Recensions

Pierre Gisel, dir., Isabelle Ullern, dir., Bernard Hort, Philippe Portier, Le déni de l’excès. Homogénéisation sociale et oubli des personnes. Paris, Hermann Éditeurs (coll. « Rue de la Sorbonne »), 2011, 205 p.[Notice]

  • Patrice Bergeron

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  • Patrice Bergeron
    Université Laval, Québec, et Université de Lausanne

De prime abord, ce livre a tous les traits d’un ouvrage collectif, avec quatre auteurs, dont le directeur et la directrice. Mais rapidement, le lecteur réalise qu’il s’agit davantage d’un dialogue entre les deux directeurs (quatre chapitres sur six), mis en relief par deux contributions, une introductive et l’autre conclusive. La première contribution, de Bernard Hort, porte sur le problème de l’humanisme chez Pierre Thévenaz (1913-1955). Si les thèmes propres de l’humanisme engagé de Thévenaz reviennent peu dans la suite — ou seulement indirectement —, ils introduisent bien la problématique. En effet, c’est une journée de travail sur la pensée de cet intellectuel qui a été l’étincelle d’allumage de l’échange qui constitue le coeur de l’ouvrage. Hort présente l’originalité, ainsi que les origines et influences protestantes de ce philosophe phénoménologue, mais il interroge aussi ce qu’il considère comme une prise en charge déficitaire chez lui de la question de l’absolu. Ce n’est toutefois pas autour du thème de l’absolu — ni de l’infini — que se noue l’échange entre les deux auteurs principaux, mais autour d’un thème connexe quoique différent, celui de l’« excès », thème apparu il y a une vingtaine d’années chez Pierre Gisel, L’excès du croire. Expérience du monde et accès à soi, Paris, Desclée de Brouwer, 1990. Par leurs réflexions autour de l’excès, Isabelle Ullern et Pierre Gisel ne cherchent pas tant à analyser le contemporain qu’à le questionner, de l’intérieur. Ils partent d’un constat partagé, et qui concerne tant la vie sociale que l’exercice de la pensée. La vie sociale et civile et les singularités vives qui la constituent et la transforment excèdent la seule citoyenneté et la « rationalisation juridico-politique » (p. 8) qui la traverse. En témoigne la difficile résistance du clivage entre convictions privées et discours public normatif, face aux recompositions sociales contemporaines. De même, quelque chose traverse et déborde la raison connaissante qui accompagne cette citoyenneté et qui la consacre : la pensée ne peut se contenter de ne produire que des discours normatifs et régulateurs (p. 11). Aux yeux des deux auteurs, il faut aujourd’hui penser cet excès — trop souvent négligé, dénié, refoulé — et peut-être parvenir à penser par ou selon cet excès (p. 111 et 148). L’enjeu n’est pas de « reconduire » la religion dans nos démocraties ou de nier la laïcité. Il est plutôt, selon les mots d’Ullern, l’avènement d’une « démocratie sensible » (p. 44). De manière plus spécifique, à travers deux chapitres, Isabelle Ullern en appelle à la « responsabilité subjective » des intellectuels. Elle invite ceux-ci à ne pas oublier leur « origine intersubjective civile » (p. 50-51) et à s’engager concrètement dans la vie sociale (p. 57). Son invitation, qui met en valeur la « socialité première », s’accompagne d’une méditation sur Lévinas, relu et commenté par Judith Butler (p. 111 et suiv.), sur la vulnérabilité première de tout sujet. L’enjeu de cette invitation n’est pas d’invalider l’ordre démocratique de la raison. Il est plutôt, pour l’acte de raison, de tirer les conséquences de ses conditions réelles d’exercice, c’est-à-dire de son ancrage subjectif, social et civil, de sa précarité, de ses limites et de ce qui le transcende. Aux yeux d’Ullern, la scène parisienne — notamment le débat entre Luc Ferry et Marcel Gauchet, Le religieux après la religion, Paris, Grasset, 2007 — est représentative des difficultés de la pensée à entrer dans une telle démarche (p. 49). En contrepoint, la situation inconfortable du théologien dans la cité illustre de manière exemplaire les défis liés à l’avènement d’une telle pensée, décentrée et critique, qui se tient au coeur du …