Volume 43, 2024 Travaux choisis de la Société canadienne d’étude du dix-huitième siècle Selected Proceedings from the Canadian Society for Eighteenth-Century Studies Guest-edited by Marcie Frank, Heather Meek and Sandrine Roux
Table of contents (12 articles)
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Introduction [en français]
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Introduction [in English]
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Aute Life: Indigenous Living, Indigenous Dyeing
Alice Te Punga Somerville
pp. 1–30
AbstractEN:
How can, and do, Indigenous thinkers and artists reckon with the simultaneous horrors and vibrancy of the long eighteenth century? Aute is the NZ Māori name for a kind of cloth created from the paper mulberry plant across the Pacific region that is more widely known as tapa. Tracing the ends and new beginnings of aute production, paying attention to three different moments in which I have connected with eighteenth-century tapa, and reciting a multi-directional genealogy of Indigenous people who engage directly with tapa and/or the eighteenth century, I propose the concept of ‘Aute life.’ Ultimately, ‘Aute life’ is an orientation to the eighteenth century that centres Indigenous critical and creative engagements with that period; attending to dying and dyeing, it reframes absence or loss as presence or continuity, and pushes us to reconsider the limits and possibilities of who we think does work on, or with, the eighteenth century.
FR:
Comment les penseurs et artistes autochtones peuvent-ils faire face à la fois à la vitalité et aux horreurs du long xviiie siècle ? Dans la langue maorie, en Nouvelle-Zélande, le mot aute désigne une sorte d’étoffe végétale aussi connue sous le nom de tapa, fabriquée à partir d’un mûrier à papier que l’on trouve dans la région du Pacifique. En retraçant les fins et les recommencements de la production de l’aute, en prêtant attention à trois moments où j’ai pu entrer en contact avec le tapa du xviiie siècle, et en établissant une généalogie multidirectionnelle des peuples autochtones interagissant directement avec le tapa et/ou le xviiie siècle, je propose le concept de « vie aute ». La « vie aute » offre une perspective centrée sur les rapports créatifs et critiques des autochtones avec cette période ; évoquant à la fois la mort (dying) et la coloration (dyeing), elle redéfinit l’absence et la perte comme présence et continuité ; elle nous invite en outre à reconsidérer, tant dans ses possibilités que dans ses limites, l’identité des personnes qui travaillent sur, ou avec, le xviiie siècle.
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Un avant-goût du néant : Madame du Deffand et Voltaire, deux philosophes face à la mort
Joanna Stalnaker
pp. 31–50
AbstractFR:
Cet article porte sur la philosophie de la mort élaborée par Marie Anne de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, dans sa correspondance avec Voltaire. Celle-ci tourne autour du concept clé du néant et de l’ennui que Deffand a éprouvé quotidiennement, conçu comme « un avant-goût du néant ». Le but du propos est de montrer que Deffand, en tant que salonnière qui n’a jamais cherché à faire publier ses écrits et qui ne souhaitait pas qu’on parle d’elle après sa mort, a pris la pleine mesure de ce que cela signifiait de mourir dans un monde qui n’était que matière. C’est elle, plus que tous les philosophes masculins de son époque, qui a sondé le néant. Qui plus est, sa vision ravageuse du néant a fortement influencé la façon dont Voltaire a conçu la mort à la fin de sa vie, comme le révèle de façon particulièrement émouvante son tout dernier poème, « Adieux à la vie ».
EN:
This article concerns the philosophy of death elaborated by Marie Anne de Vichy-Chamrond, marquise du Deffand, in her correspondence with Voltaire. This philosophy centers on the key concept of nothingness, and on the ennui Deffand experienced daily, understood as “a foretaste of nothingness.” The purpose of the article is to show that Deffand, as a salon hostess who never sought to have her writings published and who did not wish to be remembered after her death, took full stock of what it meant to die in a world that was made of nothing but matter. She, more than any of the male philosophers of her time, plumbed the depths of nothingness. What is more, her devastating vision of nothingness strongly influenced the way Voltaire conceived of death at the end of his life, as is movingly revealed in his very last poem, “Farewell to Life.”
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« Sentir son existence » : ramifications matérialistes du Discours sur le bonheur d’Émilie du Châtelet
Alexis Tétreault
pp. 51–68
AbstractFR:
Au cours des vingt dernières années, de nouvelles études ont mis au jour l’aspect matérialiste des oeuvres d’Émilie du Châtelet. Alors que les travaux de Whitehead, de Le Ru et de Kovács se sont respectivement penchés sur la manière dont la notion de bonheur s’incarne, chez la marquise, au sein de réflexions sur les normes de genre et les conditions matérielles permettant d’être heureux, sur les similitudes entre la pensée de La Mettrie et celle de du Châtelet, ainsi que sur sa conception de la liberté humaine, cet article explore comment sa compréhension du « sentiment d’existence » irrigue son anthropologie philosophique et, plus particulièrement, sa conception de l’illusion. À cet effet, l’article montre que l’importance accordée à ce sentiment au sein de son approche anthropologique n’est pas propre à du Châtelet, mais semble être partagée par d’autres philosophes matérialistes tels qu’Helvétius et le baron d’Holbach.
EN:
Over the course of the past 20 years, new approaches to the materialistic aspects of Émilie du Châtelet’s writings have emerged. While the works of Whitehead, Le Ru, and Kovács have focused, respectively, on how her thoughts on happiness are embodied in her reflections on gender norms and material conditions, on the similarities between her work and that of La Mettrie, and on her conception of human liberty, this article investigates the notion of “sentir son existence” (to feel one’s own existence) and how it informs her anthropological philosophy, especially her understanding of the notion of illusion. Through this process, I show that such an anthropological approach to the “sentiment d’existence” is not unique to her and seems common among other materialist philosophers, such as Helvetius and the Baron d’Holbach.
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Comment vivre dans un monde d’idées ? L’objet comme construction de l’esprit chez Berkeley
Salim Haffas
pp. 69–92
AbstractFR:
On trouve chez Berkeley, avant même les thèses de Quine dans « Deux dogmes de l’empirisme », l’idée selon laquelle l’objet physique conçu comme unité d’idées qualitativement différentes est une construction de l’esprit pour vivre. Dans cet article, je montre que cette lecture classique de Berkeley n’est pas erronée, à condition de prendre en compte le rôle du langage et de ne pas considérer littéralement que l’esprit « fait » l’objet. Il faut plutôt avancer que l’esprit fait l’objet au sens où il construit des espèces et des ensembles à partir d’individus distincts, ce qui se justifie si l’on garde à l’esprit que l’unité ontologiquement première chez Berkeley est celle de l’idée, et non celle de l’objet à proprement parler. L’objet berkeleyen n’est cependant pas un pur mythe, puisque l’unification que l’esprit opère prend appui sur une coexistence réelle des idées et est donc épistémiquement fondée.
EN:
We live in a world of objects and individuals that stabilize the flow of perceptions and sensations. Before Quine—drawing on pragmatist considerations—considered the object as a ‘posit’ made by the mind for practical purposes with the same epistemological status as a myth, we find in Berkeley’s philosophy the idea that the physical object as a unit made up of qualitatively different ideas is a construction of the mind for living. In this article I attempt to show that this classical reading of Berkeley is not erroneous, and I emphasize the role of language in this unification of ideas. The physical object is not a pure ‘myth,’ because it is based on real links between ideas and offers epistemic guarantees distinct from purely practical ones, but it is a human construction designed to accommodate practical endeavors.
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Women Writers Constructing Foremothers
Isobel Grundy
pp. 93–105
AbstractEN:
How far were women writers of the long eighteenth century aware of literary foremothers, of a women’s tradition? Did they seek to build such a tradition and to claim its legacy? This paper begins and ends with two highly personal experiences of relating to literary grandmothers. In between, it looks at homage paid to Restoration writers seen as originators, like Katherine Philips, Aphra Behn, Mary Astell, and others, at allusion and influence, at perceptions of relationship and declarations of alliance sometimes spanning several generations, at both the gradual consolidating and the eroding of knowledge about previous ages, and at attempts by Elizabeth Elstob, Mary Scott, and Elizabeth Ogilvy Benger to order and disseminate this knowledge and to foster the idea of a female literary inheritance.
FR:
Dans quelle mesure les écrivaines du long xviiie siècle étaient-elles conscientes de l’existence de leurs ancêtres littéraires ? Ont-elles cherché à construire une tradition féminine et à s’en réclamer ? Le début et la fin de cet article évoquent deux expériences très personnelles liées à ce que l’on pourrait nommer des grand-mères littéraires. Dans l’intervalle, on y examine les hommages rendus à des écrivaines de la Restauration considérées comme pionnières, telles que Katherine Philips, Aphra Behn et Mary Astell ; les allusions et les influences, les relations perçues et les alliances déclarées qui s’étendent parfois sur plusieurs générations ; la consolidation graduelle des connaissances sur les époques passées, mais aussi leur érosion ; on s’intéresse enfin aux efforts d’Elizabeth Elstob, Mary Scott et Elizabeth Ogilvy Benger pour ordonner et disséminer ces connaissances, et promouvoir l’idée d’un héritage littéraire féminin.
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Anna Barbauld’s Critique of Class Structures in Thoughts on the Inequality of Conditions
Natasha Lomonossoff
pp. 107–121
AbstractEN:
Around the turn of the nineteenth century, British intellectuals continued to grapple with the discussions of class inequality that had been made more relevant with the occurrence of the French Revolution. Some writers believed that the poor as a group needed to be contained, so that they would not disrupt the wider structures of society. This essay examines a contribution to thinking on this subject by Anna Laetitia Barbauld in a pamphlet titled Thoughts on the Inequality of Conditions (1800). I explore how she advocates a more humanitarian approach to the condition of the poor, emphasizing the need to address the root causes of poverty. In contrast to figures such as Patrick Colquhoun and Hannah More, Barbauld offers proposals which would help lead to meaningful enfranchisement in the period.
FR:
Au tournant du xixe siècle, les intellectuels britanniques sont mobilisés par les débats entourant la question de l’inégalité des classes, dont l’importance s’accentue dans le sillage de la Révolution française. Certains écrivains pensaient que les pauvres, en tant que groupe, devaient être assujettis afin d’éviter qu’ils ne perturbent les structures plus larges de la société. Cet essai examine un pamphlet d’Anna Laetitia Barbauld qui s’inscrit dans ces débats, intitulé Thoughts on the Inequality of Conditions (Pensées sur l’inégalité des conditions, 1800). On explore ses arguments en faveur d’une approche plus humanitaire à l’égard de la condition des pauvres, mettant l’accent sur la nécessité de remédier aux causes profondes de la pauvreté. Contrairement à des figures comme Patrick Colquhoun et Hannah More, Barbauld propose des solutions susceptibles de mener à des formes significatives d’émancipation au cours de cette période.
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Parasites and Planetary Systems: Towards an Eighteenth-Century Ecology?
Charlee Bezilla
pp. 123–140
AbstractEN:
As eighteenth-century naturalists sought to determine the nature and origins of biological lifeforms, from polyps to primates to people, novelists extrapolated their ideas to other biospheres to imagine how life might develop under differing circumstances and propose their own “systems.” This paper examines two late-eighteenth-century texts that promote a hylozoic cosmogony, in which all matter is animate and life arises from celestial bodies, cycling down to animals, plants, and minerals. These two texts, Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne’s proto-science-fiction epistolary novel Les Posthumes (1796-1802) and François-Félix Nogaret’s dialogue La Terre est un animal (1795), both describe humans, and all other life, as “parasites.” By analyzing these texts through the lens of the philosopher Michel Serres’s concept of parasitism, this paper argues that conceiving of people as parasites can provoke an ecological orientation that decenters the human and brings into relief humans’ relationality with and dependency on other lifeforms.
FR:
Alors que les naturalistes du xviiie siècle cherchent à déterminer la nature et l’origine des formes de vie biologiques, les écrivains extrapolent leurs idées dans d’autres biosphères, imaginant comment pourrait se développer la vie dans des contextes différents et proposant leurs propres « systèmes ». Cet article examine deux textes du xviiie siècle tardif où s’affirme une cosmogonie hylozoïque, suivant laquelle toute forme de matière est animée et toute forme de vie naît de corps célestes, descendant ensuite vers les animaux, les plantes et les minéraux. Les Posthumes (1796-1802), roman de proto-science-fiction épistolaire de Nicolas-Edme Rétif de la Bretonne, et La Terre est un animal (1795), dialogue de François-Félix Nogaret, décrivent tous deux les humains, ainsi que les autres formes de vie, comme des « parasites ». En analysant ces textes à la lumière du concept de parasitisme développé par le philosophe Michel Serres, le propos de cet article est de montrer que concevoir les personnes comme des parasites peut éloigner la pensée écologique d’un certain anthropocentrisme, en mettant plutôt l’accent sur la relation et la dépendance des humains aux autres formes de vie.
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Formes de vie animales et humaines en contrepoint dix-huitiémiste (Diderot, Condillac…)
Jean-Luc Guichet
pp. 141–155
AbstractFR:
Sous l’effet des progrès des sciences de la vie, des grandes explorations, du desserrement de la conception chrétienne et des théories vitalistes, matérialistes et sensationnistes en plein essor, le xviiie siècle déploie comme jamais la diversité des formes de vie. À cette diversité correspond une diversité des modes de perception dont des philosophes sensationnistes, tels Condillac, et matérialistes, tels Diderot, déduisent des possibilités phénoménologiques de mondes incommensurables et pourtant parfois communicables. Pour Diderot, l’être humain occupe dans cet ensemble une place toute particulière du fait qu’il est lui-même habité par cette diversité sensorielle et animale, sa raison ayant la charge difficile d’assurer un équilibre toujours en question, notamment dans le cas du génie. Mais derrière cette diversité demeure le problème de l’unité à laquelle elle se rattache, notamment pour la compréhension de l’organisme vivant.
EN:
As a result of advances in the life sciences, an intensification of travel and exploration, the loosening of Christian conceptions of the world, and the burgeoning of vitalist, materialist, and sensationist theories, eighteenth-century individuals unearthed an unprecedented diversity of life forms. Sensationist philosophers such as Condillac, and materialists such as Diderot, matched this diversity in their discussions of various modes of perception, corresponding to the phenomenological possibilities of incommensurable yet sometimes communicable worlds. For Diderot, human beings occupy a very special place in this ensemble, since they themselves are replete with this sensory and animal diversity, their reason having the difficult task of ensuring a balance that is always in question, especially in the case of genius. However, behind this diversity remains the problem of the unity to which it relates, particularly for understanding the living organism.
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In the Woods and on the Waves: Attentive Acoustics and Active Instruments in The Mysteries of Udolpho
Joel Wheeler
pp. 157–180
AbstractEN:
The 21st century has brought new attention to the use of music in Ann Radcliffe’s novel, The Mysteries of Udolpho (1794). To date, much of this work focuses on how unknown music evokes the fearful elements of the Gothic. However, reducing key sonic scenes to a sense of fear neglects Emily’s often positive relationship to sound. A re-examination of this seemingly “haunted” music reveals it to be a more ambiguous vessel for the protagonist Emily’s creative projections. Current scholarship also omits full analysis of Emily’s lute, both in the setting of the novel and in Radcliffe’s era. Emily’s lute performances, considered in their historic context and read as an act of resistance, free her from a typical heroine’s depiction of inert interiority. In both cases, considering how Emily creatively listens to and actively performs music reveals productive new tones within the novel.
FR:
L’utilisation de la musique dans le roman d’Ann Radcliffe, Les Mystères d’Udolphe (Mysteries of Udolpho, 1794) a suscité un nouvel intérêt au xxie siècle. Jusqu’ici, les travaux sur le sujet se sont surtout intéressés à l’évocation, par des musiques inconnues, d’éléments effrayants associés au gothique. Cependant, réduire les principales scènes sonores à un sentiment d’effroi revient à négliger le rapport souvent positif du personnage d’Emily au son. Un nouvel examen de cette musique, « hantée » en apparence, en révèle les aspects plus ambigus, véhiculant les projections créatives de la protagoniste. La recherche a également négligé l’analyse de l’instrument d’Emily, le luth, tant dans le contexte du roman que dans celui de l’époque de Radcliffe. Les performances d’Emily au luth, considérées sous l’angle du contexte historique et comprises comme un acte de résistance, la libèrent de l’intériorité inerte généralement associée à la figure de l’héroïne. L’examen de la manière dont Emily écoute et pratique la musique révèle, dans les deux cas, de nouvelles tonalités au sein du roman.
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“Pretty Dope Way to Start a Story”: Fire Island (2022)’s Intertextual Dialogue with Jane Austen, Amy Heckerling, and Alice Munro
Kathryn Ready
pp. 181–201
AbstractEN:
Reviewers of the 2022 American film Fire Island, directed by Andrew Ahn and written by and starring Joel Kim Booster, have somewhat misleadingly characterized it as a straightforward transposition and modernization of Jane Austen’s Pride and Prejudice (1813). Such characterizations ignore the film’s marked intertextuality, including notable references not only to Amy Heckerling’s 1995 film Clueless, itself an adaptation of Austen’s Emma (1815), but also to Alice Munro’s 2004 short story collection Runaway. Fire Island reveals a complex dialogue with Austen, Heckerling, and Munro, as Booster confronts the declining state of reading culture in his socio-historical moment. Against Austen and Munro and with Heckerling, Booster concludes that the progressive intertwining of high and low culture in our modern moment is finally more to be celebrated than denigrated.
FR:
Le film américain Fire Island (2022), réalisé par Andrew Ahn et scénarisé par Joel Kim Booster (qui y joue également l’un des rôles principaux), a été décrit de manière quelque peu trompeuse par la critique comme une modernisation et une transposition directe d’Orgueil et préjugés de Jane Austen (1813). Ces interprétations du film négligent son caractère intertextuel marqué : on y trouve de nombreuses autres références, non seulement au film Clueless d’Amy Heckerling (1995), qui est lui-même une adaptation du roman Emma d’Austen (1815), mais aussi au recueil de nouvelles Runaway d’Alice Munro, paru en 2004. Fire Island noue un dialogue complexe avec Austen, Heckerling et Munro, alors que Booster s’interroge sur le déclin de la culture lettrée dans le contexte socio-historique qui est le sien. S’opposant à Austen et Munro et se ralliant à Heckerling, Booster conclut que l’entrelacement progressif de la culture savante et de la culture populaire à notre époque mérite d’être célébré plutôt que dénigré.