Comptes rendus

Roger Bourdeau (dir.), Helen Doyle, cinéaste : la liberté de voir, Montréal, Vidéo Femmes/Les éditions du remue-ménage, 2015, 134 p.[Notice]

  • Anne-Marie Auger

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  • Anne-Marie Auger
    Université de Montréal

Helen Doyle fait assurément partie des pionnières qui, au Québec, ont débroussaillé le terrain pour les autres et pavé la voie à la création féministe. Si celle qu’on associe le plus souvent avec la naissance de Vidéo Femmes s’est vue plus d’une fois récompensée pour son travail au cours de sa carrière, le coffret dirigé par Roger Bourdeau permet de prendre la pleine mesure de l’impact de l’artiste sur l’histoire du cinéma québécois et d’archiver des objets fragiles – souvent tournés en vidéo – de notre patrimoine national. Résultat d’un travail colossal, le livre Helen Doyle, cinéaste : la liberté de voir est, en effet, assorti d’un coffret DVD qui rassemble près de onze heures de documentation, passant en revue une carrière qui s’étale sur quatre décennies. Entre la rétrospective et l’élan poétique, entre le panorama documentaire, l’analyse critique et le témoignage, il faut dire que la structure de l’ouvrage fait un clin d’oeil au « collage » privilégié par Doyle tout au long de sa carrière. Collage d’entrevues, d’archives inédites, de version des faits, de méthodes et de matières : c’est un habile portrait en multicouches qui se reconstruit au fil des films et qui affiche un regard sensible sur le travail d’une pionnière du cinéma féministe au Québec. En guise d’introduction, Helen Faradji témoigne d’un art qui se pose non pas uniquement comme un lieu de satisfaction, mais dans une profonde ouverture sur le monde, l’espace d’un combat. Le cinéma d’Helen Doyle est traversé par cette idée de l’engagement, concept qui sera repris par plusieurs collaborateurs et collaboratrices de l’ouvrage. L’artiste mène encore et toujours un combat contre l’indifférence : elle interroge avec finesse les images et rejette les catégories toutes faites, refusant dès le début de n’appartenir qu’à l’une d’elles. « Qu’est-ce qui fait véritablement un film de femme? » questionnait déjà Doyle en 1980. « Est-ce le sujet du film, la prise de parole à laquelle il donne lieu, ou encore le travail derrière la caméra? Et encore, est-ce que l’ensemble de ces choses suffit à faire un film de femmes? » Grandes et graves questions que posait la réalisatrice dans une période charnière du mouvement féministe (p. 10). On peut penser, comme le souligne Faradji, que la singularité du travail de Doyle se situe précisément dans cette capacité unique à donner à l’art le droit (et le devoir) de dire la femme, de lui donner une voix, même dans ses aspects les plus tabous ou plus sombres. La première partie de l’ouvrage, intitulée « Les filles des vues », offre un regard sur les premières années de La Femme et le Film, organisme qui deviendra plus tard Vidéo Femmes. Dans un long entretien qui traverse tout l’essai et revient patiemment sur quatre décennies dans la carrière de Doyle, la critique Francine Laurendeau interroge d’abord la cinéaste sur ses souvenirs d’enfance qui se rattachent au cinéma et sur le parcours particulier qui l’a menée aux arts visuels. À partir des premières oeuvres férocement engagées, telles que Chaperons rouges (1979), qui traite de la violence faite aux femmes, et C’est pas le pays des merveilles (1981), qui critique le traitement des femmes en dépression, jusqu’à des oeuvres plus récentes comme Les messagers (2003), qui aborde le sujet de l’engagement des artistes, l’entrevue permet en outre de mieux définir la « méthode Doyle » – si elle existe – et d’éclairer des liens qui unissent les différentes oeuvres de l’artiste. Dans le texte « Une rencontre particulière », Hélène Roy, membre du trio fondateur de Vidéo Femmes (avec Nicole Giguère et Helen Doyle), fait état des premières …