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En introduction du numéro 14, volume 1 de Recherches féministes, paru en 2004, sous la thématique Femmes et sports, Suzanne Laberge écrivait : « Ce [le sport] bastion traditionnellement masculin fait rarement partie des priorités dans les débats féministes […]. Pourtant, le sport et l’activité physique renvoient à une sphère d’activités sociales qui traverse presque toutes les autres sphères, ce qui lui donne un pouvoir non négligeable dans la construction et la transformation des identités sociales ainsi que des rapports sociaux de sexe » (Laberge 2004 : 1). Près de 20 ans plus tard, les propos de Laberge sont toujours aussi pertinents.

En effet, le genre et le sport sont indissociables. Alors que le genre structure le sport, ce dernier participe à la réactivation et au maintien des rapports de pouvoir genrés en réactualisant un système binaire ancré dans l’hétérocisnormativité. Observatoire des rapports sociaux par excellence, le microcosme sportif agit telle une loupe sur les problématiques qui façonnent les sociétés. La marginalisation, sinon l’exclusion, de certains groupes de la sphère publique, la hiérarchisation insidieuse des individus les uns par rapport aux autres et l’instrumentalisation de peurs irrationnelles pour justifier le traitement différencié auquel font face des membres de nos sociétés ne sont que quelques exemples de phénomènes insidieux à l’oeuvre partout, mais qui émergent de façon visible dans le sport.

On aurait toutefois tort de ne brosser qu’un portrait sombre du sport. S’il est un vecteur d’exclusion, il peut aussi agir comme un puissant instigateur d’inclusion sociale, de vivre ensemble, et participer à bâtir une société plus inclusive. Les bienfaits de l’activité physique ne s’arrêtent pas à la santé, qu’elle soit physique ou mentale. Le sport peut servir d’ancrage dans une collectivité, de lieu de socialisation, de milieu d’éducation et ainsi de suite. Autrement dit, il possède les deux revers d’une médaille.

Dans les dernières décennies, des chercheuses et des chercheurs de différents horizons – communication, sociologie, anthropologie, éducation, etc. – ont démontré par l’étendue de leurs travaux toute la complexité du champ sportif étudié à l’aune du genre. Le numéro que nous vous présentons aujourd’hui est la preuve de la fécondité de ce sujet d’étude.

Parmi les sphères de recherche qui se sont rapidement imposées, nous retrouvons la situation des femmes oeuvrant dans le milieu sportif. Les structures du sport contemporain qui se mettent en place à la fin du xixe siècle et au début du xxe reposent d’abord sur l’exclusion des femmes. Par exemple, le baron Pierre de Coubertin, le père des Jeux olympiques modernes, affirmait que « le véritable héros olympique est […] l’adulte mâle individuel. […] Une olympiade femelle serait impensable, impraticable, inintéressante, inesthétique et incorrecte » (Bohuon 2012 : 40). À la même période, de nombreuses théories circulent sur les femmes et le sport. Les personnes de sexe féminin, en raison de leur « faible constitution », de leur « nature » fragile et des supposés risques pour leur fertilité devraient s’abstenir de prendre part à la pratique sportive (Detellier 2015; Bohuon 2012). Seules exceptions : les sports (par exemple, la gymnastique et le patinage artistique) qui mettent de l’avant la grâce et la beauté, et qui préparent les femmes au rôle de leur vie : la maternité.

Certes, les choses ont changé en plus d’un siècle. Les femmes ont maintenant accès à la pratique sportive dans une majorité de pays et pour la première fois de l’Histoire, les Jeux olympiques de Paris, en 2024, seront paritaires. Toutefois, sous ces avancées importantes subsistent des inégalités de tous ordres qui entravent la participation pleine et entière de toutes les femmes au système sportif.

Encore aujourd’hui, les femmes qui atteignent les plus hauts échelons de leur sport ne peuvent que rarement espérer obtenir la même reconnaissance et les mêmes conditions d’exercices que leurs collègues masculins. Il en va de même au hockey, sport national canadien et québécois. En 2006, Adams relevait que, si le hockey en était venu à incarner une part de l’identité canadienne, force est d’admettre que cette « canadianness », pour reprendre l’expression de la chercheuse, est d’abord masculine et blanche. L’article de Nuria Jeanneret et d’Isabelle Courcy sur les carrières des hockeyeuses québécoises de haut niveau permet d’ailleurs d’observer les obstacles qui subsistent sur le chemin de ces athlètes.

Les sportives ne sont pas les seules à devoir batailler pour faire entendre leur voix et gagner leur place dans un champ d’activité d’abord créé par et pour les hommes cisgenres. En effet, les postes de leadership en sport restent encore aujourd’hui à forte prédominance masculine. Des données recueillies en 2022 par le Laboratoire de recherche pour la progression des femmes+ dans les sports au Québec (Lab PROFEMS) de l’Université Laval témoignent des difficultés pour les femmes d’accéder aux postes de leadership dans le milieu sportif. Au Québec, à l’été 2022, les femmes occupaient 38,2 % des postes de direction générale dans les fédérations sportives provinciales. Dans les conseils d’administration, les hommes occupent 64,1 % des postes, comparativement à 33,4 % pour les femmes[1]. Seulement 35,3 % des postes de présidente ou de président d’un conseil d’administration sont occupés par des femmes. Du côté de l’Europe, en 2022, plusieurs pays obtiennent des statistiques similaires, comme les Pays-Bas avec 16 % de femmes dirigeantes ou encore l’Espagne avec 15 % (Conseil de l’Europe s. d.). Ces chiffres, qui mettent en évidence les disparités encore importantes entre les femmes et les hommes, ne sont pas immuables. En effet, la France a adopté en 2014 la Loi n° 2014-873 du 4 août 2014 pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes (1) (Légifrance 2016). La conséquence immédiate a été l’augmentation du nombre de femmes dirigeantes, qui a atteint 42 % en 2022. C’est donc dire qu’il y a des solutions pour faire progresser la place des femmes.

Ce manque de représentativité n’est pas uniquement perceptible dans les bureaux des fédérations, mais aussi sur les lignes de côté. En effet, les entraîneuses restent peu nombreuses, peu importe le pays, le sport ou le niveau où elles entraînent. Depuis des décennies, les chiffres que nous observons dépassent rarement la barre du 25 %. Norman et ses collègues parlent d’un plafond de béton plutôt que du fameux plafond de verre pour illustrer la situation des femmes en coaching (Norman, Rankin-Wright et Allison 2018). Dans son article, Corentin Simon Barbotin s’attaque à un autre rôle de leadership, soit celui d’arbitre. Au moyen de l’analyse des expériences de femmes arbitres au rugby et au handball, Simon Barbotin relève les asymétries entre celles des hommes et celles des femmes dans ces deux disciplines, démontrant comment les enjeux liés au genre affectent toutes les personnes sur le terrain, y compris les arbitres.

S’il est important de souligner que les femmes comme groupe social sont largement sous-représentées dans le sport et qu’elles doivent naviguer au milieu d’un ensemble de rapports de pouvoir genrés, une approche intersectionnelle nous invite néanmoins à prendre conscience que toutes les femmes ne font pas face aux mêmes enjeux. Cette prise de conscience essentielle engendre le besoin d’éclairer les expériences de toutes les femmes en évitant de tomber dans le piège de l’homogénéisation des vécus. C’est ce que font Geneviève Drolet et Manon Niquette dans leur article sur la pratique de l’activité physique et sportive chez les femmes âgées. Ces dernières rencontrent des obstacles liés à la fois à leur âge et au genre, ce qui contribue à faire de ce groupe social l’un des moins actifs au Québec. Or, en créant des espaces sécuritaires qui prennent en compte les quatre grands types de barrières auxquelles les femmes âgées sont confrontées – sécurité physique, image corporelle, représentation de soi et accessibilité financière –, il pourrait être possible de voir les femmes de plus de 65 ans devenir plus actives.

En contexte français, Damien Vanier de Saint Aunay, Gaëlle Sempé et Carine Guérandel explorent le mouvement de la danse hip-hop autogérée au confluent du genre et de la race. L’auteur et les autrices démontrent comment ce milieu sert, d’une part, à déconstruire des stéréotypes de genre, par exemple en permettant à des femmes d’acquérir un corps musclé et aux hommes de pratiquer la danse en contexte de mixité, et tend, d’autre part, à reproduire des normes sociales en faisant des hommes les dominants et en participant à exclure les femmes noires de la pratique de la danse hip-hop.

Les rapports de pouvoir genrés n’impliquent pas uniquement ceux entre les hommes et les femmes. Le genre, par le biais de l’hétéronormativité et de la cisnormativité qu’il engendre, génère également des formes d’exclusion liées à l’orientation sexuelle et à l’identité de genre. Or, le sport se structure avec force autour de la binarité et de la (re)production de scripts hétéronormés mettant entre autres en valeur une masculinité hégémonique décomplexée. Les personnes qui ne s’inscrivent pas dans ce modèle normatif se voient dès lors exposées à des expériences et à des conditions de pratique marquées par la différence et l’altérité.

Dans cette veine, Cyriac Bouchet-Mayer et Sylvain Ferez explorent les rapports à leur homosexualité qu’ont développés des hommes migrants gais originaires d’Afrique francophone dans leur pays d’origine et dans un contexte sportif. Pour certains de ces hommes, le sport a été le lieu de la prise de conscience de leur homosexualité. Pour d’autres, la réussite sportive leur a permis d’échapper au statut de « déviant » en permettant une mise en scène de la masculinité attendue. Paratonnerre pour les uns, le sport est aussi pour d’autres un lieu de « rééducation » à la sexualité où leur homosexualité pourra être « guérie ». Bref, des rapports complexes unissent le sport et l’orientation sexuelle dans les trajectoires de ces migrants.

La structure binaire du sport, où tout (ou presque) repose sur une division des compétitions entre femmes et hommes, est elle aussi porteuse de discrimination, particulièrement pour les personnes intersexes, trans et non binaires. Dans un rapport de 2020, Human Right Watch pointait du doigt la discrimination que vivent les femmes qui doivent subir des tests de « féminité », une pratique qui « violate fundamental right to privacy and dignity » (Human Right Watch 2020 : s. p.). Ces tests ont mené des femmes intersexes à subir des interventions médicales non nécessaires et non consenties afin de les rendre admissibles aux compétitions. En 2023, World Athletic a annoncé le bannissement des personnes trans des compétitions féminines (Agence France-Presse 2023), sans pour autant que cette décision soit appuyée par une recherche scientifique probante. Le sport (et la binarité absolue qu’il préconise au nom d’un fair-play basé sur la supposée supériorité des corps masculins dans la pratique sportive) devient un outil de discrimination envers ceux et celles qui n’entrent pas dans le moule de la binarité. Ces questions sont au coeur de l’article d’Elena Mascarenhas et de Benjamin Moron-Puech.

On aurait toutefois tort de croire que les milieux sportifs LGBTQ+ sont exempts de rapports de pouvoir. Matthieu Piau explore ces rapports à l’intérieur de son article sur un club de course à pied LGBT français. Non seulement des rapports de classe sont à l’oeuvre au sein des membres du groupe, mais il y a également des rapports de pouvoir genrés entre les hommes et les femmes qui s’impliquent dans l’organisation. De plus, Piau démontre que des participantes ou des participants trans préfèrent cacher leur transidentité aux autres membres du club de crainte de subir un traitement différencié de leur part. Malgré un milieu qui se présente sous des dehors ouverts à la diversité sexuelle et de genre, un espace cisnormatif où la norme devient l’homme gai se recrée.

Comme nous venons de le voir, le sport agit comme un espace de (re)production de rapports de pouvoir genré. Or, il n’est pas le seul milieu qui joue un rôle dans la perpétuation des stéréotypes et des préjugés; ainsi en est-il aussi du milieu médiatique. Ce dernier, lorsqu’il est croisé au sport dans la logique du complexe médiatico-sportif (Jhally 1989), tend à effacer les femmes et à recréer la cishétéronormativité si prégnante dans le champ sportif.

L’article proposé par Natacha Lapeyroux offre une analyse en trois temps des représentations télévisées des basketteuses françaises, de 2005 à 2015. On y constate comment le sport féminin est régulièrement trivialisé à travers sa médiatisation, en comparaison du sport masculin, et souvent assimilé à un spectacle de moindre qualité. Pour la sportive, le seul moyen d’accéder à la reconnaissance médiatique est d’offrir des performances hors de l’ordinaire, d’être la meilleure au monde. Mais comme le soulignent les travaux de la chercheuse, cette reconnaissance n’est jamais acquise une fois pour toutes. Dès que les succès sont moins fréquents ou que les revers s’accumulent, les sportives sont de nouveau reléguées à l’arrière-plan.

Ce ne sont pas que les athlètes féminines qui doivent conjuguer avec le complexe médiatico-sportif. Il en est de même des journalistes sportives. Non seulement elles sont sous-représentées au sein de la profession, mais celles qui parviennent à y faire leur place sont exposées à des conditions de pratiques différenciées de celles de leurs confrères de travail. Dans son article, Lou St-Pierre explore le rapport aux vestiaires masculins qu’entretiennent les journalistes sportives québécoises de 1970 à 2015. En effet, l’accès aux vestiaires est devenu un symbole de l’égalité entre les hommes et les femmes en sport. Or, bien que cet accès soit dorénavant rarement remis en doute, il ne signifie pas pour autant que les journalistes sportives ne doivent pas passer par un rituel initiatique particulier qui vise à remettre les pendules à l’heure : oui, elles peuvent exercer leur profession, mais non, elles ne seront pas traitées comme « one of the boys ».

Le complexe médiatico-sportif est conservateur, c’est-à-dire qu’il interroge peu les rapports de pouvoir en place ou pas du tout. Loin d’être un vecteur de changement social, il tend plutôt à générer des discours qui reproduisent et sécurisent le statu quo. Plus haut, nous avons souligné comment le sport est un milieu cisnormatif. Suivant cette logique, la presse sportive grand public tend elle aussi à s’aligner sur le même modèle. Dans leur article, Félix Pavlenko et Alexandre Baril proposent justement une analyse du traitement médiatique des sportif·ves trans dans la presse française, et démontrent à travers une analyse sociodiscursive et les théories développées en études trans que les stratégies mises en place par les journalistes pour présenter les sportif·ves trans relèvent du cis-sensationnalisme.

Alors que le genre impose plusieurs formes de violences symboliques dans le sport, il peut également induire d’autres formes de violence. Les dernières années ont vu plusieurs survivants et survivantes d’agressions sexuelles et psychologiques en contexte sportif faire entendre leurs voix. Ski alpin, natation artistique, waterpolo, hockey et plusieurs autres disciplines se sont retrouvés sous le feu des projecteurs, parfois en raison de l’inaction des décideurs devant les dénonciations d’agression, parfois en raison d’un climat toxique érigé en culture. Dans leur article, Camille Desrochers-Laflamme et Manon Bergeron abordent de front les violences sexuelles dans le monde du sport et plus précisément au sein de cinq établissements collégiaux québécois. Les recherches figurant dans ce numéro thématique de Recherches féministes permettent de mettre en lumière à quel point les inégalités de genre apparaissent sous différentes formes parfois plus subtiles et insidieuses qu’il y a 20 ans et donc plus difficiles à combattre. Sous un discours qui décrit la femme sportive comme l’égale de l’homme, plusieurs organisations sportives sont bien ancrées dans leur culture hégémonique qui valorise le masculin au détriment du féminin. Cependant, une vague de fond se soulève; on entend de plus en plus la voix de ces femmes sportives qui réclament l’égalité, l’équité et la reconnaissance. La recherche sur le genre en sport doit se poursuivre afin de continuer à mettre en lumière ces inégalités persistantes, mais surtout pour documenter les pratiques inspirantes porteuses de changement. Bonne lecture.