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Nec, quamvis iam sim barbara, semper ero [1]
Laurent Lebrun, Franciados
Il est difficile de comprendre pourquoi au Québec et au Canada on a oublié si longtemps de s’intéresser aux auteurs qui ont préféré écrire en latin plutôt qu’en français, laissant dans l’ombre une production littéraire aussi riche qu’intéressante et qui permet sans aucun doute de mieux comprendre les textes écrits en vernaculaire parfois par les mêmes auteurs [2] ! Impossible de saisir vraiment le xvie siècle sans lire Érasme, Thomas More ou Calvin. Pourquoi dès lors se priver, pour la Nouvelle-France, de lire Biard ou Monet, ignorer la poésie de Le Brun et de Carheil, ou les travaux historiques et linguistiques de Du Creux ou De La Brosse ? Jozef Ijsewijn, l’un des grands spécialistes de la littérature néolatine, avait déjà signalé quelques noms comme ceux des pères Raguenau, Ducreux ou Chastellain pour la Nouvelle-France, ou Herbert H. Huxley et Éric Jovanovich pour le Canada contemporain [3]. Mais il soulignait aussi qu’à sa connaissance, « l’histoire du latin au Canada n’avait jamais été écrite [4] ».
Dans un numéro précédent de Tangence [5], nous avions tenté de commencer à réparer cet oubli en dressant un état de la question et en proposant un premier bilan des recherches pour les écrits latins de Nouvelle-France. Ce premier volume avait analysé le rapport de ces textes à leurs modèles antiques (Haijo Westra), en étudiant l’importance des écrits linguistiques (John Bishop) et en réfléchissant aux enjeux littéraires des Historiae Canadensis du P. Du Creux (Amélie Hamel). On y avait également abordé la question du patrimoine littéraire classique latin (Iréna Trujic) et grec (Benoît Castelnérac) pour le xixe siècle.
Depuis, cette enquête de longue haleine s’est poursuivie dans la recherche solitaire, mais aussi à l’occasion de deux grands congrès en études classiques : celui de la Société canadienne des études classiques, qui s’est tenu à Québec en juillet 2010, et celui de la Classical Association of the Canadian West, qui a eu lieu à Calgary en mars 2011. À chacun de ces deux congrès, on a pu présenter une séance consacrée aux écrits latins du Nouveau Monde, et spécialement de la Nouvelle-France. Ce dossier regroupe six articles qui approfondissent le premier volume que nous avions consacré à ce sujet. Haijo Westra s’intéresse aux trois premiers textes qui décrivent la côte Est, John Gallucci aux termes latins qui servent à désigner les Amérindiens dans les Relations et Jean-François Cottier réfléchit à l’utilisation du latin comme outil de grammatisation des langues autochtones. À côté de ces trois études fondées sur les écrits missionnaires, Aline Smeesters et Peter O’Brien analysent pour leur part des poèmes néo-latins jésuites qui intéressent aussi la Nouvelle-France (Le Brun) et la culture classique des Jésuites qui y sont envoyés (Carheil). Enfin, Iréna Trujic réfléchit à la manière dont Philippe Aubert de Gaspé reprend l’Énéide pour créer sa Nouvelle-France.
Nous souhaitons ainsi peu à peu faire revivre des textes oubliés et méconnus, et contribuer à notre manière à l’avancement des études littéraires et historiques sur la Nouvelle-France. Mais cette entreprise n’est qu’à ses débuts et nous espérons pouvoir présenter bientôt un premier catalogue raisonné des écrits latins de Nouvelle-France, en collaboration avec Guy Laflèche, et poursuivre la recherche de nouveaux textes, l’édition de manuscrits déjà repérés, l’étude des textes du corpus en allant jusqu’à un élargissement aux autres textes latins de Nouvelle-Angleterre et de Nouvelle-Espagne [6].
Parties annexes
Note biographique
Jean-François Cottier, agrégé de Lettres, professeur à l’Université Paris-Diderot et professeur associé à l’Université de Montréal, a publié plusieurs travaux et ouvrages autour de la littérature médiolatine et de l’exégèse humaniste de la Bible (La prière en latin, de l’Antiquité à la Renaissance : formes, évolutions, significations, Brepols, 2007 ; Profession latiniste, Presses de l’Université de Montréal, 2008). Il est l’éditeur pour ASD des Paraphrases sur les Évangiles d’Érasme, et il s’intéresse aussi depuis quelques années aux écrits latins de/ou sur la Nouvelle-France.
Notes
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[1]
« Quand bien même pour l’instant je suis barbare, je ne le serai pas toujours », dans Laurentii Le Brun Nannetensis e Societ. Iesu Ecclesiastes Salomonis Paraphrasi poëticâ explicatvs, editio vltima, Parisiis, apud Sebastianum Cramoisy, Regis & Reginae Architypographum, et Gabrielem Cramoisy, viâ Iacobaeâ sub Ciconiis, M. DC. LIII. [1653], vi, p. 240. Je traduis.
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[2]
« Ever since Roman Antiquity and through the Middle Ages, Gaul or France had been one of the most important provinces of Latin literature. During the 16th and 17th centuries literary life in the kingdom of France was still virtually bilingual, as were many of its greatest authors and scholars : Théodore de Bèze (Beza), Guillaume Postel, Joachim Du Bellay (Bellaius), Pontus de Tyard, Jean Calvin, Jean Bodin, René Descartes (Cartesius), Martin Mersenne, Guez de Balzac, René Rapin and many more », (Jozef Ijsewijn, Companion to Neo-latin Studies, Louvain, Leuven University Press, 1990, t. 1 [Supplementa Humanistica Lovaniensia, v], p. 127).
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[3]
Voir Jozef Ijsewijn, Companion to Neo-latin Studies, ouvr. cité, p. 287-288. Notons que Herbert H. Huxley est l’auteur des Corolla Camenae. An Anthology of Latin Verse in Quantitative and Accentual Metres (Victoria, University of Victoria, 1969).
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[4]
Jozef Ijsewijn, Companion to Neo-latin Studies, ouvr. cité, p. 287 : « To the best of my knowledge, the history of Latin in Canada has never been written. ». Je traduis.
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[5]
Jean-François Cottier (dir.), Tangence, no 92 (À la recherche d’un signe oublié : le patrimoine latin du Québec et sa culture classique), hiver 2010.
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[6]
Voir, par exemple, Geneviève Demerson, « Langue ancienne et nouveau monde », dans Emmanuel Bury (dir.), Tous vos gens à latin. Le latin, langue savante, langue mondaine (xive-xviie siècles), Genève, Droz, 2005, p. 295-308 ; et « Pérennité du thème américain dans l’épopée : Atlantis retecta », dans Gisèle Mathieu-Castellani (dir.), Revue de littérature comparée, no 4 (Avatars de l’épique), octobre-décembre 1996. p. 487-496.