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« Quiconque argumente utilise des mots (noms) pour parler des choses ; et pourtant les choses ne sont pas arrangées comme le sont les mots et inversement ; par conséquent qui croit que ce qui vaut pour les mots vaut pour les choses, et inversement, commet facilement des sophismes, cela arrive souvent » (Ockham, Exp. Sup. libr. Elench. I, 1, 3 — OPh III : 8, cité p. 188).

Cette mise en garde à l’égard de la confusion du langage, et plus généralement des représentations et de la réalité, pourrait sans doute rallier le plus grand nombre. Un pas de plus, et nous pouvons caractériser la position qui conduit à refuser de faire correspondre à tout élément représentationnel un élément de réalité. Ou mieux, pour le dire dans les mots de Claude Panaccio, comme la position selon laquelle, pour un ensemble d’unités linguistiques données, il n’y a pas d’entités spécifiques correspondant à de telles unités linguistiques (p. 13). Cette position, c’est le nominalisme, qui refuse d’associer une chose à chaque nom, ou d’inférer l’ontologie (ce qu’il y a, les catégories de choses) à partir de la représentation sémantique (ce que l’on dit, les catégories de mots). On ne saurait donc limiter la définition du nominalisme à la thèse ontologique du particularisme (il n’y a que des entités individuelles) en opposition au réalisme des universaux, même s’il s’agit assurément d’une thèse nominaliste. Sans doute, le réalisme des universaux fait-il correspondre à tous ou certains termes universels des choses universelles, mais on est aussi nominaliste quand on refuse de faire correspondre une réalité collective à un terme collectif (peuple), une réalité relationnelle à un terme relationnel (père, paternité), une réalité mathématique à un terme mathématique (ligne ou quatre). L’étiquette « nominaliste » est plus large que le seul problème des universaux, et elle doit être relativisée, car on peut être nominaliste quant à une certaine catégorie linguistique (comme les termes universels) sans l’être quant à une autre (les termes de relation).

J’espère n’avoir pas trahi la mise en place du concept de nominalisme que fait Claude Panaccio au début de son ouvrage consacré à celui qui fut qualifié de « prince des nominalistes », Guillaume d’Ockham (1285-1347). Le nominalisme ainsi défini est une position philosophique forte et revendiquée par des philosophes contemporains en métaphysique ou philosophie des sciences, notamment. L’articulation qu’en fit le philosophe et théologien franciscain au xive siècle n’en est pas seulement la source, c’est une théorie (concepts, principes, conclusions) qui peut encore nourrir les discussions, tant elle est argumentée, claire et indépendante de connaissances empiriques désuètes (physique ou biologie aristotéliciennes). À une doctrine ontologique complexe, elle allie une philosophie du langage et une philosophie de l’esprit et de la connaissance (une épistémologie) que l’on peut largement reprendre et défendre encore aujourd’hui. Tel est le défi que relève Claude Panaccio depuis une cinquantaine d’années passées à labourer les divers aspects de la pensée d’Ockham qui se rattachent à la thèse nominaliste.

Un premier livre (en français[1]) avait établi un dialogue avec plusieurs interlocuteurs contemporains (David Lewis, Jerry Fodor, Nelson Goodman) ; un second avait retracé l’histoire d’une conception importante pour le système ockhamiste : celle du langage de la pensée, en partant de Platon jusqu’aux élaborations médiévales culminant avec celle d’Ockham[2] ; un troisième, en anglais, s’était attaché au thème plus précis des concepts[3] en reprenant les résultats, dont certains très novateurs, acquis et exposés dans de nombreux articles. Avec ce dernier opus, Panaccio n’offre pas seulement une introduction au nominalisme d’Ockham, comme le veut le sous-titre. C’est la synthèse d’une vie académique largement consacrée à cet objet par le meilleur connaisseur et défenseur de la cause. Une somme, pourrait-on dire, mais qui reste modeste en proportions parce que sa clarté autorise une très grande densité et permet aussi de faire l’économie de références explicites aux discussions d’aujourd’hui : qui les fréquente reconnaîtra immédiatement, dans la présentation des concepts et des arguments d’Ockham, les débats contemporains. Panaccio a juste besoin de baptiser par endroits la position d’Ockham ou l’interprétation qu’il en fait par une étiquette usuelle (naturalisme, extensionnalisme, externalisme, fiabilisme, etc.).

Ayant caractérisé le nominalisme en général, Panaccio précise celui d’Ockham en six thèses dont les trois premières sont les plus importantes et structurent les chapitres suivants : les catégories linguistiques dont il convient de rendre compte sans pour autant poser de réalités correspondantes sont les termes universels, les termes de relation et les termes de quantité (auxquels on ajoutera les termes syncatégorématiques, les termes abstraits et les phrases). Les deux premiers chapitres caractérisent l’ontologie nominaliste d’Ockham, en critiquant le réalisme qui s’y oppose (chapitre 2) et en présentant son particularisme (chapitre 3) ; le chapitre 4 s’attache à la sémantique en général, mais surtout à celle des trois catégories linguistiques en cause, et le cinquième et dernier restitue l’épistémologie d’Ockham en faisant place à sa psychologie des actes mentaux de connaissance et à sa conception du langage mental.

L’ontologie ockhamiste est constituée d’une pars destruens et d’une pars construens.

La première est celle de la critique du réalisme, celui des universaux, mais aussi celui des relations et des quantités. C’est sans doute la partie la mieux connue des historiens et des lecteurs d’Ockham. Panaccio rappelle qu’Ockham fait notamment jouer deux principes, celui de contradiction mis en oeuvre contre les conceptions réalistes des universaux (que ce soit pour contester leur statut de res ou celui d’une distinction qui ne serait pas entre res, comme la distinction formelle de Duns Scot), et le principe d’économie (on ne doit pas poser de pluralité sans nécessité), qu’il fait jouer dans sa critique des catégories aristotéliciennes de relation ou de temps et d’espace, et donc contre les quantités. Les deux principes n’ont pas la même force. La contradiction signale une impossibilité, que même la toute-puissance divine ne saurait surmonter. Le principe d’économie rend naturellement improbable, mais n’exclut pas, qu’une puissance supérieure (comme la volonté divine) réalise ce que la raison tient pour injustifié. Ainsi, les universaux sont-ils absolument exclus, car impossibles, mais l’existence de relations ou de quantités peut être admise par la foi : il y a bien ainsi des relations en Dieu, qui constituent la Trinité. Et si Ockham montre que même le miracle de l’Eucharistie ne requiert pas de poser des quantités, ce n’est pas une impossibilité absolue, d’autant que Dieu y réalise ce que la nature refuse : l’existence de qualités sans substance.

La pars construens est l’ontologie positive d’Ockham, qui doit montrer que l’admission de vérités exprimées dans les mêmes termes que ceux des réalistes de tout bord n’engage pas à poser plus d’entités que les entités de base reconnues par Ockham. Or, il en reconnaît de deux sortes : les substances singulières (entités indépendantes comme Dieu, les anges ou les chevaux) et les qualités singulières (entités dépendantes comme les actes mentaux des esprits ou les couleurs des chevaux). Les autres catégories aristotéliciennes (notamment les relations et les quantités, mais aussi le temps, le lieu, la position) sont des catégories de mots ou de concepts, mais pas des catégories de choses. Cela dit, adoptant comme tous ses contemporains l’hylémorphisme aristotélicien, Ockham considère que les substances matérielles sont elles-mêmes composées de deux constituants essentiels : la matière et la forme. On peut donc lui attribuer une ontologie à trois catégories de base : les matières, les formes (substantielles) et les qualités (formes accidentelles). Considérant alors qu’aussi bien les unes que les autres sont des constituants des individus particuliers concrets et qu’elles n’existent pas naturellement à l’état séparé (bien qu’elles le puissent par la toute-puissance divine : il n’y a pas de contradiction), Panaccio estime qu’Ockham défend une conception « tropiste » de la réalité (entièrement constituée de tropes ou particuliers abstraits et de leurs compositions diverses). Comme les qualités sont accidentelles aux substances (la blancheur de Bucéphale à Bucéphale) tandis que matière et forme (la chair et les os de Bucéphale et l’âme de Bucéphale) sont essentielles, il s’agit d’un tropisme structural ou nucléaire. La distinction de propriétés accidentelles et de propriétés essentielles, et donc de modalités naturelles et non seulement dépendantes de la représentation permet ainsi à l’ockhamisme de retrouver une partie de la doctrine des essences qui pouvait sembler mieux défendue par le réalisme.

Les coûts de cette ontologie minimale sont largement évoqués : Ockham admet la réalité des arrangements entre les choses qui font l’ordre (causal, spatial, temporel) du monde, mais ces arrangements ne sont pas eux-mêmes des choses. En revanche, il doit admettre d’élargir l’extension de la référence des termes et donc de l’ontologie aux possibilia, réalités inactuelles, mais individuelles, dont Panaccio estime qu’Ockham ne peut pas se passer pour rendre compte de la vérité des propositions modales.

Un nominalisme conséquent, comme celui d’Ockham, se doit non seulement de défendre ses positions ontologiques, mais également d’expliquer les illusions réalistes induites par nos descriptions ordinaires, et de fournir ainsi non seulement une « théorie de l’erreur » réaliste, mais sans doute aussi les bases d’une philosophie du langage ou du moins d’une sémantique philosophique. Panaccio restitue cette sémantique ockhamiste avec une grande économie de moyens et pourtant force détails dans le chapitre 4.

C’est une sémantique que l’on peut dire universelle (elle vaut en premier pour la pensée elle-même qui constitue un langage naturel, auquel sont subordonnés les langages institués), atomiste (les premiers porteurs de la relation de représentation sont les termes simples — concepts ou mots subordonnés aux concepts), compositionnelle (la signification et la valeur de vérité des phrases dépendent de la valeur sémantique de leurs composants), extensionnelle (les signifiés et référents sont les choses individuelles hors de l’esprit, qui déterminent l’extension des termes signifiants) et externaliste (la détermination de ce qui est signifié par un terme dépend des choses hors de l’esprit). Et cela, quand bien même la notion de signification est en partie psychologique (signifier c’est faire venir à la connaissance).

Pour exposer la sémantique des termes universels, relationnels et quantitatifs et les conditions de vérité des phrases qui les contiennent, sans poser de choses universelles, relationnelles ou quantitatives, Ockham recourt à deux types de procédés largement issus de la doctrine « terministe » des propriétés des termes, élaborée au xiie siècle. D’une part, il reprend, à des fins nominalistes, des propriétés sémantiques fondamentales : la signification et la supposition (valeur référentielle du terme en contexte propositionnel), ainsi que la connotation qui permet à un terme de signifier des choses pour lesquelles il ne suppose pas. D’autre part, il use de divers outils permettant une analyse métalinguistique d’un terme ou d’une proposition (la supposition simple et la supposition matérielle qui font qu’un terme est utilisé pour faire référence à lui-même ou au concept auquel il est subordonné, la distinction des termes de seconde imposition et ceux de seconde intention), ou encore selon que la phrase peut faire l’objet d’une analyse syntaxique particulière, comme les propositions modales.

Il est impossible d’entrer dans les détails qui sont pourtant sans doute la pointe et l’intérêt véritable des analyses de Panaccio. La sémantique des termes universels peut être aisément expliquée dans un premier temps par l’idée de « dénotation multiple », expression de R. M. Martin que Panaccio a reprise depuis longtemps pour reformuler la thèse ockhamiste selon laquelle l’universalité réside dans la relation un/plusieurs entre le terme et les choses (individuelles) qu’il signifie ou pour lesquelles il suppose. Panaccio s’attaque à une question redoutable pour toute sémantique extensionnaliste quand il aborde le problème de la non-substitutivité des termes co-extensionnels dans les contextes opaques de modalité épistémique (p. 109-119). Le recours à la connotation permettait d’expliquer le paradoxe de Frege sur l’étoile du soir et l’étoile du matin (les deux expressions n’ont pas les mêmes connotata), mais quand il s’agit de termes absolus (comme des noms propres), il faut recourir à la différence dans l’appellation de la forme, notion qu’Ockham comprend de manière inscriptionnaliste (on ne peut pas substituer l’un à l’autre dans ces contextes des termes qui n’ont pas la même figure concrète). Pour les termes relationnels, Panaccio montre que s’ils sont tous connotatifs, l’inverse est également vrai : tout terme connotatif (y compris un adjectif comme « blanc »), implicitement, est également relationnel (il exprime l’inhérence de la blancheur dans son sujet). Cela le conduit à la thèse remarquable selon laquelle Ockham doit admettre des termes relationnels basiques, irréductibles à une analyse au moyen de seuls termes absolus, et qui expriment les arrangements fondamentaux des entités de base comme l’inhérence des qualités, les rapports causaux ou spatiaux, etc. Enfin, Panaccio rend compte de la sémantique des termes quantitatifs en montrant qu’Ockham recourt (au moins) à trois stratégies différentes : 1) l’extension de la connotation pour qu’un terme puisse connoter une proposition (un dictum) et non seulement une entité (« distance » connote le dictum qu’il y a un corps entre deux choses distantes) ; 2) la fiction de pseudo-noms qui ont bien la fonction syntaxique d’un nom, mais ne nomment rien (comme « point »), et conduisent à analyser les phrases où ils interviennent par d’autres, équivalentes (« un point est indivisible » équivaut à « une ligne est étendue jusqu’à une certaine distance ») ; 3) enfin la notion de signification collective pour rendre compte des termes collectifs (« peuple ») et des termes numériques.

Le dernier chapitre du livre expose l’épistémologie d’Ockham. Panaccio défend son réalisme, épistémologique cette fois, contre les traditionnelles accusations de scepticisme, mais il souligne aussi que sa psychologie de la connaissance peut être comprise dans un sens naturaliste, en supposant un certain nombre de facultés naturelles innées (pour la formation d’actes en réaction causale avec le monde et de dispositions ou habitus à partir de ces actes), et que cette conception est externaliste, fiabiliste et faillibiliste.

Panaccio commence par présenter toute la théorie ockhamiste des actes cognitifs : appréhensions intuitives et abstractives (avec un développement particulier sur la nécessité de poser des concepts connotatifs, un résultat remarquable établi dans son Ockham on Concepts) et des actes judicatifs (où il reprend aussi la question de l’évolution d’Ockham dans sa théorie du jugement). Il montre que les intuitions causées immédiatement par la rencontre des choses et causant (pour les intuitions intellectuelles) des jugements évidents en matière contingente assurent le réalisme de la connaissance ainsi que son externalisme. À la causalité naturelle des intuitions, il faut ajouter, pour les abstractions, la relation de ressemblance (elle aussi naturelle) à un double titre. D’une part, le concept général (comme celui de cheval), formé à la suite de l’intuition par abstraction de l’existence et des conditions singulières, représente toutes les choses qui se ressemblent suffisamment entre elles — et à celle qui a causé l’intuition (externalisme de la connaissance). D’autre part, Ockham pose également une relation de ressemblance intentionnelle du concept avec ses objets, qui assure la capacité de récognition.

Dans un deuxième temps, Panaccio restitue la théorie du langage mental qui, s’il permet parfois de fonctionner comme un langage parfait ou plus profond, mettant à jour les véritables engagements ontologiques de nos énoncés vrais, est aussi et d’abord une hypothèse empirique sur la nature de la pensée, qui anticipe le mentalais fodorien (LOT). Le critère de nécessité pour la signification permet de distinguer les parties et les accidents du discours qui doivent avoir un corrélat mental et ceux qui ne servent qu’à l’ornementation. Les termes des propositions mentales sont les actes d’appréhension d’intuition et d’abstraction, ils se combinent entre eux au moyen de syncatégorèmes mentaux (Panaccio montre qu’il doit y en avoir d’innés). Ces actes sont donc des signes, dotés de propriétés syntaxiques et sémantiques. Panaccio s’attache à préciser la notion de signification naturelle, fonction des relations de causalité et de ressemblance évoquées plus haut, et attribue à Ockham une forme de téléosémantique. La finalité naturelle, qui est assurée par Dieu pour Ockham, permet d’envisager que les contenus des représentations mentales dépendent de fonctions du système qui les produit : l’esprit a besoin de concepts généraux et de jugements pour se débrouiller dans le monde. Cette orientation rend compte de la fiabilité de nos facultés d’abstraction et de jugement, mais permet aussi de penser leur faillibilité : exclue au niveau des intuitions, la possibilité de l’erreur apparaît avec les abstractions et les jugements formés sur le monde quand ils ne dérivent pas directement d’une intuition. Il faut donc situer la possibilité de l’erreur sur le plan de la ressemblance intentionnelle et de la récognition des choses. Et il faut admettre que nos contenus représentationnels ne fixent pas l’extension de nos concepts : celle-ci dépend de la causalité (du monde sur l’esprit dans la production des intuitions) et de la ressemblance naturelle (entre les choses du monde).

Enfin, Panaccio s’attache à la doctrine ockhamiste de la scientia que l’on traduira souvent mieux par « connaissance ». Sujet moins étudié par son auteur, il pourrait paraître également moins étroitement lié à la question du nominalisme. Mais il vient couronner l’édifice du système et s’il ne sert pas la cause, il en porte la marque. Panaccio organise son exposé autour des quatre formes de scientia distinguées par Ockham (dans le prologue de son Ordinatio). La première correspond à la notion de croyance certaine et vraie, comme celle issue d’un témoignage. Une telle croyance est faillible, mais fiable si le processus de formation l’est. Le second sens est celui de la connaissance évidente, qui est non seulement vraie, mais causée de manière fiable par les termes qui la composent (par des concepts abstraits pour les vérités analytiques, par au moins une intuition pour les évidences d’expérience). Là encore, la conception est externaliste, et elle permet de répondre aux cas de Gettier qui excluent justement la fiabilité du processus de formation de croyance. Les deux derniers sens de scientia sont plus proches de la conception aristotélicienne puisqu’il s’agit de la connaissance de propositions nécessaires, comme évidentes en elles-mêmes (objets du noûs) ou déduites de prémisses évidentes (objets de l’episteme). Panaccio montre comment Ockham peut faire droit à l’idée d’une science en ce dernier sens portant sur une matière contingente, en se donnant pour des objets des propositions conditionnelles ou des propositions modales de possibilité, portant alors aussi bien sur un domaine de possibilia. Il émet également l’idée que certaines propositions (comme « l’homme est un animal ») correspondent à des jugements synthétiques a priori puisqu’elles sont tenues pour nécessaires et pourtant ne sont pas analytiques : il faut une règle d’inférence innée, ce qui nous éloigne bien des conclusions sceptiques de Hume sur le même sujet. C’est d’ailleurs dans une perspective bien peu sceptique qu’Ockham envisage le processus de l’induction qui permet de tirer des propositions universelles et nécessaires à partir de cas particuliers. Tel est en tout cas ce que l’analyse de la connaissance des propositions causales permet à Panaccio de conclure au terme d’un commentaire serré (p. 180-184).

Reste une cinquième acception, qu’il convient de rappeler, car c’est celle que notre « science » traduit le mieux et que l’on applique à la physique, aux mathématiques ou à la théologie. Pour Ockham, ces disciplines sont fondamentalement des faisceaux de qualités (actes et habitus ou dispositions) individuelles dans des esprits individuels. Le terme « scientia » est un collectif qui inclut les termes, les principes, les conclusions relatives à un domaine d’objets dont l’unité peut tenir à la structure de l’ensemble comme aux autorités qui canonisent des traités (comme la métaphysique). La théologie, à cette aune, n’est pas une science, mais plutôt plusieurs sciences, qui contiennent sans doute bien des connaissances aux premiers sens de scientia.

Telles sont les grandes lignes du projet et des étapes de sa réalisation : une défense et illustration du nominalisme d’Ockham. Panaccio ne couvre pas toute l’oeuvre du Venerabilis Inceptor : évidemment pas l’oeuvre politique, et de manière très marginale, l’oeuvre théologique, quand elle traite de théologie. Il ne couvre qu’assez inégalement l’oeuvre philosophique : de nombreuses questions de physique (sur le continu et le discret, sur l’infini, même sur le mouvement) de psychologie (les facultés, la liberté) ou de morale (les vertus, etc.) ne sont pas abordées. C’est que le nominalisme ne les concerne pas, et qu’il vaut mieux en rester à l’acception restreinte plutôt que d’associer, comme on l’a souvent fait, au nominalisme d’Ockham ses vues sur la grâce et la liberté ou sur la loi naturelle, la conscience et les vertus. L’ontologie particulariste (le tropisme nucléaire), la sémantique extensionnaliste et l’épistémologie ancrée dans l’intuition du singulier entretiennent en revanche une grande solidarité, moyennant des interprétations précises (le terminisme, par exemple, peut être et a été souvent au service du réalisme, la doctrine de l’intuition du singulier n’exclut pas, comme telle, les natures communes, etc.). Ce sont ces interprétations qui servent la cause. Et ce sont même les difficultés de détail, reconnues et affrontées par Ockham, ou repérées et élucidées par son commentateur, qui font le sel de ces discussions. Il est à souhaiter que les lecteurs s’y plongent et que les connaisseurs voient s’ils peuvent prendre Panaccio en défaut. J’en doute et je voudrais terminer sur une note plus générale. Tel que le reconstruit Panaccio, le nominalisme d’Ockham apparaît bien comme une théorie philosophique visant à expliquer ou à fonder une représentation du monde qui est commune avec celle de ses adversaires. Tous admettent notre capacité à connaître et à représenter ce monde par des moyens linguistiques, tous admettent un ordre objectif du monde : spatial, temporel, causal et les régularités fondées sur les ressemblances qualitatives ou de co-spécificité substantielle, ainsi que l’hylémorphisme et la physique aristotélicienne. Tous sont donc d’accord sur ce qu’il y a. Mais la divergence réside dans ce que l’on doit poser comme ce qu’il y a, fondamentalement, quand on est d’accord sur ce qu’il y a, apparemment. Pour Ockham, ces entités théoriques fondamentales sont les individus de substance et de qualité, ou mieux les tropes singuliers de qualité, de matière et de forme.

Si Ockham est le prince des nominalistes, Panaccio est son héraut.