Recensions

Laforest, M. (2021). États dâme, états de langue. Essai sur le français parlé au Québec (édition revue et augmentée). Presses de l’Université de Montréal[Notice]

  • Marie-Claude Boivin

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  • Marie-Claude Boivin
    Université de Montréal

L’essai de Marty Laforest constitue une réponse – appuyée sur les résultats de la linguistique – aux prétentions voulant que le français parlé au Québec ne soit pas une langue, qu’il soit dégradé, exécrable (p. 25), voire qu’il témoigne d’une pensée limitée (p. 29). La liste des qualificatifs dépréciatifs est longue : le texte de Georges Dor Anna braillé ène shot paru en 1996 sert de représentant de cette position. Près de 25 ans après la première édition, l’essai de Laforest n’a rien perdu de sa pertinence. Il est vrai que la linguistique, une science visant la description et la compréhension du fonctionnement des langues, a été peu vulgarisée (à part quelques exceptions notables, voir plus loin) et que cette quasi-absence laisse beaucoup de place à l’expression d’idées reçues et de prétentions non fondées sur la langue. L’ouvrage de 107 pages fait un usage parcimonieux de la terminologie spécialisée et comprend, outre la préface et l’avant-propos, une introduction, huit chapitres, une courte conclusion et une bibliographie. Les chapitres, aux titres imagés (par exemple, Remise de peine pour une langue condamnée, ou encore Le français québécois souffre-t-il de scoliose ?), renvoient en fait à des thèmes centraux en linguistique : objet de la linguistique (chapitre 1), variation sociolinguistique (chapitres 2 et 7), lexique (chapitre 3), syntaxe (chapitre 4), morphologie (chapitre 5), phonétique et phonologie (chapitre 6). Un chapitre concerne l’enseignement de la langue (chapitre 8). Dans les deux premiers chapitres, Laforest établit les distinctions nécessaires entre langue orale et écrite, et elle réfute habilement, à l’aide d’exemples issus d’autres langues, la très persistante idée reçue voulant que la langue soit un reflet de la pensée (hypothèse dite de Sapir-Whorf). Elle présente la variation linguistique, montrant bien que toute langue change selon différents paramètres (temps, espace géographique, groupes sociaux), et, chez un même locuteur, dans diverses situations sociales. Elle indique aussi que toutes les langues ont une variété dite populaire. Ainsi, le français québécois parlé est-il resitué dans un contexte sociolinguistique : une variété de langue populaire présentant les caractéristiques de toutes les langues (structure, règles syntaxiques, p. 50), et celles des langues populaires (uniformisation, régularisation, p. 68). Les chapitres 3 à 6 expliquent de nombreux faits de langue connus de tout locuteur du français québécois. Je ne peux en souligner ici que quelques-uns et inviter le lecteur à se plonger dans le livre pour en découvrir d’autres ! Le but est toujours de démontrer que le français québécois présente des caractéristiques linguistiques « normales » et indépendamment décrites par la linguistique. Les phénomènes phonologiques de réduction et d’assimilation (t’es parti, chu ben tanné, voir p. 80) sont fort bien présentés, tout comme la réduction des groupes consonantiques (le minis, la tab, p. 79). Les phénomènes d’allongement des voyelles et de diphtongaison (mon paère, p. 75) sont particulièrement bien expliqués. En morphologie, la présence de formes comme ils sontaient (p. 67) est adéquatement ramenée au phénomène de (sur)généralisation des règles ; les diverses formes des pronoms personnels (y’est parti, al a raison, p. 69-71) sont également abordées. En syntaxe, l’argumentation à l’encontre d’une syntaxe déficiente du français québécois populaire s’avère très réussie (p. 60). Le -tu interrogatif (I neige-tu encore ?), dont on souligne la parenté avec le -ti d’autres variétés régionales, est replacé dans son contexte historique ; il aurait toutefois été intéressant d’indiquer qu’il peut aussi être un marqueur d’exclamation (Ça se peut-tu !), voir D’un français à l’autre : la syntaxe de la microvariation, de Vinet (2001). Le dernier chapitre s’intitule La langue et …