Résumés
Résumé
L’épistémologie qui s’annonce dans le Theophrastus redivivus semble entrer en contradiction avec la structure même de l’ouvrage. Son auteur y enseigne un empirisme rigide : les sens sont l’origine et la source de toute connaissance, et la connaissance proprement dite se réduit à l’intuition sensible. Tout ce que nous pouvons connaître ne dépasse donc pas l’évidence des sens : au-delà règne l’opinion, qui n’est pas vraie connaissance. Dans ces conditions, on peut s’étonner que Théophraste s’occupe de questions (l’éternité du monde, l’origine des religions ou la mortalité de l’âme) auxquelles son épistémologie ne pouvait donner aucune réponse. La position de Théophraste est assez ambiguë : parfois, il semble en être parfaitement conscient ; parfois, il affirme que ces doctrines sont établies par la raison naturelle elle-même, étroitement attachée aux sens. Ce faisant, Théophraste se place lui-même sur le terrain de l’opinion. S’il croit pouvoir le faire, c’est qu’en réalité la vérité de ces doctrines ne découle pas des arguments et des démonstrations avancés dans chaque cas, mais de l’inexistence des dieux, qui a été établie préalablement à partir de l’expérience : les dieux dont parlent les religions ne sont pas sensibles, et on ne saurait donc en former une véritable idée ; or, ce qui ne peut être connu de par sa nature même n’est pas. Malgré une démarche souvent erratique, Théophraste est sûrement conscient de cette logique : c’est pourquoi il dira à la fin que les choses qu’enseigne la religion ont été prouvées comme étant fausses non pas dans l’ensemble de l’ouvrage, mais précisément à l’endroit où il a été montré que les dieux ne sauraient être. Ainsi, la position de Théophraste est foncièrement sceptique, et l’examen débouche nécessairement sur un aveu d’ignorance concernant tout ce qui dépasse l’évidence immédiate des sens. Le sage sait que l’art d’ignorer est l’art de vivre.
Abstract
The epistemology found in Theophrastus redivivus appears to contradict the very structure of the work. Its author teaches a rigid empiricism: the senses are the origin and source of all knowledge, and knowledge itself is nothing more than sensory intuition. Accordingly, we can only know based on the evidence of our senses: everything beyond that is opinion, which is not real knowledge. Under these conditions, it is surprising that Theophrastus concerns himself with questions (the eternity of the world, the origin of religions or the mortality of the soul) to which his epistemology offers no answer. His position is rather ambiguous: at times he seems perfectly aware of this; at others he affirms that these doctrines are established by natural reason itself, which is closely linked to the senses. As a result, Theophrastus places himself in the arena of opinion. If he feels justified in so doing, it is because, in reality, the truth of these doctrines does not flow from the arguments and demonstrations put forth in each case, but from the non-existence of the gods, which has previously been established by experience: the gods of religion cannot be perceived, and therefore we cannot form a genuine idea about them. Now, what cannot become known through its very nature does not exist. Despite an often erratic approach, Theophrastus is certainly aware of this logic: this is why he states at the end that the teachings of religion have been proven false, not in the work as a whole, but at the precise place where it is shown the gods cannot exist. Thus, Theophrastus’s position is fundamentally sceptical, and the study necessarily begins with a confession of ignorance about everything that cannot be perceived beyond the senses. The sage knows that the art of not knowing is the art of living.