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Si la question du sexuel, à travers l’orientation (homosexuel, hétérosexuel, etc.) ou l’identité (genre, transgenre, etc.), a été abordée par la psychanalyse, celle des sex-toys semble être un point aveugle. Si pour la sexologie, dans ses différentes obédiences, le sujet a déjà été abordé (Döring et Pöschi, 2018), en revanche ce n'est pas le cas de la psychanalyse. Bien que la psychanalyse, notamment sous l’influence des gender studies, se soit clairement ouverte, dans sa pratique, à la pluralité de la sexualité depuis les années quatre-vingt, il semble important de se pencher sur les pratiques non pas orientées vers un sexe ou un autre, un genre ou un autre, mais qui se soutiennent d’une « chose du design », soit ce qui est pensé et fabriqué par le design constituant un noeud critique d’agencements conceptuels et techniques ne se réduisant pas un usage déterminé (Saint-Jevin, 2018), autrement dit des sex-toys. Cela est nécessaire, car les travaux des LGBTQIA+ studies ont remis en question les conceptions psychologiques des pratiques sexuelles se fondant sur la relation princeps entre personnes de deux sexes différents, par leurs déconstructions des normes. De plus, le monde numérique a déjà été abordé par la psychanalyse; malheureusement, ces recherches se limitent souvent à l’analyse de la consultation de sites pornographiques et n’interrogent pas les interfaces ni les instruments d’interactions avec l’algorithme. Pourtant, la promesse de robots sexuels par des sociétés comme Realbotix, qui propose des sexbots, témoigne de questions sur la pluralité de la sexualité et de la rencontre du numérique avec le sex-toy et de nouvelles modalités relationnelles avec les objets. Faisant qu’il est essentiel de se demander si le sex-toy n’est qu’un excitateur de parties génitales (d’objets partiels), réduisant le sexuel aux sensations, ou s’il implique et permet d’élaborer des fonctionnements psychiques.

Pour comprendre la fonction psychique du sex-toy chez l'adolescent et le jeune adulte, à travers deux cas de notre pratique de psychanalyste, nous proposerons de nous inscrire dans une démarche prenant en compte les recherches des études culturelles sur le sujet, afin de dépasser le plus possible une position normative des sexualités. En d’autres termes, nous inscrivons notre démarche dans une « clinique mineure » (Bourlez, 2018), c’est-à-dire une approche clinique du sujet prenant en compte les sous-cultures (Hebdige, 2008), les revendications minoritaires (Bourseul, 2014) et l’émergence de nouvelles formes de sexualité par les objets (Tordo, 2019). Pour cela, nous prendrons en compte l’histoire de la relation du sex-toy au symptôme, notamment dans ses origines de massage pelvien, de l’hystérique ou des dames de voyage des marins, afin d’expliquer certaines fonctions psychiques d’usage de ces objets. Sex-toy est un terme du XXe siècle relatif à l’industrie des objets sexuels; nous aborderons leur histoire dans leur prise dans la pratique en solitaire et leurs rapports à la libération sexuelle. Nous verrons ainsi que le sex-toy ne peut pas être réduit à la théorie de l’objet partiel (l’identification du sujet au cours de son développement à un objet ou une partie du corps qu’il a investi), et que sa fonction psychique a été influencée par l’histoire de son passage de l’autorité médicale à une émancipation sexuelle.

LE PAROXYSME HYSTÉRIQUE ET L’APPARITION DU VIBROMASSEUR

Le médecin hollandais Pieter von Foreest, alias Domini Petri Foresti (aussi surnommé l’Hippocrate des Hollandais), propose en 1653 dans son ouvrage Observationem et curationem medicinalium ac chirurgicarum pour soigner les femmes hystériques la pratique de la praefocatio matricis (« suffocation de la matrice »), par un massage des parties génitales. En parlant des symptômes hystériques, il décrit cette pratique de la manière suivante :

Quand ces symptômes apparaissent, il est selon nous nécessaire de requérir l’assistance d’une sage-femme qui va masser les organes génitaux d’un doigt enfoncé à l’intérieur, en utilisant de l’huile de lis, de racines de plantes musquées, de crocus, ou similaire. Et de la sorte, l’affligée est portée au paroxysme de l’excitation.

Maines, 1999, p. 43

Le traitement des hystériques par excitation des parties génitales jusqu’au paroxysme était une pratique préconisée de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, que l’on retrouvait même chez Galien (Saul, 2005, p.44). Cette thérapie consistait en un massage pelvien, afin de remettre l’utérus à sa place. Il s’agissait de masser le clitoris et la vulve de la femme avec la main jusqu’à l’obtention d’un état appelé « paroxysme hystérique », au cours duquel la femme avait les signes suivants : « Celui-ci entraînait des rougeurs de la peau, la sensation d’être à bout de souffle, le manque de réaction à des stimuli externes et une perte de contrôle passagère » (Saul, 2005, p. 44). Le paroxysme était déclenché par le « retour de l’utérus à sa position naturelle» et les symptômes étaient provoqués par le fait qu’« il étranglait et étouffait la patiente, qui perdait son souffle »; et enfin, c’était l’expulsion de fluides vaginaux qui signait le retour de l’utérus à sa forme et à sa taille originelles (Saul, 2005, p. 44).

Si le traitement avait de très bons résultats selon les protocoles scientifiques médicaux de l’époque, le problème était qu’il devait être réitéré et qu’il pouvait durer jusqu’à une heure, si bien qu’il était très dispendieux pour les médecins. Différents instruments et techniques tentèrent de soulager la tâche manuelle du médecin ou de la sage-femme. Tout d’abord, il y eut l’hydrothérapie pour soigner les troubles féminins : au XVIIIe siècle les villes d’eau développèrent des appareils hydriques spécialisés, tels que la technique de la douche pelvienne (Maines, 1999). Les stations thermales vont développer la physiothérapie et se fournir en appareils mécanothérapeutiques du Suédois Gustave Zander en 1850, notamment le premier percuteur à précision. En 1869, le médecin américain George Taylor fait breveter des machines de massage avec des moteurs à vapeur. Il prévient alors les médecins des risques d’abus de l’utilisation de ces machines par les patientes (il s’agissait de tables matelassées avec un trou au niveau où le bas-ventre doit être placé, dans lequel il y avait une sphère actionnée par le moteur à vapeur pour masser la région pelvienne par vibrations). Cependant, ce matériel trop encombrant, adapté aux stations thermales, ne correspond pas aux caractéristiques des cabinets médicaux de l’époque. Et le vibromasseur électromécanique à usage médical apparaît à la fin du XIXe siècle, période où le massage des parties génitales de la femme faisait partie des gestes thérapeutiques hebdomadaires des médecins. Ces derniers se plaignaient de la lenteur et de la relative inefficacité des thérapies physiques (Maines, 1999). La maison Weiss va alors proposer le premier vibromasseur, dessiné par le médecin Joseph Mortimer Granville et breveté au début des années mille huit cent quatre-vingt. C’est le « percuteur mécanique à ressort » de 1883. Bien que Granville soit réticent à ce qu’il serve à soigner l’hystérie, ce ne sera pas le cas des médecins qui d’ailleurs écrivirent très tôt que son utilisation sur des femmes enceintes provoquait des contractions utérines. Il est intéressant de noter qu’en France on considère que l’inventeur du vibromasseur est le médecin Marie Gabriel Romain Vigouroux en 1878 (Giami, 2009), contrairement au monde anglophone. Travaillant dans le service de Jean-Martin Charcot, il était le successeur de Guillaume Duchenne au service d’électrothérapie de la Pitié-Salpêtrière (Maines, 1999). Le marché va rapidement se développer, si bien qu’à l’exposition universelle de Paris de 1900, une douzaine d’appareils à vibrations à usage médical était présentée. Parmi les machines les plus célèbres, il y a celle du Dr John Butler qui avait inventé une « machine de massage électrique » (Maines, 1999) en 1888, mais aussi les « électrodes vaginales », « l’excitateur vulvo-utérin » et « l’electro-spatteur », etc. Ces solutions techniques permettaient d’augmenter l’efficacité des médecins, non seulement parce que la pratique était physiquement moins dispendieuse, mais aussi parce que le paroxysme hystérique était obtenu plus rapidement, permettant au médecin de pouvoir pratiquer ces techniques quotidiennement sur un plus grand nombre de patientes. Comme l’explique Jennifer Saul : « Cette solution satisfaisait tant les patientes que les médecins, bien que de façon différente. Les médecins pouvaient fournir une thérapie efficace et soigner aisément un grand nombre de femmes, qui, elles, revenaient régulièrement pour de nouveaux traitements » (Saul, 2005, p. 45).

Des traités médicaux vont alors être publiés à l’usage des médecins afin d’expliquer l’utilisation du vibromasseur, tel que celui de A. Sigismond Weber de 1889 intitulé Traitement par l’électricité et le massage (Weber, 1889), très explicite et méticuleux sur les manipulations internes et externes pour le massage de la vulve. Le vibromasseur en tant qu’outil médical pour le traitement des troubles féminins, disparaîtra progressivement des cabinets médicaux, ainsi que des revues médicales respectables, à partir de 1920. C’est en 1960 qu’il réapparaîtra en tant que gadget érotique et non plus sous couvert de traitement médical.

Ainsi, le vibromasseur palliait aux frustrations sexuelles et aux défaillances des maris des femmes hystériques, si bien que le vibromasseur serait la promesse d’un contrôle du sujet sur la jouissance. Nous retrouvons ici les propos du psychanalyste Jacques Lacan (Bruno, 2008). Pour lui, il n’existe pas de rapport sexuel, ce qui signifie que contrairement à la majorité des animaux, chez les êtres humains il n’y a pas de lois instinctives à suivre pour pouvoir s’accoupler. Face à cette impossibilité du rapport, le phallus vient faire suppléance, cela signifie que le pénis est constitué comme un objet conférant des coordonnées et un certain savoir sur le sexuel, qui ont pour fonction de compenser l’absence de lois instinctives. Il vient faire représentation au sexuel. C’est ce qu’il appelle la « jouissance phallique », c’est-à-dire la limitation de la jouissance qui résulte de l’appareillage au corps du langage par la représentation du sexuel par le phallus. Cependant, ce n’est qu’une suppléance, et le sexuel n’est pas la sexualité phallique, c’est-à-dire propre à la jouissance phallique résultant de la suppléance par le phallus, et ne peut pas s’y réduire. Comme le dit l’actrice Ovidie lors d’un entretien pour une revue psychanalytique :

C’est très compliqué d’avoir un orgasme en ne pensant à rien, tandis qu’avec un sex-toy, en particulier un vibromasseur, la simple sensation mécanique apporte un orgasme réflexe. Ce n’est pas systématique, ni présent chez tout le monde, mais c’est possible. Je peux jouir en pensant à un radiateur. [...] S’il est possible de jouir sans aucune altérité, sans une personne réelle ou imaginée, pour le coup, en effet, « il n’y a plus de rapport sexuel ».

Lebovits-Quenehen, 2012, p. 130

Pourtant, il nous semble au contraire que le sex-toy vient faire suppléance d’un rapport. En ce sens, à la manière du phallus, il vient se constituer, par sa matérialisation, comme objet de suppléance, c’est-à-dire objet qui vient régler le sexuel. Ici se pose la question de la manière dont la personne serait remplacée par un objet : comme le montre dans une orientation non psychanalytique la philosophe Jennifer M. Saul (Saul, 2005), l’histoire même du vibromasseur est celle d’une substitution de la figure du médecin à un objet domestique. Si cela est vrai pour la grande Histoire, nous pouvons nous demander ce qu’il en est pour la petite, celle de la personne. Le sex-toy vient-il se substituer à une personne? Comme pourrait le laisser supposer le « toy » du terme sex-toy, cette substitution se fait-elle à la manière de l’objet transitionnel conceptualisé par Winnicott (Winnicott, 1975)?

LA POUPÉE SEXUELLE COMME OBJET DE SUBSTITUTION

La synthétique histoire du vibromasseur, que nous venons de redonner, ne donne qu’un angle de vue de l’histoire du sex-toy. Cette histoire doit être confrontée à un autre angle de vue qu’est celui de la poupée sexuelle. Le sex-toy n’est pas seulement l’héritier du vibromasseur, mais aussi de la poupée sexuelle, qui elle ne s’origine pas dans la médicalisation, mais une politique de santé.

L’invention des poupées sexuelles est datée du XVIIe siècle (les sources historiques ne sont pas toutes d’accord et d’autres sources donnent le XVe siècle). Appelées « dames de voyage », ces poupées sont créées en tissus pour les marins français pendant leurs voyages, le but était d’éviter la transmission de maladies sexuellement transmissibles lors des voyages (Arbois, 2016, pp. 233-236). Elles se développent en Europe, si bien qu’au Japon on parlait des « épouses hollandaises » pour désigner ces marionnettes en tissus conçues pour les marins hollandais au XVIIe siècle, que les Japonais ont connus lorsqu'ils commerçaient avec eux (Arbois, 2016, pp. 233-236). La conception contemporaine des poupées sexuelles a été largement influencée par l'artiste Hans Bellmer (1902-1975), qui est sans doute, avec Pierre Molinier, l'artiste faisant entrer dans l'art la question du sex-toy. Dans les années 1933-1934, il se positionne en rupture par rapport aux pratiques artistiques de son temps en s'intéressant à la nostalgie de l'enfance. Il fait alors fabriquer une poupée grandeur nature. C’est sa « Die Puppe », qu’il nomme Ursula (nom de sa jeune cousine). Comme le montre la forte charge érotique de ses photographies, elle est un « dispositif de rébellion contre toute autorité » et une « expression de l'érotique contemporain » (De la Beaumelle, 2006). Elle répond à la double objection d'être un objet de plaisir et un objet expérimental. Il s'agit pour lui de « cerner le "foyer" central de son sexe » (De la Beaumelle, 2006, p. 26).

Un cas très étudié par la psychanalyse est celui de l'artiste peintre Oskar Kokoschka (Autriche-Hongrie, 1886-1980) qui en 1916, lorsque sa femme Alma Mahler le quitte pour Walter Gropius, prend ses mesures sur tous ses vêtements pour confectionner une poupée à son effigie. Il passa le reste de sa vie avec cette poupée qui devint sa muse et avec laquelle il eut une vie conjugale. La psychanalyste française Laurie Laufer propose pour cette poupée le concept de « surface illusionnaire » et en donne l’explication suivante :

La poupée [...] serait un objet-fantôme dont le contact pourrait créer ce que j’appellerai une « surface illusionnaire », passage nécessaire pour accéder à la représentation de l’absence. [...] La création d’un objet-fantôme deviendrait alors cette « figure de bord » dont parle Louis Marin, un tracé qui permettrait une forme symbolisable.

Laufer, 2004, p. 68

Autrement dit, le sex-toy est un tracé du sexuel de l’objet (comme objet total) dans son absence, cela parce qu’il est destiné à être jeté. En effet, reprenant l’histoire de la relation de Kokoschka avec sa poupée, elle montre que cette poupée avait été créée pour être tuée, en s’appuyant sur la citation de Pierre Fédida « Et si, somme toute, l’objet n’était fait que pour être jeté? » (Laufer, 2004, p. 75). Ces propos de Fédida font écho à ceux du psychanalyste anglais Donald Woods Winnicott qui proposait en 1969 de différencier la relation d’objet de l’usage de l’objet (Winnicott, 2000). La relation d’objet se comprend dans la conception d’un sujet isolé, alors que l’usage d’un objet ajoute à cette dernière des caractéristiques du comportement et de la nature de l’objet. « Ainsi l’objet, s’il doit être utilisé, doit nécessairement être réel, au sens où il fait alors partie de la réalité partagée, et non pas être simplement un faisceau de projections. » (Winnicott, 2000, p. 234)

Le sujet doit donc développer une capacité à utiliser l’objet, qui résulte nécessairement d’un changement dans le principe de réalité. Pour qu’il y ait usage, il ne suffit pas qu’il y ait relation, mais il faut que l’objet soit reconnu comme « une entité de plein droit », c’est-à-dire qu’il ait une existence en dehors de l’aire de contrôle du sujet. Cette existence n’advient que par sa survivance à la destruction. Ainsi, Winnicott formule par des propositions simples ce qui se passe au niveau psychique pour le sujet : « “Hé! l’objet, je t’ai détruit.” “Je t’aime.” “Tu comptes pour moi parce que tu survis à ma destruction de toi.” » (Winnicott, 2000, p. 236)

Dans l’usage, une chose devient un objet pour le sujet, quand il survit à sa destruction. C’est ainsi que nous comprenons les propos de Fédida et de Laufer sur l’objet comme étant fait pour être tué, sauf que nous dirions plutôt qu’il est fait pour être détruit (contrairement à la situation particulière qu’analyse Laufer où l’objet doit être tué, car il est pris dans le processus du deuil). Nous pouvons nous demander si l’objet sexuel ne devient objet sexuel que pour résister à la destruction. Ne vient-il pas protéger un autre de la possible destruction par la sexualité de l’usager (au sens winnicottien)? Posant ainsi la question pour le sujet : l’autre pourrait-il survivre à la dimension destructrice de ma sexualité? L’objet acquiert une continuité fantasmatique grâce à sa survivance, et la continuité de l’objet se constitue par la survivance de l’objet sexuel à la destruction propre à la sexualité du sujet. En tant que non-humain, le sex-toy pourra être investi comme objet sexuel dont la possible destruction n’engage pas la perte de l’objet. Autrement dit par sa résistance à la destructivité, le sex-toy permet d’expérimenter une fonction de protection de l’objet sexuel face à la destructivité, permettant de constituer psychiquement l’usage chez le sujet.

De plus, Winnicott dans un supplément à ce texte, explique qu’il n’est possible de faire usage que si le sujet accepte qu’on use de lui. Il semble ainsi, comme nous le verrons avec les deux vignettes cliniques, que le sex-toy permet un compromis pour faire usage, malgré la crainte, que l’autre fasse usage de soi. Ainsi, il est intéressant de remarquer la place symbolique du sex-toy dans les mouvements d’émancipation sexuelle dans lesquels, justement, était refusée une certaine forme d’usage de soi par l’autre. Après avoir été un élément de domination par la médicalisation de la sexualité, le sex-toy devient un instrument d’émancipation sexuelle, dans la deuxième moitié du XXe siècle, par sa possibilité de substitution à la figure du médecin.

LE SEX-TOY COMME INSTRUMENT D’ÉMANCIPATION

Différents travaux des cultural et gender studies proposent des analyses de la fonction du sex-toy dans les mouvements de libération des femmes et des homosexuels, principalement. Cette place semblerait liée à celle de la conception de la masturbation comme pratique d’émancipation. Comme l’explique le célèbre historien américain Thomas Laqueur dans Le sexe en solitaire : contribution à l’histoire culturelle de la sexualité, dans le chapitre « L’essor de la masturbation d’Onania au Web », le sex-toy sera pris dans le processus de revendication de la masturbation comme technique d’émancipation. Au XXe siècle, « la masturbation reçut l’aval d’abord du mouvement des femmes, puis de diverses parties du mouvement gay qui y virent une pratique au service de la liberté, de l’autonomie et de la rébellion contre le statu quo » (Laqueur, 2003, p. 92).

Le sex-toy devient un objet permettant d’explorer les possibilités masturbatoires qui, elles-mêmes, sont un moyen d’expérimentation et de libération de soi, de son corps. La particularité sexuelle de la masturbation serait irréductible à la relation sexuelle. La masturbation n’est plus un substitut des relations sexuelles, mais une forme de sexualité. Ainsi, les sex-toys, parce qu’ils renvoient à la masturbation, « sont venus à représenter ouvertement la sexualité alternative et, plus généralement, l’expression de soi d’un point de vue sexuel » (Laqueur, 2003, p. 99).

Le sex-toy incarne donc, et cela résulte aussi de sa survivance à la destruction, une dimension épistémique sur la jouissance. Le psychanalyste Éric Bidaud, dans son ouvrage Psychanalyse et pornographie, affirme que chez le jeune adulte la pornographie est « l’attente d’un savoir qu’il voudrait faire correspondre à la jouissance d’un voir » (Bidaud, 2016, p. 167). Pareillement à ce que Bidaud décrit pour la pornographie, la libération sexuelle voit dans le sex-toy une expectative de savoirs sur la jouissance par la matérialité. Ce qui semble se confirmer par les travaux du psychanalyste français Jacques André. En effet, il pense la libération sexuelle comme une tentative de maîtriser le sexuel par des pratiques et des techniques :

La « libération sexuelle » a bouleversé le comportement et les pratiques des hommes et des femmes, elle a laissé intacts le conflit psychique et sa cohorte de symptômes et d’inhibitions. La sexualité ne serait que pratique et technique, il suffirait d’apprendre par coeur le Kamasutra. Mais elle est aussi, et d’abord, psychique.

André, 2016, pp. 16-17

Par conséquent, après son instrumentalisation de la sexualité au service de l’autorité médicale, par sa possibilité de substitution à la figure médicale (il n’y a plus besoin du médecin pour se faire un massage pelvien), le sex-toy va passer à l’instrumentalisation (réduction de la sexualité à des pratiques et des techniques) de la sexualité du sujet en tant que sienne dans une visée émancipatoire. Cette instrumentalisation repose sur sa fonction de « surface-illusionnaire » c’est-à-dire un tracé permettant la symbolisation de l’absence. Le sex-toy possède une dimension de surface-illusionnaire, cela signifie qu’il va déconstruire le fantasme vers la sensation, en construisant un autre fantasme, que nous avons déjà tenté d’analyser dans les romans de Guillaume Dustan et Catherine Millet, celui de la pure sensation, autrement dit, un fantasme d’un hors culture purement physiologique par les pratiques sexuelles (Saint-Jevin, 2013). Il vient dissocier la question du « Qui? » de celle du « Comment? », laissant croire que le comment de la sensation serait indépendant d’un ensemble fantasmatique renvoyant au « Qui? ». Ainsi, il est une surface-illusionnaire permettant la symbolisation en faisant exister les sensations liées à l’objet (au sens psychanalytique d’objet total) dans l’absence de ce dernier. Le sex-toy est émancipateur parce que par l’instrumentalisation qu’il permet, il peut être pris dans la tendance contemporaine de la réduction du sexuel à l’identité, via l’identité sexuelle au sens de : c’est ce que je suis qui définit ma relation à l’objet (au sens psychanalytique du terme).

DEUX RÊVES : CONSÉQUENCES CLINIQUES DE L’ARCHÉOLOGIE DE L’OBJET SEXUEL

Propre à la psychanalyse, le travail du rêve ouvre plus particulièrement aux enjeux inconscients des sex-toy, pour cette raison nous proposerons ici deux rêves de deux analysants. Mais d’abord, revenons sur le terme même de sex-toy qui pose un problème pour la psychanalyse, qui a déjà été soulevé ailleurs par Winnicott. En effet, cette notion de 'toy', de jouet, renvoie à une conception d’adulte du jeu de l’enfant. Dans ses lettres, Winnicott répond à Marjorie Stone qui lui avait écrit pour l’informer de la fabrication de poupées possédant des organes sexuels « selon les indications données par l’Institut de psychologie de l’enfant ». Le 14 février 1949, il lui explique qu’ici elle plaque la langue de l’adulte sur celle de l’enfant. Il lui répond :

En même temps que j’estime qu’il y a certains enfants qui, à certains moments, peuvent tirer quelque chose des poupées dont les organes génitaux sont apparents, je suis beaucoup plus certain que pour la vaste majorité d’entre eux, se trouver face à une de ces poupées aurait pour effet une extrême confusion. À mon sens, une poupée c’est bien plus qu’un bébé non vivant. De fait, il n’est même pas nécessaire qu’elle ait l’air d’un bébé.

Winnicott, 1987, p. 45

La recherche de la plus grande ressemblance possible dans le jouet est pour Winnicott un fantasme de l’adulte qui témoigne d’une méconnaissance du monde du jeu de l’enfant. Allant plus loin dans sa critique, afin de montrer cette confusion des langues, il en vient à dire : « La logique de vos poupées mènerait à faire des ours en peluche qui mordent pour de bon si on les taquine » (Winnicott, 1987, p. 26) Ainsi, le mot sex-toy en soi propose une association étrange lorsqu’on le pense dans le continuum de la sexualité infantile vers la sexualité adulte. En effet, le jeu chez l’enfant n’est pas un simulacre ou une substitution, et le mot sex-toy témoigne d’une confusion des langues, de la relation à l’objet partiel. Le texte de Freud « Les transpositions de la pulsion et, en particulier, de l’érotisme anal » (1917) (Freud, 1965) est souvent considéré comme un texte paradigmatique de la conception des relations entre objets partiels et objet d’amour. Le fétichisme sera progressivement conceptualisé comme un attachement à l’objet partiel, comme le pénis de la mère. Puis, Karl Abraham définira les différents stades sexuels en fonction de l’objet partiel formant des stades psychosexuels (Parmentier, 2009). Melanie Klein reprendra ces coordonnées dans ses concepts de bon objet/mauvais objet, introjection/projection, partiel/total. Les objets partiels sont des parties du corps qui vont se constituer psycho-physiologiquement en objet de la pulsion (Parmentier, 2009). Pour autant, est-il possible de penser le sex-toy comme l’objet partiel de la pulsion, comme excitateur de l’objet partiel? Effectivement, les formes contemporaines du sex-toy en font un objet (au sens courant du terme) agissant sur un objet partiel, différent selon les fonctionnalités du sex-toy. Pourtant, quelque chose dans le sex-toy persiste de l’usage de l’objet au sens winnicottien et dépasse la question de l’objet partiel. En effet, il semble que les différentes fonctions psychiques de l’objet, pour le sex-toy, ne sont possibles que par sa survivance à la destruction.

Dépassant la réduction de l’objet aux théories de l’objet partiel, le psychanalyste français Serge Tisseron différencie cinq fonctions psychiques de l’objet. Après avoir expliqué que les objets ont une fonction subjectivante, c’est-à-dire qu’ils interviennent dans la constitution du psychisme, ce que disait Freud en parlant de relation d’objet, il différencie la fonction transitionnelle, la fonction de fétiche (trésor), la fonction de mémoire et les fonctions de projection/introjection (Tisseron, 2017). Cette dimension subjectivante se voit dans les relations des personnes à leur sex-toy qui bien souvent leur donnent un nom; ainsi des analysantes nous ont dit l’appeler : « roger », « mon p’tit ramoneur », « mimi », etc. Selon ces catégorisations, nous pouvons penser que le sex-toy, par sa fonction d’objet, ne se réduit pas à une excitation de l’objet partiel. Le sex-toy fait mémoire parce qu’il vient être un agencement de signifiants. Ce sont les « effets de mémoire du signifiant » (Saint-Jevin, 2019). Nous avons retrouvé cela dans le rêve d'une jeune analysante, alors en analyse depuis deux ans.

Étudiante brillante, étant venue consulter à la suite de ce qu’elle appelait des crises d’angoisse, après plusieurs années d’analyse, Clara nous raconta un rêve dans lequel elle était dans la salle de bain, et elle se sentait “en manque” comme elle nous le disait. Elle prit sa brosse à cheveux et se l’enfonça “jusqu’au fond”. Puis, elle fut prise de panique lorsque sa mère tapa à la porte. Dans ce rêve, la brosse à cheveux est un élément essentiel, car elle l’associait immédiatement à un événement de son enfance, où elle avait commis son “premier petit crime” (elle avait volé un objet), et en rentrant chez elle sa mère savait ce qu’elle avait fait. Elle ne lui dit rien, lui attrapa sa queue de cheval, et la lui coupa d’un coup de ciseaux. Dans cette scène de castration, la brosse à cheveux fait revenir les poils comme comblant du manque de ce que sa mère lui a pris, mais surtout, en même temps, est un compromis de réponse à la question “qu’est-ce qu’il y a sous les poils?”. Autrement dit, à défaut d’un savoir visuel, le sex-toy, comme extension de soi, vient permettre un savoir par la sensation de toucher, de ce qui se joue sous les poils. Dans le rêve, cet objet sexuel improvisé a plusieurs fonctions, que nous retrouverons dans l’usage par Clara de son sex-toy. Tout d’abord, le fait que la mère frappe à la porte, mais ne puisse pas rentrer, symbolise la fonction de compromis du sex-toy pour Clara : faire usage du sex-toy tout en limitant que l’autre puisse faire usage du sujet (elle peut l’utiliser tout en limitant qu’on l’utilise elle). De plus, elle acheta ce dernier avec la complicité de son petit ami, pensant que cet objet ramènerait le désir entre eux. Son petit ami finit par se séparer dans une sorte de jalousie, dont l'origine était le sex-toy. Cet objet de forme phallique lui permit de se sentir femme, au point qu’eut lieu un réinvestissement du corps à travers le sport et le désir de plaire aux hommes. Comme elle l’expliquait, elle savait à présent ce qui lui donnait du plaisir, elle n'avait donc plus peur des hommes. Le sex-toy est venu compenser la perte de la castration (et était donc une mémoire de la castration), et en ce sens ouvrir à une identification sexuée.

En même temps, il peut aussi être un objet transitionnel, il n’est ni vraiment soi ni vraiment l’autre, c’est un objet sexuel qui vient tenir le fantasme. Il permet une négociation avec la réalité de l’autre sexuel, notamment en le protégeant de la destruction. Dans le rêve à la fois Clara est étonnée que la brosse ressorte intacte et que la porte résiste aux coups de la mère. Ainsi, il peut être soit un trésor renvoyant aux objets que l’enfant amasse sans lien, si ce n’est qu’ils sont les siens, et ne permettant pas une relation ou une négociation avec l’autre, ils viennent seulement défendre le sujet de la dépendance à l’autre, puisque Clara n’a plus besoin de l’autre pour avoir un orgasme. S’il est fétiche, alors il incarne une fonction immédiate capable de répondre en permanence aux sollicitations, c’est un « sein toujours disponible », mais ce n’est pas seulement un objet partiel toujours disponible, puisqu’il vient matérialiser et représenter l’orgasme. Cette disponibilité n’est pas qu’une question de présence/absence, mais renvoie aussi à l’entrelacement du désir dans le symbolique et la culture, dans les échanges nécessaires à la sexualité avec l’autre. Ici, il y a une instrumentalisation du rapport à l’objet qui n’est pas nécessairement ritualisée. Enfin, à la manière dont l’enfant va rejouer avec ses jouets des situations, il projette sur eux son monde interne, pour pouvoir introjecter en lui la situation. C’est le fameux exemple de l’enfant qui vient d’être puni, qui joue avec deux jouets, dont un qui punit l’autre. Pareillement, le sex-toy va avoir ce rôle d’introjection. Lors de l’utilisation d’un sex-toy, au moment de l’orgasme il est souvent très important de choisir la bonne image, la bonne personne, la bonne situation. Cette concordance de l’image avec l’orgasme vient comme donner une réalité au fantasme au sens de produire des effets, c’est alors un moment de liaison entre des motions et un imaginaire. Par cette liaison, quelque chose de la personne est alors introjectée, comme nous l’a montré un rêve de Lucas, un de nos analysants.

Jeune artiste, fraîchement diplômé de son école d’art, Lucas était venu en consultation afin de vaincre sa timidité avec les femmes. Il se plaignait de ne pas réussir à “créer du lien”. Soit il n’arrivait pas à aborder les femmes qui lui plaisaient, soit ça ne durait pas plus d’un soir, et le lendemain était un jour où il se prostrait chez lui dans un grand sentiment d’abandon. Au cours de son analyse, Lucas acheta un fleshlight (masturbateur manuel en forme d’orifice). Cet achat fut l’objet de nombreuses ruminations et rationalisations, notamment autour de la question de l’argent, mais aussi de l’objet idéal : « j’étais obsédé par les fleshlights ». Il se mit à étudier les caractéristiques des meilleurs modèles, les avis des utilisateurs sur les différents modèles, leur prix, leur forme, etc. Il finit par acheter un modèle en camouflage, lui rappelant la dimension militaire, le monde militaire lui rappelant sa famille. Il le rangeait régulièrement dans son placard à côté de son lit. Il nous raconta alors le rêve suivant : « J'ai fait un rêve, enfin ce n’est pas vraiment un rêve, vous allez voir. J'ai rêvé de mon fantasme de prostitution. Je me suis réveillé excité, j'avais vraiment envie d'une présence. Vous savez ces états après le rêve, on est ni en train de rêver ni réveillé. J'avais l'impression qu'il y avait une fille avec moi dans l'appartement, que j'avais juste à la sortir du placard [placard dans lequel était rangé son fleshlight]. » Nous voyons que le fleshlight constitue, à la manière dont il parlait des prostituées, un sein toujours disponible, qui ne peut pas se refuser à lui. Il nous raconta que lors de l’utilisation du fleshlight le moment de l’éjaculation était essentiel pour lui, il fallait sélectionner ce à quoi il penserait, car à ce moment, par l’appel du corps qu’est la jouissance, le scénario imaginaire prenait chair. Le fleshlight lui permettait ainsi non seulement d’introjecter une situation, une scène, les qualités d’une personne, etc., mais faisait aussi « surface illusionnaire ». Nous voyons bien que dans l’état crépusculaire le fleshlight appelait à la symbolisation de la femme, dans une dimension métonymique. De plus, le fleshlight n’était ni le soi, ni l’autre, mais dans un espace intermédiaire : il vient permettre de dépasser l’auto-érotisme en introduisant l’extériorité corporelle, la matérialité autre de l’objet. C’est en ce sens qu’il était une forme de présence pour Lucas. Il venait faire représentation pour la poussée de la pulsion et par sa matérialité venait lier les représentations de la pulsion au corps perçu de la sensation.

Ici, la notion des « orgasmes réflexes », que l’actrice Ovidie décrit dans un entretien avec la psychanalyste Anaëlle Lebovits-Quenehen, nous éclaire sur le lien au fleshlight de Lucas. Ces « orgasmes réflexes » sont une introjection des sensations psychophysiologiques (Lebovits-Quenehen, 2012). À travers la projection, il peut devenir une sorte d’auxiliaire du moi, c’est-à-dire qu’il vient incarner une fonction psychique du sujet, comme on l’entend dans les propos d’Ovidie où il vient incarner une dimension presque détachée de soi, « réflexe » par exemple.

CONCLUSION

Par ce bref essai de psychanalyse du sex-toy s’appuyant sur les études culturelles, qui n’est qu’une invitation à penser ces sexualités par les psychanalystes, nous avons vu que sa fonction psychique a été influencée par l’histoire de son passage de l’autorité médicale à une émancipation sexuelle. En effet, son histoire n’est pas sans lien avec l’histoire de la médecine et surtout du traitement des pathologies psychiques à travers le vibromasseur. Ce qui nous a amené à enrichir la conception du sex-toy basée sur le vibromasseur par celle de la poupée sexuelle. Ces deux formes du sex-toy vont participer au cours du XXe siècle, à l’émancipation sexuelle et vont pallier à une absence, une défaillance, permettre une substitution ou une survivance. Ainsi, nous avons vu que les caractéristiques psychiques du sex-toy sont la présymbolisation de l’absence de l’autre, l’expérimentation de la part destructrice de sa sexualité par la survivance à la destruction au fondement de l’usage, l’exploration de l’objet partiel, d’auxiliaire du moi, une fonction transitionnelle, une fonction de fétiche, mais aussi une fonction de mémoire (au sens des effets de mémoire du symbolique) et des fonctions de projection/introjection. Cependant, sa promesse de régression aux jeux de l’enfant, celui de la découverte du corps notamment, nous a semblé être une illusion au sens que la ressemblance à laquelle tendent ces objets ne témoigne pas d’un jeu réel, comme celui de l’enfant, mais d’une substitution. Il vient libérer, mais en même temps sa plastique, par l’ensemble des possibles qu’elle permet ne va-t-elle pas conditionner, déterminer, le sujet à un certain rapport à sa jouissance?