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Introduction

Inspiré de la Park Slope Food Coop de New York et de La Louve à Paris, les supermarchés coopératifs et participatifs (ci-après les « SCP ») se développent en Europe avec une ambition commune : que les citoyens reprennent en main la distribution alimentaire pour rendre les produits de qualité accessibles. Cette forme renouvelée de coopératives de consommateurs nécessite un fort engagement de ses membres qui sont notamment motivés par la promesse d’y trouver des produits moins chers que dans la grande distribution tout en étant respectueux de l’environnement et des producteurs. Les SCP entendent se distinguer de la grande distribution par l’autogestion, soit la capacité des citoyens à gouverner leur approvisionnement alimentaire, et par l’accessibilité, c’est-à-dire l’accès économique et culturelle à des produits de qualité.

Toutefois, certains critiques des SCP soulignent que ceux-ci reproduisent les pratiques conventionnelles d’organisation du travail, intègrent peu de réflexion sur la durabilité des produits et peinent à intégrer les populations marginalisées (El Karmouni, 2017; Cary, 2019). De la même manière, la littérature sur les innovations citoyennes (grassroot innovations) et celle sur la transition écologique (sustainability transition) mettent de l’avant que ces initiatives courent le risque d’exclure et de reproduire les injustices qu’elles entendent pallier (Smith et al., 2016; Avelino et al., 2019). Leur portée à transformer la société serait, elle aussi, limitée par les faibles capacités des projets citoyens à changer d’échelle et à se diffuser (Feola et Nunes, 2014; Gernert et al., 2018).

Pour autant, nous ne pensons pas qu’il s’agisse d’un échec du « projet alternatif », c’est-à-dire « les raisons et les finalités qu’un collectif se donne pour justifier son existence et pour orienter son action » (Le Velly, 2017, p. 32). Au contraire, les organisations alternatives sont constamment traversées par des tensions qui les caractérisent et qui fondent leur nature hybride, à cheval entre les pratiques alternatives et conventionnelles (Battilana et Dorado, 2010). Ces initiatives ne bénéficient pas « d’espace de protection » comme les niches d’innovations technologiques et doivent évoluer au sein des régimes dominants (Seyfang et Smith, 2007). Dans une perspective de recherche transformative, leur étude doit donc non seulement identifier leurs limites, mais surtout analyser leurs tensions afin d’en dégager les apprentissages nécessaires à la transition socioécologique (Audet et al., 2017).

Cet article se penche sur le cas du SCP Breizhicoop à Rennes et analyse son récit du changement et sa mise en œuvre, soit le discours d’un changement social porté par les citoyens. Cette étude de cas permet de comprendre comment des tensions se forment dans le récit sur deux aspects : l’offre de produits et la gestion du magasin. Ces tensions permettent de discuter les principales limites reprochées à ce type d’initiatives, à savoir la reproduction de l’organisation entrepreneuriale classique et le développement d’un entre-soi homogène qui intègre peu les personnes marginalisées.

L’article est organisé de manière à mettre en évidence l’apport des SCP à la réalisation du changement social. Nous montrerons comment la résolution des tensions oriente la trajectoire de développement du projet et sa contribution à la transition socioécologique. Pour ce faire, le texte est divisé en quatre sections : la première contextualise l’analyse des SCP dans la littérature, la seconde décrit l’organisation du récit d’accessibilité et d’autogestion, la troisième articule le récit à travers ses tensions dans l’offre de produit et la gestion du magasin, puis la quatrième ouvre une discussion avec les critiques des SCP afin de situer leurs potentielles contributions à la transition socioécologique.

Les supermarchés coopératifs et participatifs en tension

En France, les SCP sont fortement inspirés par le modèle américain de la Park Slope Food Coop (PSFC) tel que traduit et mis en forme par La Louve. De manière générale, le modèle propose d’inviter les consommateurs à participer au fonctionnement du magasin, ce qui permettrait d’épargner en salaires et offrirait des prix plus bas que la grande distribution. Pour y arriver, le modèle implique un grand magasin avec des économies d’échelle, un minimum de salariés qui assurent la coordination et des milliers de bénévoles qui réalisent les tâches quotidiennes. Ces derniers se caractérisent par un triple statut : à la fois propriétaires du magasin coopératif, clients exclusifs et bénévoles d’un minimum de trois heures tous les 28 jours. Au niveau de l’offre de produits, le modèle est celui du « one stop shop » où l’on retrouve tous les types de produits et de toutes les gammes (bio et non bio) (Mouvements, 2019).

L’essor de la grande distribution et de la mondialisation dans les années 1980 ont mis à mal plusieurs projets coopératifs qui, sous les contraintes, ferment leurs portes ou délaissent le modèle coopératif (Draperi, 2013). Toutefois, les coopératives de consommateurs ont historiquement proliféré dans des contextes de crise sociale (Ouahab, 2020). Ainsi, les SCP participeraient au renouvellement d’une cinquième vague de coopérative de consommateurs (Draperi, 2017) inspirée du modèle américain de la PSFC. Celle-ci est idéalisée pour avoir conservé son modèle pendant plus de 50 ans, a priori sans renoncer à ses idéaux de participation des membres et d’accessibilité. En France, l’intérêt pour les SCP grandit[1] depuis que La Louve a ouvert ses portes à Paris en 2016. Le projet compte en 2023 plus de 6000 coopérateurs et une surface de 1450 mètres2.

La littérature traitant spécifiquement des SCP en Europe est relativement succincte : seulement 21 recherches portant sur 14 projets ont été identifiées, essentiellement en science de la gestion. Peu de recherche sont publiées dans des revues, la plupart sont des mémoires et des thèses qui ne sont pas toujours référencés. Ainsi, la participation du réseau intercoop a été essentielle pour identifier les textes[2]. Plusieurs travaux analysent les tensions induites par le triple statut des membres, en tant que bénévoles, propriétaires et consommateurs (El Karmouni, 2017; Ouahab, 2019; Pastier, 2022). La participation, l’engagement et la motivation sont des thèmes récurrents abordés selon trois dimensions : (1) faire sa part, contribuer en tant que citoyen, pour changer le monde ou agir pour une société meilleure; (2) participer à un projet collectif, une gouvernance démocratique, la convivialité; et (3) en tant que consommateur, aider les producteurs locaux, favoriser une agriculture biologique et le respect de l’environnement (Molino, 2017; Gigant, 2018; Massoud, 2020; Bellion, 2022; Pastier, 2022). Ces dimensions de l’engagement ont plusieurs traits communs aux travaux sur le bénévolat (Laville, 2010; Frère, 2013), la consommation engagée (Seyfang, 2006; Dubuisson-Quellier, 2018) et les systèmes alimentaires alternatifs comme les Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne[3] (AMAP) (Lamine et Dubuisson-Quellier, 2007; Le Velly, 2017).

Plusieurs auteurs mettent en évidence les limites du modèle SCP, notamment la reproduction de l’organisation entrepreneuriale classique : une division stricte du travail, un cloisonnement des tâches et le respect d’une hiérarchie informelle (El Karmouni, 2017; Ouahab, 2019). De plus, les SCP ne questionneraient pas suffisamment les pratiques de distribution conventionnelle et peineraient à matérialiser leur promesse de transformation sociale, ce qui en feraient une innovation sociale « faible » (Cary, 2019). Pour d’autres, c’est la présence d’antagonismes forts et délétères qui mèneraient à la dégénérescence du modèle coopératif (Pastier, 2022). Ce sont des critiques que l’on retrouve au sein même du modèle original de la PSFC à propos de la coercition du travail (Ain, 2009), de l’évacuation de la dimension militante du projet (Povitz, 2019) et de la création d’un entre-soi homogène et exclusif (Zitcer, 2015). Ces critiques sont d’ailleurs souvent adressées aux organisations alternatives qui sont confrontées à des risques d’isomorphismes (DiMaggio et Powell, 1983; Bidet, 2003), faisant face à une potentielle dérive de mission (Lahaye et Janssen, 2016) ou au processus de dégénérescence des coopératives (Shanahan et al., 2018).

Or, malgré ces critiques générales, il faut préciser que les SCP sont pluriels : ce sont des projets indépendants et autonomes qui ont en commun une référence à un modèle, mais qui ne l’appliquent pas tous de la même manière. Ainsi, les principales critiques sont relatives à certains cas spécifiques, dont La Louve (Paris), SuperQuinquin (Lille) et BeesCoop (Bruxelles). Ces projets ont la particularité d’appartenir à la première génération de SCP qui se sont fortement inspirés de la PSFC. Toutefois, les projets subséquents ont largement été élaborés en observant et en se positionnant vis-à-vis des pionniers, souvent même en opposition à ceux-ci. Nous disposons donc aujourd’hui d’assez de recul pour juger l’ensemble du mouvement des SCP, et non pas seulement ses initiatives fondatrices.

Dans une analyse exhaustive des SCP en France, Clotilde Grassart (2023) a répertorié et interrogé 50 projets en fonctionnement opérationnel. Elle décrit le modèle des initiatives pionnières comme assez peu représentatif du mouvement des SCP en France. Premièrement, la moitié des projets ne souhaitent pas s’agrandir, notamment par crainte de reproduction du modèle conventionnel. Deuxièmement, une proportion similaire ne propose pas de gamme conventionnelle, premier prix ou issue de l’agro-industrie, contrairement au modèle de la PSFC. Enfin, l’emploi même de l’appellation de « supermarché coopératif et participatif » ne fait pas l’unanimité au sein du mouvement. Les fondateurs de la Louve ont traduit le terme « Food Coop » en « supermarché coopératif et participatif » afin « d’exprimer le fait que ce n’est pas un truc exclusif pour bobo riche, mais le côté trash d’un supermarché dans un sens, utile, ou... accessible. [...] Si on veut utiliser ces trois mots-là, supermarché veut dire gamme complète et gamme démocratique » (extrait d’entretien avec le fondateur de La Louve à Paris, août 2022, Grassart, 2023, p.10) Pour des raisons pratiques, nous utilisons le terme « SCP » dans notre article pour désigner l’ensemble des projets qui s’identifient en filiation avec la PSFC.

Les organisations alternatives comme les SCP sont fondamentalement prises dans des tensions culturelles et organisationnelles. C’est précisément parce qu’elles expérimentent de nouvelles configurations sociales et organisationnelles que leur analyse est pertinente pour saisir les processus de transition.

Les tensions structurantes des SCP

Les organisations alternatives sont souvent analysées à partir de leur nature hybride qui combine plusieurs identités, formes organisationnelles ou logiques, tentant de concilier rentabilité économique et mission sociale (Pache et Santos, 2013; Smith et al., 2013; Battilana et Lee, 2014). Cette hybridité rend les organisations potentiellement instables et accentue le besoin de développer une identité cohérente dans le temps (Battilana et Dorado, 2010). Cette identité est structurée par un récit du changement, soit une forme particulière de discours qui comprend les « histoires, idées et métaphores qui cadrent les problèmes actuels, promettent des futurs alternatifs et proposent des manières de s’y rendre » (Wittmayer et al., 2019, p.2).

L’analyse du récit permet de rendre compte des « tensions structurantes » comme focale des interactions entre le projet alternatif et le système conventionnel (Audet et al., 2017), ou dans le langage de la perspective multiniveau, les niches et les régimes sociotechniques (Geels et Schot, 2007). Les tensions sont structurantes pour deux raisons : d’abord parce qu’elles s’imposent à l’organisation et lui donnent son identité ; puis parce qu’elles forcent les autres acteurs à se positionner, à renégocier les normes et les conventions. C’est ainsi qu’on peut dire que « l'innovation sociale se produit dans l'interaction avec les règles du régime, comme un effort pour maintenir des activités axées sur les valeurs » (Geels et Schot, 2007, p.13).

Notre étude s’inscrit dans le courant plus large de l’analyse du discours environnemental (Hajer, 1995; Bailey et Wilson, 2009; Dryzek, 2013), particulièrement de la transition sociocentré. Nous utilisons le terme « sociocentré » plutôt que « écocentré » que l’on retrouve chez certains auteurs (Romdhani et Audet, en cours de publication). Celle-ci désigne un ensemble de processus de changement vers une société écologiquement soutenable en favorisant les innovations sociales, l’accroissement des liens sociaux et la création de nouveaux imaginaires (Romdhani et Audet, 2023). Ce discours de changement social par les citoyens que l’on retrouve dans les SCP est essentiel pour mobiliser un large public (Audet, 2014; Feola et Jaworska, 2019; Wittmayer et al., 2019). Certains auteurs avancent même que le changement culturel (des représentations sociales et des modes de vie) serait la force principale de ces initiatives citoyennes (Gernert et al., 2018).

Notre analyse du discours se distingue de plusieurs études sur les SCP (El Karmouni, 2017; Cary, 2019; Grassart, 2023) dont l’analyse est formulée à partir du concept de promesse de différence (Le Velly, 2017), soit l’engagement envers une autre modalité d’organisation de la distribution alimentaire. Dans ces études, la promesse de différence est mise en tension avec les activités de régulation (par exemple la politique de prix, l’organisation du magasin), mais cette approche nous en dit très peu des tensions au sein même du discours. Pour notre part, nous interrogeons les SCP à partir des récits dans une démarche pragmatique, c’est-à-dire considérant le discours, ses critiques et ses justifications comme des pratiques sociales en soi (Barthe et al., 2013).

Méthodologie

Cette recherche est fondée sur l’étude de cas du SCP Breizhicoop basé à Rennes (France) (illustration 1). Ce projet a commencé à l’automne 2016 par l’initiative de trois personnes motivées par l’idée de changer le monde à leur échelle. Après trois années de montage et de mobilisation, le projet ouvre une épicerie de 270 mètres2 en 2019 dans un quartier défavorisé, le Blosne (encadré 1). En 2024, le magasin compte un peu plus de 750 coopérateurs et prévoit déménager dans un nouveau local à proximité. Il propose toutes les gammes de produits, certifiées biologiques et conventionnelles, en vrac et emballées, issues de producteurs locaux et de grossistes et emploie deux salariés à temps plein qui s’occupent essentiellement de l’approvisionnement. Sept groupes de travail composés de bénévoles assurent la gestion du magasin et le développement du projet.

Illustration 1

Photos de Breizhicoop

Photos de Breizhicoop

(A) disposition des fruits et légumes; (B)des coopérateurs à la caisse avec la cliente, elle aussi coopératrice; (C)espace détente à l’entrée du magasin pour favoriser la discussion; (D)entrée principale du magasin vue de l’extérieur

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Encadré 1

Le quartier du Blosne

Le quartier du Blosne

* Ces pourcentages sont issus de la Fiche de l’Apras, [En ligne], URL : https://www.apras.org/wp-content/uploads/2024/03/IRIS_QPV_Le_Blosne_Fiche_INSEE_APRAS_2020.pdf ; ** Selon l’annuaire touristique, culturel et professionnel Gralon

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Ce cas est intéressant, car il illustre une dynamique de changement sociale par les citoyens, ses défis et sa portée transformative. De plus, ce cas permet d’éclairer les débats sur les SCP, car il s’inscrit directement en rupture vis-à-vis du modèle promu par La Louve et SuperQuinquin sur deux points : (1) le respect strict de l’autonomie des bénévoles dans la gestion du projet; et (2) une réflexion plus importante sur l’empreinte écologique de l’épicerie.

Nous avons étudié le cas de Breizhicoop à partir de quatre corpus : a) 18 entretiens semi-dirigés réalisés au printemps 2021 avec des profils variés de coopérateurs selon leur âge, sexe et ancienneté (tableau 1); b) une sélection de documents internes à l’organisation; c) des documentaires, documents et site internet de promotion de Breizhicoop et des SCP; puis d) la participation des deux premiers auteurs de cet article au projet pendant 4 ans. Ces derniers ont réalisé l’enquête après la fin de leur engagement dans le projet, il s’agit d’un retour réflexif sur leur expérience. Nous considérons que celle-ci a fortement contribué à la recherche, sous la forme d’intuitions, de connaissances du milieu, d’accès facilité aux données et aux coopérateurs pour la réalisation d’entretiens. Afin de maintenir une distance critique avec le terrain, nous avons pris certaines précautions, par exemple nous avons réalisé les entretiens de manière à ce que l’enquêteur n’interroge pas les personnes lui étant plus familières. L’ensemble des données ont été analysées selon une méthode d’analyse de contenu thématique (Bardin, 2013) à l’aide du logiciel NVivo (Baugh et al., 2010; Rioufreyt, 2019).

Tableau 1

Échantillon des entretiens

Échantillon des entretiens

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Le récit du changement

Lors des entretiens, les documentaires Demain et Food coop sont constamment revenus comme source d’inspiration au projet Breizhicoop. Sorti en 2015, le film Demain a rencontré un certain succès en France : plus d’un million d’entrées en salle[4] et par la suite, plusieurs dizaines d’initiatives citoyennes auraient été créées. Ce récit promeut l’action individuelle pour accomplir la transition écologique devant l’inaction des États. Le documentaire met en scène des « héros ordinaires » qui ont transformé leur communauté en permettant à chacun de faire sa part (Pierre, 2019). C’est d’ailleurs ce que propose aussi le documentaire Food Coop, diffusé en 2016 : en s’organisant, des citoyens peuvent reprendre en main leur alimentation et transformer la société, tout en payant moins cher des produits de qualité (Gauthier et al., 2019). Le documentaire rend compte de l’histoire de la Park Slope Food Coop et du succès du modèle dans lequel le bénévolat permet de réduire les prix et d’offrir des produits de qualité pour tous. Puisqu’il s’agit là du modèle fondateur des SCP, nous analyserons la manière dont les membres de Breizhicoop se sont approprié ces éléments pour élaborer leur récit. Celui-ci sera restitué autour de deux aspects centraux : la promesse d’accessibilité et d’autogestion.

L’accessibilité

L‘accessibilité est généralement définie sous deux aspects : l’accès économique (peut-on se payer ces produits ?) et culturelle (ces produits correspondent-ils à mes pratiques, normes et connaissances ?) (Charlie et al., 2022). Plus largement, cette notion s’inscrit dans la perspective d’une meilleure sécurité alimentaire, où l’accessibilité demeure un enjeu important des pays développés (Berry et al., 2015). À Breizhicoop, cette poursuite de justice sociale s’ancre dans deux aspects du récit : que les produits vendus soient accessibles en termes de prix et par la promotion d’une saine alimentation.

L’accessibilité est un objectif que fixe la Charte des valeurs de Breizhicoop : « favoriser l'entraide et le partage, orientés en priorité vers les publics les plus en difficulté » (Charte des valeurs, page 3)[5]. De plus, le magasin est situé en bordure d’un quartier défavorisé, le Blosne, ce qui fournit un ancrage territorial à cette promesse d’inclusion. Cet objectif se met en œuvre dans l’assortiment de produits certifiés biologiques et non certifiés. Dès le départ, cette politique s’inscrivait dans l’intention d’offrir des produits accessibles en termes de prix comme l’explique un membre fondateur : « le bio en soi n'est pas un objectif et même pas le local. L'objectif est d'arriver à convaincre et faire accéder tous à une alimentation saine »[6] .

En phase avec le modèle des SCP, tous les produits sont vendus avec une marge moyenne de 23%. En pratique, la marge est différente pour chaque univers de produit : 22% sur les produits en vrac, 27% sur le sec, 23% sur le frais et 28% sur les fruits et légumes. Ces variations sont un compromis entre la volonté d’offrir des produits écologiques moins cher (comme le vrac) et à la fois de rentabilité économique (le frais et les légumes ont généralement plus de perte). La gamme de produits « Breizh Access » abaisse encore ces marges de 5% afin de rendre les denrées de base comme le riz ou les légumineuses encore moins chers. Une relève de prix sur un échantillon représentatif de produits en 2022 montre que Breizhicoop est 4% moins cher que la chaine Biocoop en moyenne. Au-delà du prix, ce qui compte pour les coopérateurs c’est de savoir où va leur argent : « je sais que quand j’achète à Breizhicoop, il n’y a pas d’actionnaire derrière, l’argent va à la coop et aux producteurs »[7].

L’accessibilité passe aussi par des facteurs culturels, comme la promotion d’un discours sur la saine alimentation, des ateliers de cuisine ou encore des fiches explicatives de légumes peu connus. Des efforts sont aussi déployés pour réduire la distance sociale entre les profils plutôt favorisés de coopérateurs et les habitants du quartier, par exemple par la tenue de kiosque lors d’événements culturels ou encore une période d’essai qui permet de consommer au magasin sans avoir à payer de parts sociales ni faire de bénévolat pour un temps limité. Comme le résume une coopératrice « Breizhicoop crée une synergie entre différentes associations en proposant des débats et des ateliers pour tous les publics. On est pas juste une épicerie. »[8].

Plus largement, l’alimentation est conçue comme un moyen d’engager un large public, d’autant plus que les Français se sentent de plus en plus concernés par une saine alimentation, notamment par l’agriculture biologique[9]. Une alimentation saine fait partie de l’avenir que propose le récit avec l’intention de « rapprocher les habitants de la ville vers la nature et créer un lien avec la nourriture »[10]. L’alimentation est donc ce qui favoriserait la création d’une communauté autour du magasin, centrée sur la saine alimentation et accessible à tous.

L’autogestion

Le terme autogestion renvoie à une conception politique de l’entreprise qui refuse la dissociation entre conception et exécution, entre dirigeants et dirigés (Pastier, 2022, p.123). Cette idée est la plus souvent exprimée par les coopérateurs de Breizhicoop sous le vocable d’une gouvernance « horizontale », « partagée » ou encore fondée sur « l’intelligence collective ».

En pratique, cela implique de participer aux prises de décisions, de réceptionner les marchandises ou encore de tenir la caisse. Ces activités permettent de « reprendre le contrôle sur ce qu'on délaisse à d'autres acteurs : la sélection des produits et la distribution de la nourriture »[11]. La gouvernance horizontale va de pair avec la réappropriation citoyenne de la distribution où « il n’y a pas de chefs, chacun peut avoir de bonnes idées et les partager, [...] on peut venir en commission achat[12] même si on ne sait pas calculer une marge et on peut appeler un producteur même si ce n’est pas notre spécialité, [...] on nous donne littéralement les clefs du magasin »[13].

Toutefois, les dimensions collectives et politiques de l’autogestion que portent certains coopérateurs sont atténuées par d’autres profils centrés sur l’engagement individuel et la participation à une « aventure humaine ». Comme l’explique un coopérateur : « ça fait longtemps que j'ai envie de m'investir, mais je n’avais pas forcément les outils [...]. Les valeurs de Breizhicoop sont belles et ça porte, ça motive. On a l'impression d'être dans l'action, on peut concrètement faire des choses à notre échelle »[14]. Une approche particulièrement en phase avec celle du mouvement colibri[15] où le changement individuel est la voie privilégiée du changement social : « on fait des petites choses, qui cumulées, ça fait quelque chose qui commence à prendre forme et qui peut impacter. Pour moi, Breizhicoop est un moyen parmi d’autres d’être un colibri »[16]. De cette manière, « on peut faire quelque chose d'engagé en passant par l'aspect citoyen et non pas par la voie politique »[17].

Les entretiens ont mis en évidence que l’autogestion est une part importante de la motivation à s’engager dans le projet. Toutefois, les données sur les membres montrent plutôt un faible niveau de participation : en avril 2024, la coopérative comptait 750 membres, mais dont seulement 333 avaient déjà réalisé un créneau de bénévolat à l’épicerie, soit 42%. Parmi ce nombre, 164 n’étaient pas en retard sur leur bénévolat. La participation au comité de travail n’est pas comptabilisée, mais les coopérateurs interrogés estiment qu’environ 30 à 50 membres y participent régulièrement. Ainsi, l’engagement des membres interroge : comment expliquer le décalage entre le récit promu et la participation effective ? Entre la promesse d’accessibilité et les prix élevés ?

Tension dans la mise en œuvre du récit du changement

Le récit proposé par Breizhicoop, et plus largement les SCP en France, est complexe à mettre en œuvre pour les personnes impliquées, d’autant plus qu’il contient d’épineuses contractions. Nous avons décrit celles-ci sous forme de tensions structurantes qui organisent l’identité de la coopérative et son fonctionnement opérationnel. Les tensions sont décrites selon deux problématiques centrales, à savoir l’offre de produit et la gestion du magasin.

Tension sur l’offre de produit : entre accessibilité et consommation responsable

À Breizhicoop, les produits sont choisis selon quatre critères de la Charte achat : ceux-ci doivent répondre aux besoins des coopérateurs (être en demande), protéger l’environnement, contribuer à créer du lien social et valoriser les producteurs locaux. Ces critères impliquent que les produits sont ceux que les coopérateurs désirent et non pas nécessairement ceux recherchés par les populations défavorisées que le projet aimerait attirer, d’autant plus que l’épicerie est située dans un quartier relativement pauvre de Rennes. Il y a donc là une tension importante entre la volonté de consommation responsable et la mission sociale du projet.

L’accessibilité est très souvent présentée comme un problème de prix. En effet, les membres impliqués dans le projet cherchent à consommer de manière éthique, à offrir le juste prix[18] des produits ou encore à réduire l’empreinte écologique[19] du magasin. Cela implique d’avoir des prix qui intègrent les externalités environnementales de la consommation, ce qui est souvent vu comme antinomique d’une accessibilité par le prix. Dit autrement, « c’est compliqué de vouloir aider les producteurs, changer l'environnement tout en étant économiquement très accessible »[20]. Cela a même amené le comité communication de Breizhicoop à cesser d’utiliser un argument promu par La Louve, soit que les SCP permettent d’offrir des produits jusqu’à 20% moins cher qu’ailleurs. Au départ assez centrale, la promesse d’accessibilité a progressivement perdu en importance avec la montée du nombre de coopérateurs de classe moyenne supérieure : « parce qu’on a un groupe de coopérateurs qui peuvent se permettre ces prix »[21].

S’il y a peu d’accessibilité par le prix, la coopérative réussit tout de même à attirer une certaine hétérogénéité de profils, d’âge, de niveaux de revenu, d'expériences professionnelles, de sexes et dans une moindre mesure de diversité culturelle[22]. Une mixité relative qui a aussi été observée à La Cagette de Montpellier dans deux enquêtes (Molino, 2017; Hardy, 2021). Selon un ancien membre de la Breizhicoop, « on a créé un espace où les gens ne se sentent pas jugés ni observés, où ils se sentent en confiance pour échanger, essayer des choses ou demander de l'aide, et où ils se sentent valorisés. Et c'est valable pour des personnes qui sont dans des régions dominées du champ socioéconomique, ce qui est un fait rare »[23].

En fait, les prix de la coopérative n’expliquent qu’en partie la faible intégration des populations défavorisées du quartier, soit environ 20% des membres. Selon un coopérateur, il est difficile d’aller à la rencontre de l’autre, car « c’est plus facile de réduire ses déchets et de manger bio que d’aller vers des gens qu’on ne connaît pas, qui n’ont pas forcément envie de nous découvrir non plus »[24]. Une membre de la coopérative résume autrement les barrières pour les gens du quartier : la coopérative propose davantage de produits haut de gamme qu’à bas prix, les coopérateurs ne sont pas représentatifs de la diversité du quartier et l’autogestion « c’est “bobo-isant’’, ça parait en termes de culture et d’habitude de vie »[25].

Pour autant, l’ambition de rendre les produits de qualité accessible est inscrite dans l’ADN du projet et continue d’alimenter les tensions. Par exemple, plusieurs débats ont eu lieu sur des produits phares de la consommation, comme le Nutella ou les bouteilles d’eau, mais qui sont contraires aux principes d’une consommation responsable. Le premier a le tort d’être le produit d’une grande multinationale responsable de la déforestation, le second est une source importante de pollution. L’argument déployé pour les commercialiser est celui d’une transition douce des consommateurs vers des consom’acteurs : il faut offrir des produits conventionnels pour amener progressivement les gens à mieux consommer. C’est aussi dans cette perspective que la coopérative vend des produits bio et non bio, emballés et en vrac. Il s’agit d’une tension qui a aussi été décrite par Pastier (2022) entre « bio-shopping », c’est-à-dire la consommation de produits bio, locaux, de saison ou vrac, opposée au « one-stop-shopping » qui promeut une offre de produits diversifiés et à faible prix. Cette tension dans le choix des produits se répercute dans la gestion du magasin.

Tension sur la gestion du magasin : entre salariés et bénévoles

Les enquêtes précédentes, notamment celles de El Karmouni (2017) et de Cary (2019), mettent en évidence la tension entre travail salarié et bénévole, notamment dans la confusion des rôles et la reproduction d’une structure hiérarchique. Toutefois, le projet Breizhicoop prend explicitement le contre-pied de ces dérives en imposant un strict cloisonnement des tâches entre bénévoles et salariés : ces derniers sont cantonnés à des missions opérationnelles comme l’approvisionnement. Les bénévoles assurent les tâches liées à la gestion du point de vente, la gouvernance et l’orientation stratégique. Par exemple, c’est le comité achat qui sélectionne les produits, les producteurs et les grossistes. Bien que les deux salariés participent à ces décisions, ils n’ont pas la responsabilité de déterminer l’offre du magasin.

Cette organisation du travail entraine toutefois d’autres tensions qui portent essentiellement sur le changement d’échelle du projet. En effet, Breizhicoop est passé d’une phase de création du projet (2017-2019) à la gestion opérationnelle d’une épicerie (2019-2024). Le passage à une phase opérationnelle a renouvelé le profil des membres qui étaient au départ plus militants et entrepreneurs vers un profil de consommateurs responsables. Cela indique que les tensions liées aux rôles des salariés peuvent se répercuter sur les différentes positions des coopérateurs, et ce, selon trois enjeux.

Le premier enjeu concerne l’engagement à long terme des membres pour assurer la pérennité de l’organisation. Plusieurs membres actifs suggèrent de déléguer la gestion du projet à des salariés pour assurer le changement d’échelle, ce que d’autres membres refusent pour préserver un modèle plus intègre d’autogestion. Les départs successifs de membres fondateurs et très impliqués ont accru cette tension, car ces départs effacent une partie de l’historique et des compétences. La pression s’accentue alors sur ceux qui restent dans le projet pour compenser et accélérer le renouvellement des postes[26]. Ainsi, certains membres pensent que le projet ne pourra pas grandir, car il demande trop de ressources et d’engagement pour des bénévoles.

Le second enjeu porte sur la prise de décision dans un projet participatif qui cherche à éviter toutes formes de hiérarchie, car « il faut être à l’aise avec l'ambiguïté dans le coopératif »[27]. L’absence de chef ou de leader « va vers la prise en compte de tous, mais forcément, ça tire vers quelque chose d’entre les deux, une négociation, une prise de décision molle »[28]. Cela augmente le temps passé en réunion pour « des problèmes qui sont absolument triviaux » [29]. Pour d’autres, la réalisation de l’autogestion constitue plutôt un avantage : « beaucoup sont surpris de l'horizontalité qu’on a gardée chez nous malgré le fait que l’on ait grossi. Ce n’est pas si facile que ça, et du coup on en tire de la fierté. Même si ça crée des réunions à rallonge qui me fatiguent. Mais c’est génial »[30].

Toutefois, dans la gestion quotidienne du magasin, certaines formes de hiérarchie existent. Par exemple, plusieurs débats ont eu lieu autour de la place des bénévoles ressources, soit des membres qui ont les tâches administratives lors des créneaux. Ceux-ci sont généralement assimilés à des « petits chefs », de par leur formation supplémentaire (et accessible à tous), mais aussi parce que ce sont généralement les plus anciens qui occupent ces rôles. Des coopérateurs s’orientent spontanément vers ces personnes pour des questions ou pour prendre des décisions, mais d’autres membres considèrent qu’il y a là les prémices d’une dérive autoritaire.

Le troisième enjeu porte sur l’implication des membres dans les comités qui font avancer le projet de la coopérative. On constate depuis l’ouverture de l’épicerie que ceux qui rejoignent la coopérative s’impliquent peu au-delà des trois heures mensuelles obligatoires. Cela nécessite un mode de vie flexible, avec des réunions en soirées et du travail à la maison, ce qui correspond davantage au profil des jeunes actifs ou des nouveaux retraités. Ceux qui s’y impliquent ont alors une voix prépondérante dans la prise de décision. De plus, le passage dans la phase opérationnelle de la coopérative a créé un sentiment d’urgence chez les bénévoles qui ont maintenant des résultats à fournir. Cela a créé des « changements dans la physionomie des réunions, par l’établissement de procédures, de façons de faire bien rodées. On sentait que l’on rentrait dans une organisation avec des règles établies »[31]. Le poids de certains membres surinvestis, additionné à la mise en place de procédures formelles, constituent des freins pour les nouveaux bénévoles qui voudraient s’investir, accentuant ainsi le problème de renouvellement des postes.

On constate alors que la tension entre bénévoles et salariés est intimement liée à l’enjeu du changement d’échelle. Le modèle de la PSFC repose sur une équipe forte de salariés pour piloter le projet et promeut le développement d’économies d’échelles pour de bas prix. Or, Breizhicoop a choisi la voie d’une autogestion portée par des bénévoles, mais il n’est pas certain que cette configuration aboutisse au changement social souhaité.

Quelle contribution à la transition ?

L’objectif de notre recherche est d’identifier les tensions qui caractérisent Breizhicoop afin de mettre en lumière les limites et les contributions des SCP à la transition socioécologique. Nous avons soutenu que ce qui distingue ce projet alternatif de la grande distribution est la place accordée à l’accessibilité et à l’autogestion. À partir de la littérature sur la transition écologique, des systèmes alimentaires alternatifs et des innovations citoyennes, la prochaine section contribue à deux débats sur les tensions qui animent les SCP : la reproduction de l’organisation entrepreneuriale classique et la formation d’un entre-soi homogène et exclusif.

Repenser le changement d’échelle pour éviter la reproduction de l’organisation entrepreneuriale classique

Le premier débat cherche à déterminer si les SCP reproduisent le modèle entrepreneurial classique de gestion, à savoir une division stricte du travail, un cloisonnement des tâches et le respect d’une hiérarchie informelle (El Karmouni et Prévot-Carpentier, 2016). Nous avons observé que Breizhicoop prenait explicitement le contre-modèle de La Louve et imposait un cloisonnement entre les tâches salariées et bénévoles. À l’inverse du modèle de l’entrepreneur social qui fédère les citoyens autour de sa personnalité et de sa vision (comme La Louve ou SuperQuinquin), les membres de Breizhicoop ont volontairement, et ce dès les débuts, imposés une autogestion radicale et démocratique. Pour autant, Breizhicoop n’évite pas tous les écueils de la gestion classique : des rôles sont déterminés et des relations hiérarchiques se développent dans certains contextes comme dans l’exemple des bénévoles ressources.

Nous avons aussi démontré que cette posture radicale vis-à-vis des pratiques de gestion à des conséquences sur la capacité du projet à changer d’échelle. Ce constat rejoint une question importante pour la transition : faut-il rogner sur les idéaux qui constituent le récit pour que le projet grandisse et rejoigne un plus large public ? La perspective multiniveau entend que la vocation des innovations est, à terme, d’intégrer les régimes dominants pour les transformer (Geels et Schot, 2007; Grin et al., 2011; Darnhofer, 2014). Cependant, les organisations alternatives perdent une partie de leurs valeurs en s’institutionnalisant, cela signifie qu’elles peuvent devenir hybrides et co-évoluer avec le régime (Kemp et al., 2007; Caré, 2020). Bien que des cas de réussite dans les systèmes alimentaires soient documentés (Le Velly et al., 2016; Aufrère et al., 2019), Breizhicoop semble peu à même de produire ce type de changement pour deux raisons.

La première raison concerne le récit de Breizhicoop qui décrit l’épicerie à petite échelle, locale et conviviale. En ce sens, s’il devenait une grande surface (comme La Louve) ou encore une chaine de magasins (comme Biocoop), il perdrait pour ces membres actuels une partie de sa spécificité alternative. Par exemple, trois ans après avoir discuté en assemblée générale de trois scénarios de développement (figure 1), Breizhicoop s’oriente pour demeurer une épicerie de quartier conviviale (scénario C).

Figure 1

Les scénarios de la future épicerie

Les scénarios de la future épicerie
Assemblée générale de Breizhicoop, 19 juin 2021

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Ce constat nous conduit à un second argument concernant la tension sur la gestion du magasin : pour être intégrée aux régimes dominants, la niche de transition doit pouvoir concurrencer et influencer les acteurs établis. Or, Breizhicoop ne concurrence pas les Biocoop ou les Carrefours qui offrent eux aussi une large gamme de produits biologiques et locaux, mais tente au contraire de s’en distinguer par l’autogestion en limitant l’implication des salariés. Alors que le scénario A (le plus près de La Louve) aurait été à même de concurrencer la grande distribution ou le scénario B de radicaliser la posture militante, il semble que Breizhicoop soit portée à conserver son identité première, celle d’un projet local et autogéré[32]. En effet, développer un magasin de taille supérieure demande un engagement significatif aux bénévoles qu'il est plus facile d'obtenir avec des salariés, alors qu'une approche participative freine la prise de risque et les changements d'orientation forts.

Nous faisons le constat que Breizhicoop, et une partie significative des projets de SCP français, ne souhaitent pas nécessairement s'agrandir, car la stratégie de changement d’échelle n’est pas nécessairement verticale (scalling up), mais horizontale (scalling out) (Valette et al., 2022), c’est-à-dire la réplication et la traduction du modèle (Seyfang et Longhurst, 2016; Loizeau, 2019). Les membres de Breizhicoop interrogés refusent explicitement un modèle de croissance, leur idéal est plutôt une multiplication des projets alternatifs autogérés dans tous les interstices de la vie quotidienne. Breizhicoop est représentatif d’un mouvement politique de préfiguration (Törnberg, 2021), c’est-à-dire l’expérimentation à une échelle locale d’une société idéale qui impose des changements radicaux de mode de vie (Villalba et Melin, 2022). Breizhicoop contribue ainsi à la transition socioécologique en incarnant et diffusant un modèle de société idéal, parfois qualifié de commun dans la littérature sur les SCP (Aufrère et al., 2019; Loizeau, 2019).

Le lien social comme vecteur de transition

Le second débat porte sur la formation d’un entre-soi homogène et exclusif, où « certaines pratiques et personnes sont laissées de côté par inadvertance afin de créer les conditions d'une forte identification à des manières particulières d'être et de faire » (Zitcer, 2015, p.813). Nous avons observé à Breizhicoop la même logique de club que Paul Cary (2019) a décrit à SuperQuinquin : centré sur ses logiques internes d’autogestion et de rentabilité, les projets peinent à intégrer les plus vulnérables et répondre au récit d’accessibilité. Ces remarques ont aussi été formulées à propos des coopératives alimentaires aux États-Unis (Zitcer, 2015) et de la Park Slope Food Coop (Povitz, 2019).

Dès lors, s’il s’agit d’un phénomène récurrent de ces projets alternatifs, quelles fonctions remplit-il et quelles contributions peut-il faire à la transition ? Par exemple, certains auteurs avancent l’idée qu’il est plus simple de pratiquer l’autogestion avec des profils homogènes, car cela réduit la complexité de la prise de décision dans une gouvernance horizontale (Hardy, 2021). Pour notre part, nous pensons que malgré la difficulté d’être véritablement accessible, les SCP font du supermarché un vecteur de sociabilité, et non plus « un lieu froid où les gens ne se regardent pas »[33]. De par la rencontre entre différents publics, la coopérative permet de décloisonner les espaces sociaux comme l’explique un ancien coopérateur : « dans la vie on est coincé entre des gens de sa famille, de son milieu social [...] et finalement, rencontrer des gens et les connaître est très important dans Breizhicoop. Si je voulais simplement acheter des produits bio, je pourrais aller ailleurs »[34]. De plus, le contexte de la pandémie a aussi mis en évidence l’aspect mobilisateur du lien social : « [Breizhicoop] m'a fait un bien fou, ça m'a permis de sortir de chez moi. Ça fait de mon investissement au magasin un moment de loisir »[35].

Nous argumentons que le lien social permet deux transformations essentielles à la transition : le pouvoir d’agir (l’empowerment) des membres et le ré-encastrement des aliments dans des relations sociales. Premièrement, le pouvoir d’agir se traduit comme l’augmentation de la capacité d’agir, c’est-à-dire « la capacité (ou l’incapacité) de mobiliser les ressources, les stratégies, les compétences et la volonté nécessaires pour agir en fonction d’un but » (Audet et al., 2024). À Breizhicoop, cela s’opère à travers différentes activités, par exemple la formation des bénévoles, la participation aux comités et aux nombreuses instances de décision, les ateliers « faits à la main » (do-it-yourself) ou encore le partage entre pairs. Cela permet aux membres de s’informer, de gagner des compétences et motive l’adoption d’un mode de vie écologiquement soutenable. Ce sont autant d’exemples qui démontrent l’accroissement des liens sociaux, le partage de connaissance et plus largement illustre la volonté de contrer le sentiment d’impuissance devant l’ampleur de la crise écologique (Schäpke et al., 2017). Il apparait des recherches sur les SCP que les principaux bénéficiaires de cette encapacitation (empowerment) sont les individus en situation de déclassement social[36] (Molino, 2017). Plus largement, il s’agit d’une encapacitation qui permet la constitution d’une communauté autour du projet Breizhicoop, et qui renforce le pouvoir d’agir de ses membres. La littérature sur la gestion de la transition (transition management) met en évidence que ce sont des éléments essentiels pour pérenniser l’autogestion et résister aux pressions à se conformer au modèle conventionnel de distribution (Kemp et al., 2007; Wittmayer, 2016; Schäpke et al., 2017; Hölscher et al., 2018).

Deuxièmement, les SCP permettent la jonction entre deux univers, celui de la production et de la consommation (Oosterveer et al., 2012). En effet, les distributeurs sont les traducteurs entre les deux extrémités de la chaîne d'approvisionnement, ils déterminent les normes alimentaires, ce qui est le juste prix et quels produits sont désirables (Forssell et Lankoski, 2018). Ce rapprochement des consommateurs aux produits qu’ils consomment contribue à « réencastrer les marchandises » dans un tissu de relations sociales de proximité (Le Velly, 2017). Essentiellement, nous voulons souligner que l’implication d’un large public à la distribution réduit la distance entre les consommateurs et les produits. Le réencastrement s’inscrit dans des activités qui mettent en visibilité la nature sociale des produits, par exemple, à travers des visites des producteurs, dans le choix des produits, la mise en rayon, la gestion des invendus et ultimement la consommation (Tiriduzzi, 2017). Ce constat est une contribution importante à la transition des systèmes alimentaires, car la distribution demeure sous-théorisée (El Bilali, 2019), le champ étant largement occupé par la production agricole (Darrot et al., 2015; Ingram, 2015; Lamine et al., 2015) et la consommation (Seyfang, 2006; Oosterveer et Spaargaren, 2012; Balsiger, 2017; Dubuisson-Quellier, 2018).

Conclusion

Les supermarchés coopératifs et participatifs ne sont pas tous des supermarchés et n’opèrent pas tous à un même degré de coopération et de participation. Derrière le modèle du SCP importé de la Park Slope Food Coop se cache une grande pluralité de projets qui reproduisent certaines variations du modèle conventionnel de distribution et du récit proposé par La Louve. Notre analyse de Breizhicoop aura permis de répondre à deux principales critiques adressées aux SCP et d’en tirer deux apprentissages pour la transition écologique.

Premièrement, la moitié des SCP (dont Breizhicoop) s'opposent à la reproduction de l’organisation entrepreneuriale classique qu’ont critiquée El Karmouni (2016) et Cary (2019). Cette posture induit une plus faible capacité de changer d'échelle qui permettrait d’offrir une large gamme de produits et des prix bas. Une partie des SCP souhaite rester locale et privilégie l’autogestion, tout en participant à un mouvement de réplication et de traduction du modèle.

Deuxièmement, Breizhicoop parvient peu à mettre en œuvre son récit d’accessibilité. Toutefois, par l’accroissement des liens sociaux entre les membres, la coopérative permet l'encapacitation et le réencastrement des marchandises dans le tissu de relation sociale, opérant une jonction essentielle entre consommateur et producteur. Le projet permet de rassembler autour de l’alimentation un large public en faveur d’une plus grande soutenabilité environnementale.

La résolution des tensions donne son identité à l’organisation et oriente sa trajectoire de développement selon différents scénarios de changement social. Breizhicoop et les SCP ne sont pas une innovation radicale, ni un projet révolutionnaire, mais une initiative de préfiguration qui cherche à instituer de nouveaux modèles d’organisation sociale en commun.