Comptes rendus

Yves Frenette et France Martineau, en collaboration avec Virgil Benoit (dir.), texte établi par France Martineau, Les voyages de Charles Morin. Charpentier canadien-français, Québec, Presses de l’Université Laval, 2018, 566 p. (coll. « Les Voies du français »).[Notice]

  • Leslie Choquette

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Les écrits autobiographiques de gens peu lettrés sont d’autant plus précieux qu’ils sont rares, ouvrant une vitrine sur la langue et les mentalités populaires sous-documentées. Ce livre présente les mémoires de Charles Morin, fils et petit-fils de cultivateurs, né à Deschambault en 1849 et mort à Argyle, Minnesota en 1922. Peu scolarisé mais autodidacte, Morin écrira deux récits de sa jeunesse, pour son plaisir, sans doute, mais aussi pour l’édification de sa famille. Ces textes hybrides, qui présentent un mélange de traits de la langue populaire et de formes plus soutenues, font « entendre la langue de l’époque dans toutes ses nuances » (p. 54). Retrouvés chez deux petits-enfants Morin, anglophones unilingues, les manuscrits échappent à l’oubli quand les héritiers contactent Virgil Benoit, spécialiste de la francophonie du Midwest américain. Le livre voit le jour en collaboration avec deux chercheurs chevronnés, l’historien Yves Frenette et la linguiste France Martineau. Leur excellente introduction générale est suivie du texte des deux manuscrits, présentés un chapitre à la fois, en orthographe d’origine au verso et normalisée au recto. Chaque chapitre est annoté et précédé d’une brève introduction. « Ces mémoires nous donnent un accès privilégié à la construction et à l’évolution de l’identité d’un Canadien français » moyen (p. 1), un parmi les centaines de milliers qui ont sillonné le continent au 19e siècle. Charles Morin grandit sur une ferme familiale « assez prospère » (p. 10), mais où s’entassent 18 personnes appartenant à quatre générations. Sa fréquentation de l’école jusqu’à l’âge de 12 ans lui donne un « avantage que mes compagnons n’ont pas » (p. 105), à cette époque où les deux tiers des Québécois ruraux ne savent pas lire. À 16 ans, il fait un bref apprentissage comme charpentier-menuisier, et à 17 ans, il bâtit des granges et des maisons avec son père et un oncle avant de partir « pour aller gagner ma vie à Montréal » (p. 63). Plusieurs grands thèmes ou marqueurs identitaires se dégagent de la narration de Morin : la centralité des migrations de travail, la recherche de la mobilité sociale et le catholicisme. Yves Frenette (1998, p. 90) a déjà montré que la mobilité géographique est un élément important de l’identité canadienne-française. Morin bouge continuellement pendant deux décennies, et ce sont ses années de voyage qui occupent presque toute la place dans ses mémoires. L’itinéraire de Morin est compliqué. À Montréal en 1866 et 1867, il travaille à Deschambault et dans les environs de 1867 à 1871. En 1868, pendant un périple à Saint-Ursule, il refuse l’occasion de s’établir par le mariage, se trouvant « trop jeune » à 18 ans et demi (p. 109). En 1871, il est de retour à Montréal avant de partir pour Pembroke dans l’Outaouais : « Voilà que je me lance à l’étranger pour gagner ma vie » (p. 159). Après un stage à Rapides-des-Joachims, il se rend à Chicago, mais suivant une dispute avec son boss, il repart « dans le sud » (p. 179) à Saint-Louis. Voulant aller à la Nouvelle-Orléans « pour le Mardi gras », il se ravise et passe par Saint Paul et Milwaukee avant de regagner Evanston et Chicago. En 1872, il est dans l’Outaouais, en 1873, à Deschambault et Montréal et en 1874, à Kingston, Montréal et Lachine. Il faillit se marier avec une fille de Montréal en 1875, mais les parents de la fille s’y opposent. Il passe à Saint-Hyacinthe en 1876, rentre à Montréal en 1877 et se décide « de partir pour la Californie » (p. 219). S’embarquant pour San Francisco, « pour la première fois …