Présentation du numéro

La construction de la légitimité dans l’espace public[Notice]

  • Anne-Marie Gingras

L’hégémonie s’appuie toujours sur la légitimité, qui est l’acceptation du pouvoir, mais il y a bien longtemps que la légitimité n’est plus conçue de manière prédéterminée. Si Max Weber distinguait trois types de légitimité au fondement des dominations traditionnelle, charismatique et légale, aujourd’hui la réflexion sur la légitimité s’est singulièrement complexifiée. Elle s’inscrit dans un ensemble très vaste de débats sociopolitiques sur la faible confiance envers le système politique illustrée par une baisse des taux de vote dans la majorité des démocraties occidentales, l’amoindrissement de la crédibilité des acteurs politiques et la valorisation de la délibération qui modifie les critères de la légitimité, entre autres. Les tentatives d’imposer sur la scène transnationale une régulation néolibérale et l’accentuation du rapport de consommation des citoyens à leur État, consécutive à la mise en vigueur de la nouvelle gestion publique, ont aussi contribué à déplacer les frontières de la légitimité politique. La légitimité s’impose dans les démocraties occidentales par la souveraineté populaire, l’expertise, l’institutionnalisation, la conviction morale, l’efficacité, notamment. Certains de ces éléments rappellent quelques sources de crédibilité utilisées par les journalistes, selon Herbert J. Gans : la représentation, les autorités politiques, les autres autorités, les ressources financières et l’expertise. On ajoutera que les tenants d’une cause noble – les associations de patients ou de victimes –, fussent-ils peu représentatifs, peuvent rapidement obtenir une légitimité dans l’espace public en certaines circonstances. Mais aujourd’hui ces éléments sources de légitimité ne peuvent être appréhendés que de manière protéiforme et mouvante. Le caractère prédéterminé d’une légitimité dans l’espace public ne préjuge en rien de sa pérennité. Le déficit de légitimité dont souffrent les systèmes politiques nous renvoie à des effets de fluctuation ; bref, s’impose l’idée que la légitimité se construit, varie dans le temps et emprunte des voies multiples. Ce numéro sur la construction de la légitimité dans l’espace public participe de cette réflexion. Il pose la question des objets de la légitimité – le système politique, les institutions, les acteurs et les valeurs ou les principes de base de la démocratie – ainsi que de la manière dont une cause acquiert de la légitimité dans l’espace public au fur et à mesure du déroulement des événements, qu’ils soient de nature politique, juridique ou électorale. L’idée de distinguer les objets de la légitimité est apparue en sciences sociales au moment où ce qu’on a appelé la « crise de l’État-nation » et la « désaffection politique » ont plombé la crédibilité du système politique. Voulant réinstaurer la légitimité de la démocratie libérale, d’aucuns ont jugé utile de distinguer ses dimensions et on a constaté que les principes, les valeurs ou encore les critères de légitimation de la démocratie restaient intacts chez les citoyens et les citoyennes. À partir de matériaux et de méthodologies fort différents, deux auteurs dans ce numéro réaffirment l’effritement de la légitimité des systèmes et des institutions politiques. Leur travail n’est pas fondé sur des méthodes traditionnelles de recherche comme les sondages ou l’examen des comportements politiques ; on a plutôt privilégié des discours de légitimation et des entretiens semi-dirigés de personnages ayant accès à l’espace public pour examiner les objets de légitimation ou ses critères ou ses styles. Les recherches montrent que les styles de légitimité varient en fonction des pays et des thèmes de débats qui animent l’espace public, d’une part, et, d’autre part, qu’un objet non usuellement examiné, la culture civique (la participation citoyenne et la valorisation du débat, entre autres) comme dimension de la démocratie, remporte la palme de la légitimité. La construction de la légitimité d’une cause ou d’un personnage politique dans l’espace public est traitée dans …

Parties annexes