Recensions

Julius Duboc, Ferdinand Tönnies, Les fous de Nietzsche. Recueil de textes de [F. Tönnies], " Les Fous de Nietzsche " (1893), " Le Culte de Nietzsche. Une Critique " (1897) ; [J. Duboc], " Anti-Nietzsche " (1897). Traduction de l'allemand, annotations et postface par Pascale Hummel. Paris, Éditions Michel de Maule, 2007, 208 p.[Notice]

  • Yves Laberge

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  • Yves Laberge
    Québec

Cet ouvrage méconnu regroupe trois textes obscurs — inédits en français — critiquant la pensée de Friedrich Nietzsche (1844-1900). Outre leur rareté et leur volonté polémique contre Nietzsche, ces trois textes ont la particularité d’avoir été rédigés du vivant du grand philosophe. Or, ces pamphlets nous renseignent non seulement sur la réception des écrits de Nietzsche par ses contemporains, mais ils nous instruisent surtout sur l’esprit du temps pouvant régner dans les milieux académiques et intellectuels européens au moment où la pensée nietzschéenne avait fait son apparition. Les deux essais de Ferdinand Tönnies occupent la première moitié de l’ouvrage. En moins de dix pages, « Les Fous de Nietzsche » conteste la distinction faite autour de la « morale de maîtres ». Mais de tous les essais réunis ici, le second, intitulé « Le Culte de Nietzsche » paraît être le plus intéressant, car il propose des prolongements sociologiques à la pensée exaltée de Nietzsche : ce que le philosophe voulait expliquer d’une manière monolithique et presque mystique est ici repris par Tönnies en des termes sociologiques. Par exemple, à propos du concept d’exploitation, Nietzsche y voit un signe de la volonté de puissance des uns, tandis que le sociologue Tönnies parle plutôt du symptôme d’une société primitive ou imparfaite (p. 109). Selon Ferdinand Tönnies (1855-1936), Nietzsche serait « un esprit puissant » (p. 24), mais le sociologue tient aussitôt à prendre ses distances face aux derniers écrits du philosophe (qui venaient alors de paraître), comprenant entre autres Ainsi parlait Zarathoustra, Par-delà le bien et le mal, puis tout ce qui touchait les concepts de « surhomme » (p. 24) et de décadence (p. 86). Dans la seconde moitié du recueil se trouve un opuscule intitulé « Anti-Nietzsche », suivi d’une critique du livre Antéchrist, par Julius Duboc (1829-1903). Celui-ci emprunte ses contre-arguments à la philosophie et à la théologie chrétienne. Ici, la pensée nietzschéenne signifierait « le réveil à la vie, mais le réveil d’un individu tombé dans une surexcitation et une surtension maladive, et ce fut là justement la volonté » (p. 153). À plus d’un siècle de distance par rapport aux trois textes choisis, les annotations et la postface de Pascale Hummel sont pertinentes et bien documentées ; celles-ci situent les trois textes juxtaposés en faisant surtout appel à la philosophie et à l’histoire. Plusieurs interrogations émergeant à la lecture des essais de Duboc et Tönnies trouvent une réponse dans ces pages finales. On y confirme l’impression ressentie en filigrane dans « Le Culte de Nietzsche » — à savoir que Ferdinand Tönnies fut d’abord un disciple de Nietzsche, puis un détracteur farouche de celui-ci. Il aurait même rendu visite à Nietzsche sans oser lui parler ; il aurait écrit des lettres à Nietzsche sans jamais les lui envoyer. Toutefois, Tönnies aurait rencontré la mère de Nietzsche, puis ses amis Paul Rée et Lou Andreas-Salomé (p. 195). En outre, Pascale Hummel situe la position de quelques sociologues allemands (Max Weber, Georg Simmel) à propos de Nietzsche. Loin d’opposer la sociologie — naissante — à la philosophie allemande, ce livre veut réaffirmer la position unique et inclassable de Nietzsche dans l’histoire des idées.