selon la méthode continentale et se fédère autour des grandes figures — rappelons que les auteurs modernes les plus saillants dans les études analysées ici sont Kant, Descartes et Rousseau, et dans une moindre mesure, Leibniz et Spinoza.
On note également une spécificité québécoise des articles publiés dans Philosophiques, à savoir les liens avec la philosophie des sciences. Beaucoup d’études se sont penchées sur des questions de philosophie des sciences à l’époque moderne, ce qui s’explique notamment par l’influence initiale de François Duchesneau, mais aussi par des concours de circonstances (comme la parution du livre de William Shea, susmentionnée, en 1995).
Dans l’ensemble, il est certain que l’on peut attribuer l’omniprésence de la philosophie moderne dans Philosophiques à un effet « boule de neige » : puisque tel spécialiste qu’on connaît publie ses articles dans cette revue, on envisage à son tour cette revue pour publier ses propres articles, etc. De plus, la formation universitaire au Québec a toujours été très forte en philosophie moderne et bien représentée par ses professeurs, dont plusieurs ont été directement impliqués dans le comité de rédaction de la revue. Par conséquent, il ne faut pas s’étonner que Philosophiques ait toujours fait une place à la philosophie moderne. Même lorsque la revue a connu son tournant analytique à partir de la direction de Daniel Laurier, dans ce que nous avons appelé sa troisième période (à partir de 1998), des numéros thématiques et des articles isolés de contributeurs internationaux ont constamment fait à la philosophie moderne une place remarquée. Et l’approche utilisée pour l’étude de cette période a été surtout de type continental, ce qui reflète l’enseignement de la philosophie moderne au Québec et à Ottawa au cours des cinquante dernières années.
Dans leur étude, Josiane Boulad-Ayoub et Daniel Dumouchel mentionnaient des lacunes importantes dans le champ des études modernistes d’expression française au Canada jusqu’en 1998, date de publication de leur article-synthèse. Selon eux, ces lacunes concernaient « la philosophie du xviie siècle, surtout », « les Lumières anglo-écossaises et germaniques », « le sensualisme et le matérialisme français » et « la riche pensée esthétique du xviiie siècle[13] ». À l’exception peut-être du dernier domaine, force est de constater que leur constat n’est plus valide vingt-cinq ans plus tard. Les articles et numéros thématiques de Philosophiques ont largement compensé ce déficit. Une partie de l’analyse présentée ici recoupe certes les domaines de la philosophie allemande et de la philosophie politique classique, que la période moderne fédère également, mais couper l’analyse thématique de ces sous-domaines de leur ancrage historique conduit arbitrairement à une vision réductrice de la philosophie moderne dans Philosophiques. Celle-ci bénéficie au contraire d’une couverture riche et variée qui, même après son « heure de gloire » dans ce que nous avons qualifié comme sa seconde période dans la revue, n’en a pas moins continué de briller, et même d’un éclat plus international. Reste à continuer à maintenir vivace cette tradition importante dans l’histoire de la revue.
Appendices
Notes
-
[1]
Par erreur, le comité de rédaction a apposé un accent sur le e de son nom, qui est ainsi devenu « Guéroult ».
-
[2]
Philosophiques, vol. 1, no 1, p. 7-19.
-
[3]
Josiane Boulad-Ayoub et Daniel Dumouchel, « La situation des études modernistes en philosophie ou le retour aux sources rationalistes », chap. 5 de La pensée philosophie d’expression française au Canada. Le rayonnement du Québec, Raymond Klibansky et Josiane Boulad-Ayoub, (dir.) (Québec, Presses de l’Université Laval, 1998), p. 183-206, disponible en ligne sur le site « Les classiques des sciences sociales ».
-
[4]
Boulad-Ayoub et Dumouchel, « La situation des études modernistes en philosophie ou le retour aux sources rationalistes », p. 186.
-
[5]
Jean-Paul Margot (vol. 11, no 1, 1984), Josiane Boulad-Ayoub (vol. 11, no 2, 1984), Denis Sauvé (vol. 16, no 1, 1989), Paule-Monique Vernes (vol. 24, no 2, 1997).
-
[6]
Avec des contributions de Louise Marcil-Lacoste (U. de Montréal) et André Vidricaire (UQAM).
-
[7]
André Gombay (spécialiste de Descartes à l’U. de Toronto), Louis Charbonneau, Maurice Gagnon et William Shea lui-même (Strasbourg).
-
[8]
À l’époque, après un doctorat à l’Université d’Ottawa, je réalisais mon premier postdoctorat sous la direction de Daniel Dumouchel, à l’Université de Montréal, et Jacques-Henri Gagnon était un chercheur indépendant vivant à Ottawa.
-
[9]
C’est ce numéro thématique qui explique la présence importante du mot-clé « Maupertuis » (analysé à tort comme étant un nom commun) comme mot-clé discriminant des études de philosophie moderne dans l’analyse thématique computationnelle.
-
[10]
Notons que la méthodologie adoptée ici justifie que certaines de nos analyses ne concordent pas toujours avec celles fournies par Francis Lareau, Christophe Malaterre et Jean-Claude Simard dans leur « analyse thématique computationnelle ». Ceci est dû en partie aux bornes chronologiques utilisées, et en partie au caractère exclusif de leurs catégories. Nous incluons les Lumières et Kant, tandis que Kant fait partie dans leur analyse du bloc « Idéalisme » (avec Fichte et Hegel, notamment) et qu’une grande partie de la philosophie des Lumières se retrouve dans leur étude dans le bloc « philosophie politique classique ». Notre approche chronologique de la période moderne nous permet de dire, par exemple, que Rousseau est l’un des auteurs modernes les plus présents dans la revue. De leur côté, ils reconnaissent que Rousseau totalise 1412 mentions et 131 articles qui lui sont consacrés, donc qu’il figure au 9e rang de tous les auteurs les plus cités des cinquante ans de la revue. Toutefois, dans la section d’analyse de la philosophie moderne, on considère qu’il ne figure pas parmi les cinq auteurs les plus cités, ce qui n’est pourtant pas juste (selon leur tableau fourni en annexe 1) si on accepte bien — ce qui serait difficile à contester — que Rousseau soit un auteur moderne. Même chose pour Kant et le criticisme, exclus de leurs statistiques sur la philosophie moderne, car appartenant au groupe « criticisme et idéalisme ». On peut donc conclure à une importance beaucoup plus grande de la philosophie moderne que ce que leur étude a fait ressortir.
-
[11]
Boulad-Ayoub et Dumouchel, « La situation des études modernistes en philosophie ou le retour aux sources rationalistes », p. 198.
-
[12]
Boulad-Ayoub et Dumouchel, « La situation des études modernistes en philosophie ou le retour aux sources rationalistes », p. 198.
-
[13]
Boulad-Ayoub et Dumouchel, « La situation des études modernistes en philosophie ou le retour aux sources rationalistes », p. 198.