Résumés
Résumé
Si la croyance en l’existence des démons, comme en celle des anges, est commune à toutes les traditions chrétiennes, elle revêt un aspect particulier dans l’Égypte copte, comme dans d’autres cultures enracinées dans un passé polythéiste très ancien. Plusieurs récits de saints moines combattant les idoles des dieux d’autrefois montrent que ceux-ci se sont mués en démons dont l’existence et le pouvoir de nuire ne sont nullement niés. Il s’agit moins d’une « survivance » des antiques divinités que d’une « porosité » naturelle entre culture païenne et culture chrétienne populaire. L’avènement du christianisme n’a pas signifié la négation de l’existence des dieux du « paganisme ». Simplement, leur puissance a été dévaluée et diabolisée. Dans les pratiques magiques, on observe même certains amalgames étonnants entre les dieux démonisés et le Christ ou ses saints.
Abstract
While the belief in the existence of demons is common to all Christian traditions, it has a particular aspect in Coptic Egypt, as in other cultures rooted in a very ancient polytheistic past. Several accounts of holy monks fighting the idols of the ancient gods show that the latter have been transformed into demons whose existence and power to harm are by no means denied. It is less a question of a “survival” of ancient deities than of a natural “porosity” between pagan culture and popular Christian culture. The advent of Christianity did not mean the negation of the existence of the gods of “paganism.” Simply, their power was devalued and demonised. In magical practices, one can even observe certain astonishing amalgams between the demonised gods and Christ or his saints.
Corps de l’article
Le christianisme triomphant du IVe siècle à l’assaut des idoles païennes
Le 16 juin 391, l’empereur romain Théodose Ier publiait un édit stipulant la proscription des cultes non chrétiens :
Qu’à personne ne soit accordée la possibilité de sacrifier, que personne ne fasse le tour des temples, que personne ne révère les sanctuaires. Que, du fait de l’obstacle de Notre loi, tous sachent que les accès profanes (des temples) leur sont fermés au point que, si quelqu’un machinait quelque chose de contraire à Notre interdiction au sujet des dieux et des rites païens, il sache qu’il ne pourra bénéficier d’aucun acte d’indulgence[1].
Contrairement à ce qui est souvent affirmé, cette interdiction n’intervenait pas au terme d’un processus au fil duquel le paganisme serait devenu de plus en plus moribond, ce qui aurait notamment motivé les faveurs accordées par l’empire au christianisme à partir de Constantin (Édit de Milan, 313). Dès les années 1980, les travaux de Robin Lane Fox[2] furent les premiers à mettre à mal cette idée, qui remontait à l’historiographie chrétienne ancienne, soucieuse de prouver que la Providence avait fait en sorte que la déficience des religions païennes et leur discrédit subséquent aboutissent à leur effacement devant la « vérité chrétienne ». En réalité, au début du IVe s., les religions « païennes » étaient encore bien vivantes et n’étaient en rien des édifices vermoulus dont l’effondrement eût été inéluctable. Ainsi, s’agissant de l’Égypte, il faut sans doute prendre en considération, pour évaluer la vitalité de la religion traditionnelle, ce qu’affirme l’Expositio totius mundi et gentium, traité de géographie anonyme, probablement rédigé entre 355 et 361, sous le règne de Constance II :
L’Égypte engendre des hommes de noble race qui sont d’éminents adorateurs des dieux : les mystères des dieux ne sont en effet célébrés nulle part ailleurs comme ils le sont là, depuis les temps les plus anciens et jusqu’à nos jours, et elle fut presque la seule à enseigner au monde le culte des dieux[3].
Un débat assez vif agite le landerneau des spécialistes de l’Antiquité tardive. D’aucuns estiment que le choix de Constantin, qui cesse en 313 la persécution contre les chrétiens et commence à franchement favoriser ceux-ci, suivi de 380 à 391[4] de l’élévation du christianisme au rang de religion d’État obligatoire par Théodose, fut motivé par l’irrésistible dynamisme de la nouvelle religion. D’autres, tout au contraire, pensent que ce dynamisme est un effet plutôt que la cause du revirement de la politique impériale[5]. J’estime, pour ma part, qu’il y a un peu de vrai dans les deux positions, qui ne sont, au demeurant, pas exclusives l’une de l’autre : les communautés chrétiennes du début du IVe siècle, sans être majoritaires ni en croissance exponentielle, faisaient toutefois montre d’une réelle vitalité, traduite par un fort activisme social et structurée par leur organisation en réseau, que renforçaient l’efficacité du monoépiscopat et la concertation entre les évêques. Mais leur essor a incontestablement été démultiplié par l’appui du pouvoir impérial, sans lequel il n’est pas du tout certain que les chrétiens auraient pu devenir majoritaires.
Sitôt l’édit de Théodose publié, l’on vit ici et là, dans diverses régions de l’empire, les chrétiens, occupant désormais le haut du pavé, s’en prendre violemment aux temples traditionnels, voire aux personnes des « idolâtres ». L’exemple le plus connu est celui du Sérapéum d’Alexandrie, détruit sur ordre de l’impérieux archevêque Théophile[6].
C’est dans ce contexte qu’en Égypte, l’on forgea une légende relatant que les « idoles » de la ville d’Hermopolis s’étaient écroulées lors de l’entrée dans cette cité de Jésus et de ses parents ayant trouvé refuge dans la vallée du Nil pour échapper à la colère meurtrière d’Hérode, conformément à la prophétie d’Isaïe (19, 1) :
Oracle sur l’Égypte. Voici que le Seigneur s’est assis sur une nuée légère, et il arrivera en Égypte, et les idoles de l’Égypte seront ébranlées devant sa face, et elle faiblira au fond de son coeur.
On trouve le premier écho à cette légende, destinée à justifier la destruction des sanctuaires païens[7], dans un récit rapportant le témoignage de sept pèlerins venus de Jérusalem en Égypte pendant l’hiver 394-395 :
Nous avons vu aussi un autre saint homme du nom d’Apollô, aux confins d’Hermoupolis en Thébaïde, où le Sauveur est allé avec Marie et Joseph, en accomplissement de la prophétie d’Isaïe (…) De fait, nous avons vu là le temple où, à l’entrée du Sauveur dans la ville, toutes les idoles tombèrent face contre terre[8].
De même, on attribua à saint Marc l’évangéliste, dont une tradition probablement assez récente[9] faisait le fondateur de l’Église d’Alexandrie, le mérite d’avoir détruit les images divines et d’avoir accompli ainsi la prophétie d’Isaïe, épisode représenté par un émail de la Pala d’Oro, le célèbre retable qui se trouve derrière le maître-autel de Saint-Marc à Venise[10].
Il ne fait pas de doute que, même si les édits de Théodose furent interprétés et appliqués diversement selon les provinces de l’empire, certaines autorités locales se montrant moins acharnées que d’autres à combattre les cultes anciens[11], nombre de merveilles de l’architecture et de la statuaire « païennes » ont été détruites avec la même rage que celle, en notre temps, des talibans qui ont dynamité les célèbres Bouddhas de Bâmyân (11 mars 2001) ou que celle des séides du Daech ayant ravagé les vestiges de Palmyre[12]. Les fanatiques chrétiens des IVe et Ve siècles[13] qui s’en sont pris aux statues divines avaient les mêmes motivations que les jihadistes qui, mutilant en février 2015 les taureaux ailés du musée et du site archéologique de Mossoul (l’antique Ninive), proclamèrent via une vidéo : « Fidèles musulmans, ces artefacts sont des idoles pour les peuples d’autrefois qui les adoraient au lieu d’adorer Dieu. »
Parmi les auteurs chrétiens, il n’en manquait pas qui tenaient ces destructions pour légitimes, car elles tournaient en dérision la prétendue puissance des dieux et niaient leur existence, ne voyant dans les « idoles » que des objets inanimés créés par l’homme[14]. Ainsi l’évêque Théophile d’Antioche, au IIe siècle, sans doute un ancien païen converti :
Voici ce qui me semble ridicule, tailleurs de pierre, modeleurs, peintres et fondeurs façonnent, dessinent, gravent, coulent, en un mot fabriquent des dieux qui, tant qu’ils demeurent aux mains des artisans, ne sont l’objet d’aucune considération – tandis qu’après leur acquisition pour un prétendu sanctuaire ou pour une maison, non seulement ces dieux reçoivent des sacrifices de leurs acheteurs, mais on voit ceux qui les ont faits et vendus venir avec empressement, au milieu d’un déploiement de victimes et de libations, se prosterner devant eux ! Ils les tiennent pour des dieux[15].
Les anciens dieux deviennent des démons dont l’action est redoutée
L’interdiction de l’ancienne religion égyptienne entraîna son rapide déclin et celui de la civilisation pharaonique plurimillénaire. En témoigne la dernière inscription hiéroglyphique connue, dans le temple d’Isis à Philae, gravée sur la paroi nord de la porte d’Hadrien et datée du 24 août 394[16] : elle accompagne une représentation du dieu d’origine nubienne Mandoulis, qui a été martelée, sans aucun doute par des chrétiens après que le temple eut été transformé en église. Mais la soudaineté de la victoire du christianisme imposée par le pouvoir politique et traduite par la violence faite aux dieux d’autrefois n’appelait-elle pas une mise en doute de la prétendue mort de ces derniers ?
C’est ce qu’on peut en effet déjà induire de l’ambiguïté des martelages dont fut victime le relief du dieu Mandoulis à Philae : ils se focalisent sur le visage, les avant-bras et les jambes, c’est-à-dire sur les parties du corps nécessaires à la mobilité ou à la communication. Voilà qui montre que les auteurs de ces déprédations ne niaient pas l’existence de Mandoulis : au contraire, ils le craignaient, puisqu’ils s’employèrent à annihiler sa possibilité d’agir. Le dieu s’est mué en démon dont il faut neutraliser le pouvoir de nuire. Tel est d’ailleurs le sens de tous les martelages des statues ou des reliefs représentant les dieux d’autrefois dans de nombreux sanctuaires égyptiens, par exemple ceux qu’on observe dans le temple d’Hathor à Dendara, où c’est spécifiquement le visage de la déesse constituant le chapiteau des colonnes de la salle hypostyle principale qui a été la cible du vandalisme chrétien[17]. Une autre illustration particulièrement parlante de déprédation significativement sélective est une statuette du dieu Osiris retrouvée en 1925 sous un dallage copte du site de Médamoud par Fernand Bisson de La Roque : seuls les pieds du dieu sont amputés, de manière à l’immobiliser magiquement[18].
De même qu’au stade monolâtrique qui fut celui de la religion des Hébreux, avant l’émergence du monothéisme exclusif, il n’était point question de nier l’existence des dieux des autres peuples mais plutôt de les considérer comme des entités négligeables face à la puissance de Yhwh[19], les chrétiens triomphants de l’Égypte tardo-antique ont relégué les dieux d’antan au rang de démons malfaisants. Ils pouvaient, à cette fin, s’appuyer sur l’Écriture, singulièrement sur le Psaume 95 (hébreu 96), 5, dans sa version grecque, relayée par les versions coptes :
ὅτι πάντες οἱ ϑεοὶ τῶν ἐϑνῶν δαιμόνια, ὁ δὲ κύριος τοὺς οὐρανοὺς ἐποίησεν·
Car tous les dieux des gentils sont des démons[20], mais le Seigneur a créé les cieux.
Car tous les dieux des gentils sont des idoles démoniaques ; mais le Seigneur, lui, a créé les cieux.
Car tous les dieux des gentils sont des démons, mais le Seigneur a créé les cieux.
Saint Paul aussi avait identifié les dieux païens à des démons (1 Co 10,14.20) :
Διόπερ, ἀγαπητοί μου, φεύγετε ἀπὸ τῆς εἰδωλολατρείας […] Ἀλλ’ ὅτι ἃ θύει τὰ ἔθνη, δαιμονίοις θύει, καὶ οὐ θεῷ : οὐ θέλω δὲ ὑμᾶς κοινωνοὺς τῶν δαιμονίων γίνεσθαι.
C’est pourquoi, mes bien-aimés, fuyez l’idolâtrie. (…) Mais ce que les païens sacrifient, ils le sacrifient à des démons, et non pas à Dieu ; or je ne veux pas que vous ayez communion avec les démons.
Les démons, selon la typologie exposée par le philosophe néoplatonicien Jamblique (v. 250-v. 330) dans Les mystères d’Égypte, n’étaient qu’une classe inférieure des êtres surnaturels, soumis à la volonté des dieux mais participant largement de leur puissance :
[64] Le divin commande et préside à l’ordonnance de ce qui est, tandis que le démonique est de service et reçoit avec empressement tout ce que les dieux lui enjoignent, tout en traitant de manière autonome ce que les dieux conçoivent, veulent et ordonnent.
[70-71] Les apparitions des dieux sont uniformes, celles des démons sont bigarrées, celles des anges sont plus simples que celles des démons, mais inférieures aux apparitions divines, celles des archanges sont plus proches des causes divines (…). Celles des dieux font resplendir une illumination bienfaisante, celles des archanges sont imposantes tout en étant amènes, et plus douces que celles des anges, celles des démons sont effrayantes (…)][23].
Il est significatif que le terme égyptien ancien ntr, « dieu », ait été adopté en copte, au singulier et précédé de l’article
défini (pnoute), pour désigner le Dieu Un
des chrétiens, tandis que le pluriel ntr.w, en
copte
(entèr, et variantes), est utilisé,
surtout dans les textes magiques, pour désigner les « démons » pervers désormais
totalement incapables de résister victorieusement au Tout-Puissant et à ses auxiliaires,
les anges et les saints[24]. Que les coptes aient néanmoins
considéré ces anciens dieux devenus « démons » comme des entités réelles, dotées d’une
certaine puissance[25], est illustré par une poignée de
récits, qui, pour n’être pas nombreux, n’en sont pas moins éclairants. La capacité de
traquer les démons et de les combattre efficacement est un topos hagiographique
caractérisant le moine ou l’homme de Dieu authentique[26].
Passons en revue quelques textes particulièrement significatifs où les démons ainsi
pourfendus sont manifestement identifiés à des êtres de l’ancien panthéon.
Anubis et Min débusqués par les moines Ari et Shenouté
Dans les Actes d’apa[27] Ari, martyr sous Dioclétien, le saint moine thérapeute délivre un possédé de l’emprise d’un démon qui se révèle être un dieu bien connu de l’Égypte pharaonique [28] :
Comme donc le saint apa Ari était dans la prison, le Seigneur Jésus-Christ accomplissait par lui une quantité de guérisons. On amenait vers lui tous les malades atteints de n’importe quelle maladie, et le Seigneur, par son saint martyr, leur accordait un complet rétablissement. Car (apa Ari) possédait depuis son sacerdoce ce don qui lui avait été fait d’en haut. Or, en même temps que lui, il y avait dans la prison un méchant homme, possédé d’un démon. Celui-ci se jetant aux pieds du saint, lui demandait de prier pour lui afin qu’il fût délivré de la possession. (Le saint) ayant fait une prière, se retourna et donna un soufflet au possédé, disant : « Je te [l’]ordonne, ô esprit impur, au nom de Jésus mon Dieu, sors de la créature de Dieu et n’y reviens plus jamais. » Et aussitôt (le démon) poussa un cri terrible, et sortit sous forme d’un chien noir, à la vue de tout le monde[29].
Il ne faut pas jouir d’une grande culture égyptologique pour reconnaître dans ce « démon » ayant la forme d’un chien noir, le dieu Anubis de l’antique religion, qui avait précisément l’aspect d’un canidé noir[30].
Shenouté († 466), bouillant moine destructeur des idoles et des autels païens[31], infatigable exterminateur des démons[32], reçoit les instructions d’un ange qui lui enjoint d’expulser un mauvais diable d’une statue de bronze à Panopolis (Akhmim).
(…) voici que je t’introduirai secrètement dans la ville, afin que personne ne te voie, à cause de la foule réunie près de la statue. Et lorsque tu te tiendras debout, que tu prieras, il dira des paroles impures contre toi ; mais toi, ne crains point et ne sois point troublé, car il ne voudra pas sortir de la statue ; mais moi, je te cacherai afin que personne ne te voie dans la foule jusqu’à ce que sa faiblesse soit évidente dans la statue ; mais fais un signe dans la statue, au lieu par lequel le démon sortira, afin que chacun voie la vertu de Dieu qui a été faite par toi dans cette ville, et que tous sachent que c’était un démon qui les faisait errer hors de la foi. Et lorsque sa faiblesse aura paru, alors je te ferai apparaître à la foule, afin que l’on te voie. Mais toi, tu commanderas qu’on amène un forgeron qui perce le talon de la statue, pendant que tu diras : « Je t’ordonne au nom de Notre-Seigneur Jésus le Christ de sortir », et s’il ne veut pas sortir, le feu le brûlera à l’intérieur de la statue, il poussera des cris par l’ordre de Dieu et ainsi, il sortira comme une fumée par l’endroit qu’on aura percé et il se montrera afin de dire à la foule la manière dont il les a trompés. » (…) l’ange et apa Shenouté se tinrent en présence de la statue, sans que personne ne les vît ; apa Shenouté étendit les mains, il pria (…) « C’est moi qui t’ordonne au nom de Jésus le Christ et de ses anges saints et qui te dis : « Sors de cette statue par le chemin qu’on t’a ouvert. » » Et le démon ne voulut point sortir, mais il demeurait, disant : « Ô Shenouté, retire-toi, ne me chasse pas de ma maison, car j’y ai trouvé mon lieu de repos. » Apa Shenouté frappa la statue une seconde fois, et sur-le-champ, elle devint un feu brûlant le démon ; il s’écria, disant : « Ô Shenouté le moine, voici que je sors, car c’est un grand tourment que celui où je suis ! » Et sur l’heure, il sortit comme une fumée et comme une poussière, il devint comme un grand Éthiopien, de haute stature, ayant un visage de lion. Apa Shenouté lui dit : « Montre-toi, afin que la foule voie ta faiblesse. » Le démon lui dit : « Jure-moi par le nom de Jésus le Christ que tu ne m’ordonneras point d’aller dans l’abîme primordial, mais que tu me laisseras aller vers mon père le diable, et je me montrerai pour te dire toute chose. » Apa Shenouté lui jura, et il l’entoura d’une ligne afin que le démon ne s’enfuît pas, et le démon se fit voir au milieu de la place : tous les hommes le virent, ils se troublèrent grandement […][33].
Ce texte est particulièrement intéressant, non seulement parce qu’il atteste, comme le précédent, que les chrétiens d’Égypte croyaient en l’existence des divinités de leurs ancêtres, désormais perçues comme des démons pervers, mais qu’en outre, certains d’entre eux[34] en avaient encore une connaissance assez précise : le dieu Min, dont il est manifestement question ici, ne serait-ce que parce que l’épisode est situé à Akhmim[35], où le principal temple de ce dieu – un des plus imposants d’Égypte – était encore presque intact à l’époque[36], est désigné comme un « éthiopien », c’est-à-dire un noir[37], avec un « visage de lion ». De fait, l’iconographie antique du dieu Min le représentait soit comme un dieu anthropomorphe à la peau noire[38], soit comme un être léontocéphale[39].
Moïse d’Abydos affronte un démon explicitement identifié à l’ancien dieu Bès
Plus explicite encore est cet épisode de la vie de saint Moïse d’Abydos, un moine du Ve-VIe siècle[40], dont Shenouté (cf. supra) avait prédit, peu avant de mourir, qu’il réussirait à faire ce que lui-même n’avait pu totalement accomplir : mettre un terme aux sacrifices païens et à renverser les temples. Plus explicite en effet, car il décrit par le menu des manifestations redoutables et très tangibles d’un ancien dieu, cette fois nommément identifié : Bès[41]. Ses diableries sont présentées comme étant on ne peut plus réelles et même permises temporairement par Dieu. Les habitants d’Abydos s’en viennent trouver Moïse parce qu’ils sont terrifiés par cet être maléfique :
Ils se prosternèrent aux pieds de notre père apa Moïse, ils le supplièrent parce qu’il y avait un démon méchant que l’on appelait Bès (
), qui était entré dans le temple[42] situé au nord du monastère, et il sortait au dehors, il frappait ceux qui passaient, et quelques-uns de ceux qu’il avait frappés devenaient aveugles d’un seul oeil, d’autres avaient les mains qui se desséchaient, d’autres il les rendait boiteux de leurs pieds, d’autres il rendait leur visage distordu, d’autres il les rendait sourds et muets. Car il y avait une multitude qui le voyait sautant à terre dans le temple, se changeant en une foule de formes. Et c’est ainsi que ce démon fit une foule de maux, Dieu le supportant jusqu’à ce qu’il manifestât ses merveilles. Mais le saint apa Moïse prit avec lui sept frères courageux dans la foi, qui sont : apa Paul, apa André, apa Élie, apa Joseph, apa Psaté et apa Phoibamôn ; j’étais aussi avec eux, moi ce pécheur. Il nous conduisit, il entra à l’heure du soir. Le saint nous dit : « Priez avec persévérance afin que nous suppliions le Seigneur. » Lorsque nous eûmes commencé de prier, le lieu s’ébranla sur nous, il y eut de grands bruits devant nous, à la manière des éclairs et des coups de tonnerre. Notre père dit : « Ne craignez point, ce sont des prestiges de démons. » Mais voyant son grand courage, nous supportâmes et nous persévérions dans la prière. Au milieu de la nuit, le démon s’écria : « Jusques à quand nous feras-tu souffrir, ô Moïse ? Mais sache que je ne te crains pas et tes prières ne pourront rien me faire, ô toi qui veilles en vain la nuit maintenant. Fuis, ne cherche pas la mort et ne tue pas ceux qui sont avec toi, car j’ai fait mourir une foule d’orgueilleux comme toi (…). Quelquefois nous entendions le bruit des multitudes qui couraient après nous et qui ne nous approchaient pas du tout ; d’autres fois aussi il ébranlait le lieu où nous nous tenions debout, de sorte qu’il était sur le point de tomber à terre sur nous et que l’un d’entre nous tombait sur son visage, par la manière dont la terre tremblait sous nous. Mais mon père nous saisissait pour nous relever, en disant : « Ne craignez pas, mais ayez confiance, vous verrez la gloire de Dieu[43].
Cet épisode ne relève pas d’une pure fiction hagiographique mais correspond à ce que nous savons, notamment par Ammien Marcellin et par des graffiti sur les murs extérieurs du Memnonion d’Abydos, de la permanence d’un oracle de Bès en ces lieux actifs jusqu’au milieu du IVe siècle[44] ; la vie de Moïse atteste que la mémoire en était encore vivace plus de cent ans plus tard et que les habitants du cru croyaient encore en la présence de la divinité déchue[45].
Macaire de Tkow contre le dieu infanticide Kothos, tel Élie contre Baal
De Macaire, évêque de Tkow, mort martyr en 451/452 pour avoir refusé d’accepter le concile de Chalcédoine[46], il est rapporté, dans le Panégyrique attribué à son contemporain, l’archevêque Dioscore d’Alexandrie, qu’il bouta le feu au temple d’un sinistre dieu Kothos qui exigeait de ses fidèles des sacrifices d’enfants ; en fait, cette oeuvre a vraisemblablement été rédigée vers le deuxième quart du 6e siècle, mais elle garde sans doute le souvenir de la résistance païenne à la christianisation encore très pugnace un siècle plus tôt et il n’est pas impossible que le passage en question remonte à une Vorlage antérieure[47].
Il y avait un village sur le côté ouest de la rivière dans lequel ils adorent une idole appelée Kothos qui est installée dans les niches de leurs maisons. Et lorsqu’ils franchissent leurs portes, ils ont l’habitude de baisser la tête et de l’adorer (…). Et quand nous eûmes parcouru la région vers le nord sur environ cinq ou six milles (…), mon père (apa Macaire) se dirigea vers le temple (…). Mais il n’avait pas encore atteint la porte du temple que le démon qui l’habite, Kothos, l’idole, s’est mis à crier : « Hâtez-vous de chasser Macaire de Tkôw de ce lieu, car un tremblement m’a saisi en le voyant. Et s’il passe une heure de plus en ce lieu, je m’en irai d’ici même, et vous ne me retrouverez plus jamais. » Et quand ils entendirent ces choses de la part du démon, ils sortirent avec des râteaux dans leurs mains. Et leurs femmes aussi sont montées sur le toit et ont jeté des pierres sur nous. Elles lui dirent : « Tu es Macaire de Tkôw, le malfaiteur. Qu’es-tu venu chercher en ce lieu ? Notre dieu nous a déjà parlé de ta haine pour lui. Ne t’approche pas de nous. Que viens-tu faire chez nous ? »[48]
On voit donc ici le dieu Kothos inciter lui-même ses ouailles à s’en prendre à Macaire, qui n’échappera au lynchage que grâce à l’intervention de Besa, disciple de Shenouté, épaulé par d’autres moines, avec lesquels il finira par incendier le temple, faisant périr son grand-prêtre et entraînant l’anéantissement de plus de 300 idoles.
L’identité de cet énigmatique dieu Kothos, qui ne correspond à aucune divinité égyptienne connue, a fait l’objet de plusieurs hypothèses. David Frankfurter[49] et Robert K. Ritner[50] soutiennent que ce nom est une abréviation d’[A]gathos[51] Daimôn, renvoyant au dieu égyptien de la destinée, Shaï. Mais, avec, me semble-t-il, de bons arguments, Frederic Krueger[52] estime cette hypothèse peu recevable et propose plutôt d’identifier Kothos au héros grec homonyme, fondateur de la ville de Chalcis, dans l’île d’Eubée, d’autant qu’il est impliqué par la mythologie grecque dans un infanticide qui n’est pas sans faire penser aux sacrifices d’enfants dont sont accusés les prêtres païens combattus par Macaire, le principal d’entre eux portant d’ailleurs significativement le nom d’Homère.
On a fait remarquer, et c’est singulièrement patent dans le récit qu’on vient de lire, qu’il y a un parallèle entre les saints moines égyptiens anéantissant les idoles des démons ainsi que leur clergé, et la confrontation entre le prophète Élie et les prêtres de Baal dans la Bible (1 Rois 18)[53]. Il ne fait pas de doute que le récit biblique a servi de référence aux hagiographes coptes, d’autant que, dans sa version copte, le pseudépigraphe connu sous le nom d’Apocalypse d’Elie témoigne d’un ancrage contextuel égyptien très marqué[54] ; or l’histoire d’Élie ne nie pas l’existence de Baal, pas plus que le récit de Macaire ne nie l’existence de Kothos, mais elle en fait un dieu maudit, impuissant face à la majesté souveraine de Yhwh, quoique celui-ci lui emprunte paradoxalement bien des traits[55].
Quand les chrétiens de Ménouthis redoutaient les représailles des idoles déchues
Un dernier exemple : dans la vie du grand théologien anti-chalcédonien Sévère d’Antioche écrite avant 518 par son ami Zacharie le Scholastique, il est raconté que, vers 485, tous deux, alors étudiants à Alexandrie, participèrent à une expédition dirigée par l’abbé des moines pachomiens de Canope contre un sanctuaire clandestin d’Isis à Ménouthis (au sud-est de Canope), où étaient encore conservées clandestinement quantité d’idoles des anciennes divinités. Mais la destruction de celles-ci n’alla pas sans engendrer la crainte de terribles représailles, même chez les habitants du bourg qui se disaient chrétiens. Quant aux païens déclarés, ils promettaient la mort aux moines profanateurs :
Après avoir prié comme il le fallait, on partit pour Ménouthis et on arriva à une maison, qui était alors totalement couverte d’inscriptions païennes (hiéroglyphiques) (…). Le moine tabennésiote entra alors. Quand il vit la multitude des idoles et qu’il aperçut l’autel couvert de sang, il s’écria en égyptien : « Il n’y a qu’un seul Dieu », voulant dire par là qu’il fallait extirper l’erreur du polythéisme. Il nous tendit d’abord l’idole de Kronos[56] qui était entièrement remplie de sang, ensuite toutes les autres idoles des démons, puis une collection variée d’idoles de toutes espèces, notamment des chiens, des chats, des singes, des crocodiles et des reptiles ; car dans le temps les Égyptiens adoraient aussi ces animaux. (…) Nous livrâmes aux flammes, à Ménouthis même, celles d’entre les idoles qui, à cause de leur haute antiquité, étaient déjà en grande partie détériorées. Les païens qui habitaient ce village pensaient, sous l’influence des démons qui les possédaient, qu’il n’était pas possible que l’on eût la vie sauve, si l’on infligeait quelque outrage aux idoles ; ils croyaient que l’on périrait sur-le-champ. Nous voulûmes donc leur montrer par les faits que toute la puissance des dieux païens et des démons était brisée et abolie depuis la venue et l’incarnation du Messie, le Verbe de Dieu (…). Et ce fut pour ce motif que nous livrâmes une partie des idoles aux flammes. Quant aux autres idoles, nous fîmes une description de celles qui étaient d’airain et qui étaient fabriquées avec un certain art ingénieux, ainsi que de celles qui étaient en marbre[57] (…). Ceux qui passaient pour être chrétiens à Μénouthis, et ceux qui faisaient partie du clergé de l’église de ce village, étaient, à l’unique exception de leur prêtre, tout à fait faibles dans leur foi, à ce point qu’ils étaient asservis à l’or que les païens leur donnaient pour qu’ils ne les empêchassent pas d’offrir des sacrifices aux idoles. Le soir du jour où nous fîmes ces choses étant arrivé, comme il leur fallait garder les idoles, après que la description en eut été faite, afin que personne ne les volât, ils déclarèrent qu’ils craignaient de souffrir quelque vexation diabolique en les gardant, et estimèrent que c’était à nous à les garder. De leur côté, les païens habitant Ménouthis pensaient et disaient que nous mourrions infailliblement pendant la nuit[58].
Les dieux convoqués avec le Christ et ses saints par la magie copte
Il y a une catégorie de textes coptes où la démonisation des anciens dieux est bien attestée, mais dans une tout autre perspective : les textes magiques[59]. Certaines divinités remontant aux temps pharaoniques y sont en effet souvent invoquées et considérées comme hantant non seulement leurs anciens temples mais aussi la vallée du Nil et les montagnes du désert[60], en compagnie d’autres entités issues tantôt de la Bible (comme Iaô, démonisation de Yhwh[61]), tantôt du judaïsme ou d’autres fonds mythologiques, soit pour obtenir leur intervention ou leur protection, soit pour se prémunir de leur influence néfaste. Ce qui est à nos yeux curieux et qui révèle les zones troubles de la « christianisation » du peuple égyptien à ces hautes époques, s’accommodant sans peine de pratiques et de croyances héritées du paganisme, c’est que l’on trouve à l’occasion l’un ou l’autre de ces « démons » associés, voire assimilés, au Christ ou aux saints chrétiens.
David Frankfurter ouvre son fascinant ouvrage Christianizing Egypt, sur le cas interpellant du papyrus Berlin 8313b ; ce document est daté d’entre 650 et 800, c’est-à-dire d’une époque tout de même très tardive, où l’on est étonné de trouver un amalgame entre le Sauveur chrétien et… l’ancien dieu Horus. Deux formules analogues censées faciliter l’accouchement et recopiées l’une après l’autre sont en effet mises dans la bouche du « fils de la vierge, le fils premier-né de son père et de sa mère, Jésus », aidé par ses apôtres et par l’archange Michel, « Jésus-Hor, fils d’Eset (= Isis) », dont « le vrai nom (…) conduit le soleil vers l’ouest, (…) conduit la lune vers l’est et les six étoiles vers la propitiatoire sur laquelle est assis Rê », « le Seigneur Jésus qui guérit ! »[62].
Au IVe siècle, saint Athanase dénonçait de façon virulente les pratiques douteuses de ses ouailles qui recouraient volontiers à la puissance des anciens dieux, incitant ceux-ci à devenir rien moins que les porte-parole des martyrs chrétiens :
De nombreuses personnes ayant des esprits impurs obtiennent la guérison dans les tombeaux des martyrs, prétendant que les esprits des martyrs viennent sur les démons et que les démons alors vocifèrent (…). Ces personnes cherchent à voir les démons (…). Puis, lorsque les démons se manifestent dans les corps des saints défunts, ces personnes leur rendent gloire et les interrogent sur ce qui va se passer (…). Ils osent interroger les esprits impurs ! Ils supposent que les démons sont les prophètes des martyrs. Mais les martyrs n’ont jamais confessé qu’ils parleraient à travers les démons ![63]
Mais, quelques décennies plus tard, saint Augustin lui-même était-il tout à fait au clair dans sa manière de percevoir les anciens dieux ? Faisant allusion à la rumeur selon laquelle la destruction du temple de Sérapis par l’archevêque Théophile d’Alexandrie aurait été prédite par un « démon » égyptien, il semble ne pas s’en étonner :
Comme la recherche se portait sur la divination des démons et qu’il était affirmé que je ne sais lequel avait prédit la destruction qui a eu lieu à Alexandrie, du temple de Sérapis, je répondis qu’il n’y avait pas lieu d’être en admiration de ce que les démons aient pu savoir et annoncer comme imminente cette destruction du temple et de son idole, comme bien d’autres choses, dans la mesure où la permission leur est donnée de les connaître et de les prédire[64].
Affirmer que la permission est donnée – par qui, sinon Dieu ? – aux dieux démonisés de prédire l’avenir, c’est bel et bien confirmer leur réalité. Ainsi donc, l’avènement du christianisme n’a pas signifié la négation de l’existence des dieux du « paganisme ». Simplement, leur puissance a été dévaluée. Le phénomène ne s’observe d’ailleurs pas qu’en Égypte[65] ; dans ce pays, il relève non pas de la « survivance » mais plutôt d’une « porosité » naturelle entre culture païenne et culture chrétienne populaire, dont les études de David Frankfurter décryptent subtilement les expressions.
Conclusion
Converti du paganisme, Lactance (v. 250-v. 325) avait finement perçu et traduit l’ambiguïté de la transformation des dieux anciens en démons, très commune dans l’Antiquité chrétienne :
Il est donc clair que les démons, que vous avouez être dignes d’exécration et d’horreur, sont les mêmes que les dieux auxquels vous rendez un souverain culte. Si vous ne nous en croyez pas, croyez-en Homère qui met Jupiter au rang des démons ; croyez-en les autres poètes et philosophes qui les appellent tantôt démons et tantôt dieux ; en quoi ils s’approchent en partie de la vérité et en partie s’en éloignent. Quand ces abominables esprits sont conjurés, ils confessent qu’ils ne sont que des démons. Quand ils sont adorés par les païens, ils supposent faussement qu’ils sont des dieux pour les engager dans l’erreur, afin de les détourner de la connaissance du vrai Dieu, par laquelle seule ils pourraient éviter la mort éternelle. Ce sont eux qui, pour perdre les hommes, ont inventé divers moyens de se faire adorer par les peuples sous le nom des princes anciens. Il n’y a rien de si aisé que de découvrir ces artifices et cette imposture[66].
La croyance aux démons qui seraient les avatars des dieux anciens revient à avaliser l’existence de ceux-ci. Voilà qui nous semble incompatible avec l’idée que nous nous faisons aujourd’hui du monothéisme. Mais le culte des saints, dès lors que, par excès d’hyperdulie, on reconnaît à ceux-ci des pouvoirs d’intervention quasi divins et autonomes – ce que la dévotion chrétienne populaire n’a pas manqué de faire, aux dépens de la seule puissance médiatrice du Christ – ne relève-t-il pas de la même ambiguïté ? Au demeurant, certains saints, en Égypte comme ailleurs, ont aussi hérité des attributs de dieux du passé et ont relayé une part de leurs fonctions[67].
Alors que l’Égypte était passée sous la domination musulmane, un auteur chrétien, écrivant peut-être vers la fin du VIIe siècle[68], emprunta l’identité du « patriarche » Théophile, le destructeur du Sérapéum, pour révéler une prétendue prophétie de saint Pierre, qui aurait annoncé à saint Athanase visitant sa tombe romaine que le siège d’Alexandrie resterait toujours ferme dans la foi chrétienne. Dans l’Homélie sur saint Pierre et saint Paul, conservée en arabe et destinée à encourager ses coreligionnaires à ne pas abandonner leur religion au profit de l’islam, le pseudo-Théophile, avant de rapporter la prédiction du Prince des Apôtres, exprime avec enthousiasme son admiration pour la terre qui a accueilli l’Enfant Dieu et où ce dernier a jeté bas les idoles :
Lorsque Dieu vit que le monde était plongé dans le péché, il visita le monde par lui-même (…). Il monta en Égypte, porté sur un chaste nuage qui est Marie la Vierge pure. Il extirpa le culte des idoles du pays d’Égypte (…). C’est le premier pays que Dieu purifia de ses péchés (…). Car avant la venue du Christ, le pays d’Égypte était rempli d’idoles et d’hypocrisie. (…) Les démons y habitaient et s’y délectaient plus que dans tous les pays du monde. Actuellement il est devenu le séjour de Dieu et de ses Anges et s’est rempli de tous les saints plus que les pays du monde[69].
Habité par le désir d’exalter l’indéfectible attachement de sa terre à la foi chrétienne miaphysite, et de souligner aussi sa singularité[70], l’auteur de ce texte semble oublier que les « démons » anciens qui peuplaient l’Égypte des pharaons ne s’éclipsèrent pas totalement une fois celle-ci devenue le séjour de Dieu et de ses anges… Pour nombre de coptes des premiers siècles chrétiens, ils continuaient de hanter les rives du Nil et leurs anciens temples et suscitaient bien des frayeurs ou d’ambiguës fascinations.
Parties annexes
Notes
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[1]
Les lois religieuses des Empereurs romains de Constantin à Théodose II (312-438), Vol. I : Code théodosien – Livre XVI (Sources chrétiennes, 497), éd. Theodor Mommsen (texte latin), Jean Rougé (traduction), Roland Delmaire (introduction et notes), Paris, Éditions du Cerf, 2005, p. 440-441.
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[2]
Principalement Pagans and Christians in the Mediterranean world from the second century AD to the conversion of Constantine, London, Viking–New York NY, Knopf, 1986 (nombreuses autres éditions) ; trad. française Païens et chrétiens. La religion et la vie religieuse dans l’empire romain de la mort de Commode au concile de Nicée, Toulouse, Presses Universitaires du Midi, 1997.
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[3]
Expositio 34, dans Jean Rougé (éd.), Expositio totius mundi et gentium (Sources chrétiennes, 124), Paris, Éditions du Cerf, 1966, p. 169.
-
[4]
Le 23 février 380, par l’édit de Thessalonique, Théodose, empereur d’Orient, impose le christianisme nicéen comme seul christianisme « orthodoxe » ; en 391, devenu également empereur en Occident, il commence à émettre les édits d’interdiction et de persécution du paganisme. Cf. Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens, Paris, Les Belles Lettres - Fayard, 1990, p. 63-74 ; Pierre Maraval, Théodose le Grand (379-395). Le pouvoir et la foi, Paris, Fayard, 2009, p. 106 ; Laurent Guichard, « Des lois oppressives ? La législation des empereurs chrétiens de haereticis et paganis », dans Marie-Françoise Baslez (dir.), Chrétiens persécuteurs. Destructions, exclusions, violences religieuses au IVe siècle, Paris, Albin Michel, 2014, p. 68 ; Mark Hebblewhite, Theodosius and the Limits of Empire, New York NY, Routledge 2020, p. 82.
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[5]
C’est la controverse qui opposa notamment le livre de Paul Veyne, Quand notre monde est devenu chrétien (312-394), Paris, Albin Michel, 2007, à celui de Marie-Françoise Baslez, Comment notre monde est devenu chrétien, Paris, Seuil, 2009. Les hypothèses de Paul Veyne, tributaires des recherches de Lane Fox, furent répercutées dans la série Apocalypse (surtout l’épisode 11 : L’An zéro du christianisme) de Gérard Mordillat et Jérôme Prieur diffusée sur Arte en 2008, qui a provoqué la critique solidement argumentée de Jean-Marie Salamito, professeur d’histoire du christianisme antique à l’Université Paris-Sorbonne (Paris IV), Les chevaliers de l’Apocalypse. Réponse à MM. Prieur et Mordillat, Paris, Lethielleux, 2009.
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[6]
Cf. e.g. Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens, p. 70-74 ; Peter Brown et Robert Lamont, Pouvoir et persuasion dans l’Antiquité tardive : vers un Empire chrétien, Paris, Seuil, 2003.
-
[7]
Qui connaîtra une belle fortune tant en Orient qu’en Occident, et même dans la tradition musulmane : cf. Lucette Valensi, La fuite en Égypte. Histoires d’Orient et d’Occident. Essai d’histoire comparée, Paris, Seuil, 2002, p. 60-75.
-
[8]
André-J. Festugière (éd.), Historia monachorum in Aegypto (Subsidia hagiographica, 53), 8, 1, Bruxelles, Société des Bollandistes, 1971 ; traduction dans André-J. Festugière, Les moines d’Orient, IV/1. Enquête sur les moines d’Égypte, Paris, Éditions du Cerf, 1964.
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[9]
Elle n’apparaît pas avant Eusèbe de Césarée, et encore ce dernier, dans son Histoire Ecclésiastique II, 16.1, compilée vers 325, ne la rapporte-t-il qu’au titre d’une rumeur. Cf. Stephen J. Davis, The Early Coptic Papacy : The Egyptian Church and Its Leadership in Late Antiquity, Le Caire–New York NY, The American University in Cairo Press, 2004, p. 6.
-
[10]
Cf. Béatrice Caseau, « Le sort de la statuaire à la fin de l’Antiquité », Technè, 40 (2014), p. 106-113, fig. 1.
-
[11]
Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens, p. 79-80.
-
[12]
Ce n’est pas pour rien que Paul Veyne a consacré un livre à une élégie sur le sort des monuments de Palmyre : Palmyre. L’irremplaçable trésor, Paris, Albin Michel, 2015.
-
[13]
Sur la problématique de l’intolérance chrétienne vis-à-vis du paganisme et les nuances qu’il convient d’y apporter, voir : Pier Franco Beatrice (éd.), L’intolleranza cristiana nei confronti dei pagani (Collana di Studi Religiosi, 36), Bologna, Dehoniane, 1993 ; Marie-Françoise Baslez (dir.), Chrétiens persécuteurs.
-
[14]
On peut faire remarquer que cet argument si souvent utilisé par les théologiens chrétiens pour dénigrer le paganisme (à la suite de la Bible, cf. le Psaume 115, 5 : « Leurs idoles sont d’argent et d’or, et faites de mains d’hommes. Elles ont des bouches et ne peuvent parler. ») peut se retourner contre leur foi en la présence réelle du corps et du sang du Christ dans l’eucharistie. Dans le paganisme, c’est évidemment la performativité du rite consécrateur qui faisait des images divines les réceptacles de la présence des dieux, mystère amplement médité par l’hermétisme alexandrin, authentique héritier de la religion égyptienne ancienne [cf. Philippe Derchain, « L’authenticité de l’inspiration égyptienne dans le « Corpus Hermeticum » », Revue de l’histoire des religions, 161 (1962), p. 175-198 ; Jan Assmann, Ägypten. Theologie und Frömmigkeit einer frühen Hochkultur2 (Kohlhammer Urban-Taschenbücher, 366), Stuttgart–Berlin–Cologne, Kohlhammer, 1991, p. 50-51 ; Peter Eschweiler, Bildzauber im alten Ägypten. Die Verwendung von Bildern und Gegenständen in magischen Handlungen nach den Texten des Mittleren und Neuen Reiches (Orbis biblicus et orientalis, 137), Fribourg–Göttingen, Vandenhoeck et Ruprecht, 1994, p. 267-268 ; Jean-Marie Kruchten, « Un sculpteur des images divines ramesside », dans Michèle Broze et Philippe Talon (éd.), L’atelier de l’orfèvre. Mélanges offerts à Ph. Derchain, Louvain, Peeters, 1992, p. 107-118). En est-il autrement de l’eucharistie chrétienne ? Vue de l’extérieur, la foi qui porte le chrétien à reconnaître la présence réelle du Christ dans le pain et le vin consacrés n’est ni moins ni plus absurde que celle des « païens » qui croyaient en la présence des énergies divines dans les « idoles », ou des juifs qui affirmaient la présence (shekhina) de YHWH dans le Saint des Saints du temple de Jérusalem.
-
[15]
Trois livres à Autolycus (Sources chrétiennes, 20), II, 2, trad. Jean Sender, introduction et notes par Gustave Bardy, Paris, Éditions du Cerf, 1948, p. 76 ; cité par Béatrice Caseau, « Le sort de la statuaire à la fin de l’Antiquité », p. 110, qui relève d’autres auteurs tenant des propos semblables (Clément d’Alexandrie, Minucius Felix, Théodoret de Cyr).
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[16]
Cette inscription est une dédicace d’un représentant de la dernière famille sacerdotale ayant officié dans le sanctuaire d’Isis : « Devant le dieu Mandoulis fils d’Horus, de la part de Esmèt-Akhom fils de Esmèt, deuxième prophète d’Isis, pour toujours et à jamais. Paroles dites par Mandoulis, seigneur de l’Abaton, le grand dieu. » Une soixantaine d’années plus tard, le 11 décembre 452, un autre membre de cette famille inscrivit la dernière inscription en démotique, forme cursive des hiéroglyphes transcrivant un état de langue antérieur au copte, le dernier avatar de l’égyptien ancien utilisé par les chrétiens [cf. Heike Sternberg-el-Hotabi, « Der Untergang der Hieroglyphenschrift ; Schriftverfall und Schrifttod im Ägypten der griechisch-römischen Zeit », Chronique d’Égypte, 69 (1994), p. 218-248 ; Richard Parkinson, Cracking Codes : The Rosetta Stone and Decipherment, Oakland CA, University of California Press,1999, p. 178 ; Stephen Houston, John Baines, Jerrold Cooper, « Last Writing ; Script Obsolescence in Egypt, Mesopotamia and Mesoamerica », Comparative Studies in Society and History, 45 (2003), p. 435-450] : il s’agit de la dernière attestation d’activité cultuelle isiaque à Philae ; c’est sans doute fictivement que l’historiographie byzantine attribuera à l’empereur Justinien la fermeture du temple en 537, pour lui en attribuer le mérite. En réalité, la religion traditionnelle y avait été éradiquée dès la seconde moitié du Ve siècle, comme l’a montré Jitse H.F. Dijkstra, Philae and the End of Ancient Egyptian Religion. A Regional Study of Religious Transformation (298-642 CE) (Orientalia Lovaniensia Analecta, 173), Louvain – Paris – Dudley MA, Peeters, 2008. Mais il ne fait pas de doute que des poches de résistance païenne subsistèrent jusqu’à la conquête arabe, voire au-delà : cf. László Kákosy, « Das Ende des Heidentums in Ägypten », dans Peter Nagel (ed.), Graeco-Coptica, Griechen und Kopten im byzantinischen Ägypten, Halle, Univ. Halle-Saale, 1984, p. 61-76 ; Roger RÉmondon, « L’Égypte et la suprême résistance au christianisme (Ve-VIIe siècles) », Bulletin de l’Institut français d’archéologie orientale, 51 (1952), p. 63-78 ; Ewa Wipszycka, « La christianisation de l’Égypte aux IVe-VIe siècles, Aspects sociaux et éthiques », Aegyptus, 68 (1988), p. 117-165 ; Adam Łajtar, « Proskynema Inscriptions of a Corporation of Iron-Workers from Hermonthis in the Temple of Hathepsut in Deir-el-Bahari. New Evidence for Pagan Cults in Egypt in the 4th Cent. A.D. », Journal of Juristic Papyrology, 31 (1991), p. 53-70.
-
[17]
Pour une analyse fine des déprédations iconoclastes sélectives, très vraisemblablement dues aux chrétiens, mais plus difficiles à interpréter qu’on ne le pourrait croire, à Dendera et à Edfou, voir Jun Yi Wong, « Raze of Glory : Interpreting Iconoclasm at Edfu and Dendera », Journal of Late Antiquity, 9 (2016), p. 89-131. Voir aussi Labib Habachi, « The Destruction of Temples in Egypt », dans Sami A. Hanna (ed.), Medieval and Middle Eastern Studies in honor of Aziz Suryal Atiya, Leiden, Brill, 1972, p. 192-198 ; Christian Cannuyer, « Intolérances manifestes et relative tolérance du christianisme copte en ses débuts », dans Aloïs Van Tongerloo et al. (éd.), Philosophie – Philosophy – Tolerance (Acta Orientalia Belgica, VII), Bruxelles–Louvain-la-Neuve–Leuven, Société belge d’études orientales, 1992, p. 173-190, spéc. p. 183, n. 53.
-
[18]
Fernand Bisson de la Roque, Jean-Jacques Clère, Rapport préliminaire sur les fouilles de Médamoud (1926) (FIFAO, IV, 1), Le Caire, 1927, p. 119.
-
[19]
Voir e.g., Adrian Schenker, « Émergence du monothéisme d’Israël », Lumière et vie, no 278 (avril-juin 2008), p. 45-53.
-
[20]
Dans le texte hébreu, le terme utilisé est אֱלִילִים, ’elîlîm, qui désigne plutôt des « idoles » ; la LXX le rend par δαιμόνια, « démons ».
-
[21]
Version sahidique : Ernest A. Wallis Budge (éd.), The Earliest Known Coptic Psalter, London, Kegan Paul, Trench, Trübner & Co, 1898 (papyrus Or 5000, British Museum).
-
[22]
Version bohaïrique : Moritz G. Schwartze (éd.), Psalterium in Dialectum Copticae Linguae Memphiticam Translatum, Leipzig, Sumtius Joh. Ambrosius Barthii, 1843.
-
[23]
Jamblique, Les mystères d’Égypte. Réponse d’Abamon à la Lettre de Porphyre à Anébon, trad. et commentaire de Michèle Broze et Carine Van Liefferinge, Bruxelles, Ousia, 2009, p. 53 et 57.
-
[24]
Werner Vycichl, Dictionnaire étymologique de la langue copte, Leuven, Peeters, 1983, p. 145-146. Le féminin
désigne une « diablesse », une « méchante fée ».
-
[25]
Cela a été reconnu depuis longtemps, déjà par Adol Erman, « Heidnisches bei den Kopten : die « Götter » als böse Geister », Zeitschrift für Ägyptische Sprache und Altertumskunde, 33 (1895), p. 47-48. Voir aussi Sydney Aufrère, « L’Égypte traditionnelle, ses démons vus par les premiers chrétiens », dans Marguerite Rassart-Debergh (éd.), Études coptes V. Sixième journée d’études, Limoges 18-20 juin 1993 et Septième journée d’études Neuchâtel 18-20 mai 1995 (Cahiers de la Bibliothèque Copte, 10), Paris–Louvain, Peeters, 1998, p. 63-92.
-
[26]
David Brakke, Demons and the Making of the Monk ; Spiritual Combat in Early Christianity, Cambridge, MA, Harvard Univ. Press, 2006 ; Id., « From Temple to Cell, from Gods to Demons : Pagan Temples in the Monastic Topography of Fourth-Century Egypt », dans Johannes Hahn, Stephen Emmel et Ulrich Gotter (eds.), From Temple to Church : Destruction and Renewal of Local Cultic Topography in Late Antiquity, Leiden, Brill, 2008, p. 91-112.
-
[27]
Le titre apa, « père », équivalent de l’araméen abba, est donné aux saints dans la tradition copte.
-
[28]
Sur ce saint, voir Tito Orlandi, « Ari, Saint », dans The Coptic Encyclopedia, vol. 1, New York NY, Macmillan, 1991, 229a-230a (la Coptic Encyclopedia est désormais consultable en ligne : ccdl.claremont.edu/digital/collection/cce) L’auteur date du VIIe siècle la rédaction des actes de ce martyre, conservés dans un seul codex bohaïrique.
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[29]
Henry Hyvernat (éd.), Les actes des martyrs de l’Égypte tirés des manuscrits coptes de la Bibliothèque Vaticane et du Musée Borgia, I, Paris, Ernest Leroux, 1886, p. 214-215.
-
[30]
Et qui, par ailleurs, dans la religion ancienne, avait un statut mal défini, entre dieu et divinité subalterne, un « démon » si l’on veut : cf. Arnaud Quertinmont, « Anubis, un démon ? », dans Christophe Vielle, Christian Cannuyer et Dylan Esler, Dieux, génies, anges et démons dans les cultures orientales & Florilegium Indiae Orientalis Jean-Marie Verpoorten in honorem (Acta Orientalia Belgica, 30), Bruxelles, Société royale belge d’études orientales, 2017, p. 47-56.
-
[31]
Plus que les moines de Syrie, ceux d’Égypte se sont distingués par leur hostilité violente envers les « païens », sans doute parce qu’ils avaient en mémoire les horreurs vécues au temps où les chrétiens étaient eux-mêmes victimes de persécutions : cf. William H.C. Frend, « Monks and the End of Greco-Roman Paganism in Syria and Egypt », dans Pier Franco Beatrice (dir.), L’intolleranza cristiana, p. 469-484.
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[32]
Cf. Jacques van der Vliet, « Chénouté et les démons », dans Marguerite Rassart-Debergh et Julien Ries (éd.), Actes du IVe congrès copte (Publications de l’Institut orientaliste de Louvain), II, Louvain-la-Neuve, Peeters, 1992, p. 41-49.
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[33]
Fragments de la vie de Shenouté écrite par son disciple et successeur Bèsa (après 465), d’après Émile Amélineau, Monuments pour servir à l’histoire de l’Égypte chrétienne aux IVe, Ve, VIe et VIIe siècles, p. 644-647, avec quelques corrections de ma part.
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[34]
Mais pas tous : plusieurs auteurs coptes, lorsqu’ils évoquent les cultes anciens et vitupèrent leurs dieux, inventent des divinités à l’identité bricolée, souvent des avatars de déités grecques plutôt qu’authentiquement égyptiennes : cf. Peter van Minnen, « Saving History ? Egyptian Hagiography in Its Space and Time », dans Jitse H. Dijkstra, Han van Dijk (ed.), The Encroaching Desert. Egyptian Hagiography and the Medieval West, Leiden, Brill, 2006, p. 57-91.
-
[35]
En grec, Panopolis, qui fut un des principaux foyers du paganisme tardif, où la confrontation avec le christianisme fut particulièrement musclée : cf. Roger RÉmondon, « L’Égypte et la suprême résistance au christianisme ». ; Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens, chap. 13 ; David Frankfurter, « « Things Unbefitting Christians » : Violence and Christianization in Fifth-Century Panopolis », Journal of Early Christian Studies, 8 (2000), p. 273-295.
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[36]
Cf. Marc Gabolde, « La fin du temple d’Akhmîm », Égypte, Afrique & Orient, 96 (déc. 2019), p. 53-67.
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[37]
D’une manière générale, les dieux démonisés étaient qualifiés d’éthiopiens par les coptes ; Sydney Aufrère, « L’Égypte traditionnelle, ses démons vus par les premiers chrétiens », p. 86-87. Les ‘afrīt, « démons néfastes », auxquels croient encore les paysans de la vallée du Nil aujourd’hui, sont, eux aussi, souvent noirs : Nessim Henry Henein, Mārī Girgis, village de Haute-Égypte (Bibliothèque d’étude, 94), Le Caire, IFAO, 1988, p. 261-262.
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[38]
Sans doute parce qu’il s’agissait d’un dieu de la fertilité (le noir est la couleur du limon nilotique), ce qu’illustre aussi son caractère ithyphallique : cf. Richard H. Wilkinson, The Complete Gods and Goddesses of Ancient Egypt, London, Thames & Hudson, 2003, p. 116 (avec reproduction d’un relief peint de Min, « noir comme l’obsidienne », sur un bloc de Touthmosis III provenant de Deir-el-Bahari conservé au musée de Louqsor).
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[39]
Constant De Wit, Le rôle et le sens du lion dans l’Égypte ancienne, Leiden, Brill, 1951, p. 234-235.
-
[40]
Voir René-Georges Coquin, « Moïse d’Abydos », dans Deuxième Journée d’études coptes. Strasbourg, 25 mai 1984 (Cahiers de la bibliothèque copte, 3), Louvain, Peeters,1986, p. 1-14 ; Id., « Moses of Abydos », dans The Coptic encyclopedia, vol. 5, 1679a-1681a ; Mark Moussa, « The Coptic Literary Dossier of Abba Moses of Abydos », Coptic Church Review, 24 (2003), p. 66-90.
-
[41]
Divinité « mineure » du panthéon égyptien, à la morphologie à la fois grotesque et effrayante, était censé protéger les femmes en couche et contrer les maux quotidiens de toute nature, notamment les bestioles dangereuses. Voir les numéros thématiques consacrés à Bès par la revue Égypte, Afrique & Orient, 94 (juin-août 2019) et 100 (déc. 2020-févr. 2021). Jusqu’à une époque récente, les paysans égyptiens redoutaient, la nuit, des génies nains trapus, grimaçants et tapageurs – tel le lakhia qui avait pris ses quartiers dans la porte précédant le temple de Khonsou à Karnak, comme le rapporte Gaston Maspero, Ruines et paysages d’Égypte, Paris, Guilmoto, 1910, p. 151-157. Les Égyptiens semblent n’avoir jamais perdu le souvenir de ce petit dieu aussi hirsute que familier, à telle enseigne que son nom est devenu un prénom chrétien courant : paradoxalement, ce fut celui de Bèsa, disciple et successeur de saint Pachôme, le fondateur du cénobitisme, qu’on va retrouver ci-après luttant avec Macaire de Tkow contre le terrible dieu Kothos. Il est encore courant aujourd’hui sous sa forme arabe Wiṣā, Wissa, et se retrouve, p. ex., dans le patronyme du célèbre architecte copte Ramsès Wissa Wassef (1911-1974). Werner Vycichl, Dictionnaire étymologique de la langue copte, Louvain, Peeters, 1983, p. 31.
-
[42]
Il doit s’agir du grand temple d’Osiris à Abydos, construit sous Séthi Ier et Ramsès II, dont la délicatesse des reliefs suscite aujourd’hui l’admiration des visiteurs. Cf. André Piankoff, « The Osireion of Seti I at Abydos during the Greco-Roman Period and the Christian Occupation », Bulletin de la Société d’Archéologie Copte, 15 (1958-1960), p. 125-149 ; Lászió Kákosy, « Der Gott Bes in einer koptischen Legende », Acta Antiqua Academiae Scientiarum Hungaricae, 14 (1966), p. 185-196.
-
[43]
Vie d’Apa Moïse : cf. Walter Till, Koptische Heiligen- und Martyrerlegenden, vol. 2 (Orientalia Christiana Analecta, 108), Rome, Pontificium Istitutum Orientalium, 1936, p. 52-53 ; traduction tirée d’Émile Amélineau, Monuments pour servir à l’histoire de l’Égypte chrétienne aux IVe, Ve, VIe et VIIe siècles, p. 689-691, avec quelques amendements de ma part.
-
[44]
Françoise Dunand, « La consultation oraculaire en Égypte tardive ; l’oracle de Bès à Abydos », dans Jean-Georges Heintz (éd.), Oracles et prophéties dans l’Antiquité, Actes du colloque de Strasbourg, 15-17 juin 1995, Paris, De Boccard, 1997, p. 65-84.
-
[45]
David Frankfurter, Religion in Roman Egypt. Assimilation and Resistance (Mythos, 133), Princeton NJ, Princeton University Press, 1998, p. 128-131 ; Id., « Voices, Books, and Dreams. The Diversification of Divination Media in Late Antique Egypt », dans Sarah Iles Johnston et Peter T. Struck, Mantikè. Studies in Ancient Divination (Religions in the Graeco-Roman World, 155), Leiden, Brill, 2005, p. 233-254 ; David Frankfurter, Christianizing Egypt. Syncretism and Local Worlds in Late Antiquity, Princeton NJ– Oxford, Princeton University Press, 2018, p. 242-243. Plus tard, saint Moïse semble avoir en quelque sorte succédé à Bès et avoir été invoqué par les chrétiens locaux pour de bonnes crues du Nil : Alain Delattre, « Les graffitis coptes d’Abydos et la crue du Nil », dans Christian Cannuyer (éd.), Études coptes VIII. Dixième journée d’études, Lille 14-16 juin 2001, Lille–Paris, Association francophone de coptologie/Illustrata, 2003, p. 139, inscription 44.
-
[46]
Sur le personnage, voir David W. Johnson, « Macarius of Tkow, Saint », dans The Coptic Encyclopedia, vol. 5, 1492a-1494a.
-
[47]
Jitse H.F. Dijkstra, Philae and the End of Ancient Egyptian Religion, p. 90 ; Gianfranco Agosti, « La letteratura agiografica e le Dionisiache di Nonno : note di lettura », dans Delphine Lauritzen et Michel Tardieu (éd.), Le voyage des légendes. Hommages à Pierre Chuvin, Paris, Éditions CNRS, 2013, p. 85-87. Une datation plus haute de l’oeuvre (vers 450-475) a été proposée par Samuel Moawad, « Zur Datierung des Panegyrikos auf Makarios von Tkoou », dans Nathalie Bosson et Anne Boud’hors (éd.), Actes du huitième congrès international d’études coptes, Paris 28 juin – 3 juillet 2004 (Orientalia Lovaniensia Analecta, 163), vol. 2, Leuven, Peeters, 2007, p. 549-562.
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[48]
Panégyrique de Macaire de Tkôw attribué à Dioscore, archevêque d’Alexandrie de 444 à 451 ; David W. Johnson (ed.), A Panegyric on Macarius, Bishop of Tkôw, Attributed to Dioscorus of Alexandrie (Corpus Scriptorum Christianorum Orientalium, 416), Leuven, Peeters, 1980, p. 8-11.
-
[49]
David Frankfurter, « Illuminating the Cult of Kothos. The Panegyric on Macarius and Local Religion in Fifth-Century Egypt », dans James E. Goehring et Janet A. Timbie (éd.), The World of Early Egyptian Christianity. Language, Literature and Social Context (CUA Studies in Early Christianity), Washington, D.C., The Catholic University of America Press, 2007, p. 176-188.
-
[50]
Robert K. Ritner, « The God Kothos », Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, 67 (2021), p. 138-145.
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[51]
Un manuscrit donne le nom sous la forme Gothos.
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[52]
Frederic Krueger, « The Monastery of Apa Posidonios at Hermonthis and an Alleged Local Cult of “Poseidon” (with Notes on “Kothos” and the Supposed Fish-Cult at Latopolis) », Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, 67 (2021), p. 110-137, spéc. 132-135.
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[53]
Jennifer Taylor Westerfeld, « Christian Perspectives on Pharaonic Religion : The Representation of Paganism in Coptic Literature », Journal of the American Research Center in Egypt, 40 (2003), p. 10, n. 25, souligne qu’à la fin du Panégyrique, Macaire se compare explicitement à Élie, lorsque, refusant de souscrire au Tome de Léon que ses adversaires chalcédoniens veulent lui imposer, il s’écrie : « Pourquoi voudriez-vous me compter au nombre des prêtres de Baal et non me ranger au côté d’Élie ? »
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[54]
David Frankfurter, Elijah in Upper Egypt. The Apocalypse of Elijah and Early Egyptian Christianity, Minneapolis MN, Fortress Press, 1993, spéc. p. 65-74.
-
[55]
Cf. Dany Nocquet, Le livret noir de Baal. La polémique contre le dieu Baal dans la Bible hébraïque et l’ancien Israël, Genève, Labor et Fides, 2004.
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[56]
Raffaele Petazzoni, « Kronos in Egitto », dans Studi in memoria di Ippolito Rosellini nel primo centenario della morte (4 giugno 1843), I, Pise, V. Lischi, 1949, p. 273-299. Voyez l’intéressant développement de Sydney AufrÈre, « L’Égypte traditionnelle, ses démons vus par les premiers chrétiens », p. 66-74, qui propose d’identifier plus spécifiquement ce Kronos au dieu égyptien Sobek-Rê, sous son hypostase tardive de Petbé, dont Rodolphe Kasser, dans « Le tfê punisseur des Kellia (Basse Égypte et langue bohairique) », Göttinger Miszellen, 139 (1994), p. 43-52, a justement montré qu’il était une rare entité divine du paganisme égyptien à être attestée dans les inscriptions coptes des Kellia, où elle est réputée éloigner et châtier les voleurs.
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[57]
Affleure ici chez les moines la conscience que certaines des idoles étaient des objets dignes d’être conservés pour leur valeur esthétique ou patrimoniale. Le cas n’est pas isolé : voir, à ce sujet, l’article de Béatrice Caseau, « Le sort de la statuaire à la fin de l’Antiquité » (supra, n. 10).
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[58]
Zacharie le Scholastique, Vie de Sévère, patriarche d’Antioche (v. 465-538), textes syriaques édités par Marc-Antoine Kugener (Patrologia Orientalis, II, 1, 6), réimpr. Turnhout, Brepols, 1993. Traduction française dans André Bernand, Le Delta égyptien d’après les textes grecs, I. Les confins libyques (MIFAO, 91), Le Caire, IFAO, 1970, p. 207-213 ; résumé dans Pierre Chuvin, Chronique des derniers païens, p. 108-114.
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[59]
Il faut sans doute soigneusement distinguer, dans ces textes, les réminiscences des dieux égyptiens de l’Antiquité pharaonique et « démons de l’au-delà » (l’Occident, ou Amente, en copte), qui sont d’une autre nature et se rattachent moins à la mythologie funéraire égyptienne qu’à celle du judaïsme intertestamentaire de tendance apocalyptique : cf. David Frankfurter, « Demon Invocations in the Coptic Magic Spells », dans Nathalie Bosson et Anne Boud’hors (éd.), Actes du huitième congrès international d’études coptes, p. 453-466 ; Id., Christianizing Egypt, p. 218-228. Voir aussi Marco-Alexander Zentler, Ägyptischer Himmel in koptischer Erde. Pagan-altägyptische Reminiszenzen (Survivals) im spätantiken, koptischen Christentum, Diss. Eberhard Karls Univ. Tübingen, 2011, p. 94-95.
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[60]
David Frankfurter, Christianizing Egypt, p. 243.
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[61]
Cf. Christian Cannuyer, « Seth, Ba‘al et Yhwh, dieux des nuées si proches en leurs espaces célestes. Du Seth pharaonique au Seth gnostique », dans Christophe Vielle, Christian Cannuyer et Dylan Esler, Dieux, génies, anges et démons dans les cultures orientales, p. 17-46.
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[62]
Adolf Erman, Aegyptische Urkunden aus dem Koeniglichen Museen zu Berlin : Koptische Urkunden (BKU), vol. 1, Berlin, Weidmannsche Buchhandlung, 1904, p. 1-2, no 1 ; František Lexa, La magie dans l’Égypte antique de l’ancien empire jusqu’à l’époque copte. Les textes magiques, vol. 2. Paris, Geuthner, 1925, p. 160-162, no I ; Walter Beltz, « Die koptischen Zauberpapyri der Papyrus-Sammlung der Staatlichen Museen zu Berlin », Archiv für Papyrusforschung und verwandte Gebiete, 29 (1983), p. 65-67.
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[63]
Athanase d’Alexandrie, Lettre Festale 42, fr. 15, d’après Louis-Théophile Lefort, S. Athanase. Lettres festales et pastorales en copte (CSCO 150, Scriptores Coptici 19), Louvain, Peeters, 1955, p. 65.
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[64]
S. Augustin, De divinatione daemonum 1, 2 (cf. https://bkv.unifr.ch/de/works/407/versions/591/divisions).
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[65]
Rappelons, par exemple, que le zoroastrisme démonise les divinités (daēvas) de l’Inde et de l’Iran ancien : Dale Bishop, « When Gods Become Demons », dans Ann E. Farkas, Prudence O. Harper, Evelyn B. Harrison (ed.), Monsters and Demons in the Ancient and Medieval Worlds. Papers Presented in Honor of Edith Porada, Mayence, Philipp von Zabern, 1987, p. 95-100. Cette vision démonologique des dieux du polythéisme se manifeste dans l’ensemble de la littérature patristique chrétienne, dès les apologistes du IIe siècle, comme l’a bien montré, déjà, Max Haidenthaller, Tertullians zweites Buch « Ad nationes » und « De testimonio animae » (Studien zur Geschichte und Kultur des Altertums, 23), Paderborn, F. Schöning, 1942, p. 117, 141 ; voir Jean-Marie Vermander, « La polémique des Apologistes latins contre les dieux du paganisme », Recherches augustiniennes, 17 (1982), p. 111-123 ; Julien Ries, « Cultes païens et démons dans l’apologétique chrétienne de Justin à Augustin », dans Julien Ries et Henri Limet (éd.), Anges et démons. Actes du colloque de Liège et de Louvain-la-Neuve, 25-26 novembre 1987 (Homo Religiosus, 14), Louvain-la-Neuve, Centre d’histoire des religions, 1989, p. 337-352 ; Valerie Flint, « The Demonisation of Magic and Sorcery in Late Antiquity : Christian Redefinitions of Pagan Religions », dans Bengt Ankarloo et Stuart Clark, Witchcraft and Magic in Europe, 2 Ancient Greece and Rome, Philadelphia PA, University of Pennsylvania Press, 1999, p. 105-129.
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[66]
Lactance (v. 250- v. 325), Divinae Institutiones, IV, 27 ; Institutions divines. Livre IV, [La vraie sagesse et la vraie religion] ; introd., texte critique, trad., notes et index par Pierre Monat (Sources Chrétiennes, 377), Paris, Éditions du Cerf, 1992.
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[67]
Cf. Christian Cannuyer, « Des dieux aux saints guérisseurs dans l’Égypte pharaonique et copte », dans René Lebrun et Agnès Degrève (éd.), Deus Medicus. Actes du colloque organisé à Louvain-la-Neuve les 15 et 16 juin 2012 par le Centre d’Histoire des Religions Cardinal Julien Ries (Homo Religiosus, série II, 12), Turnhout, Brepols, 2013, p. 21-48.
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[68]
C’est la datation que, sans certitude mais avec des arguments sérieux, retient Jos van Lent, « Réactions coptes au défi de l’Islam : L’homélie de Théophile d’Alexandrie en l’honneur de saint Pierre et de saint Paul », dans Anne Boud’hors et Catherine Louis (éd.), Études coptes XII, Quatorzième journée d’études (Rome, 11-13 juin 2009) (Cahiers de la Bibliothèque copte, 18), Paris, De Boccard, 2013, p. 133-148.
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[69]
Henri Fleisch, « Une homélie de Théophile d’Alexandrie en l’honneur de s. Pierre et de s. Paul », Revue de l’Orient chrétien, 10 (1935-1936), p. 381-382.
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[70]
Ce texte est une pièce non négligeable du dossier concernant la question débattue d’une identité égyptienne « nationale » qui aurait été une constante à travers les siècles ; voir l’analyse remarquable des excès et des apories que suscite ce débat, par Arietta Papaconstantinou, « Aux marges de l’Empire ou au centre du monde ? De l’Égypte des Byzantins à celle des historiens », Journal of Juristic Papyrology, 35 (2005), p. 195-236, spéc., s’agissant de l’Homélie du pseudo-Théophile, p. 223-224. Cf aussi Ewa Wipszycka, « Le nationalisme a-t-il existé dans l’Égypte byzantine ? », Journal of Juristic Papyrology, 22 (1992), p. 83-128, spéc. p. 90-95.