Étude critique

L’herméneutique peut-elle être critique ?Note critique sur Hermeneutics as Critique : Science, Politics, Race, and Culture de Lorenzo C. Simpson[Notice]

  • Johann Michel

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  • Johann Michel
    Université de Poitiers/EHESS Paris

L’herméneutique et la théorie critique restent envisagées, dans l’imaginaire philosophique contemporain, comme de farouches ennemies. Elles l’ont été assurément lors de la célèbre controverse entre Habermas et Gadamer dans le contexte épistémologique et politique allemand des années 1960-1970. Du point de vue de la théorie critique (dans une savante conjugaison d’un post-marxisme et d’un postkantisme), dont Habermas fut alors le chef de file, l’herméneutique est certes reconnue au titre des disciplines tournées vers la compréhension du sens, mais impuissante serait-elle à reconnaître, négativement, les déformations systémiques de la communication, impuissante à dégager, positivement, le potentiel autoréflexif et émancipateur des sociétés humaines. Recroquevillée sur l’autorité des traditions, l’herméneutique flirterait inévitablement avec le conservatisme. Du point de vue de l’herméneutique (dans un héritage qui doit beaucoup au renversement ontologique heideggérien), dont Gadamer fut alors la figure tutélaire, la théorie critique succombe aux travers de la modernité aliénante dans son incapacité à reconnaître les préjugés légitimes, dans sa confiance aveugle à l’égard d’une raison désincarnée, dans son illusion de pouvoir mettre à distance critique les traditions. La théorie critique serait alors le prétexte à un nouveau geste révolutionnaire qui ne pourrait rimer qu’avec le chaos et la perte du sens. Radicalisées en ces termes, les farouches ennemies ont peu de chance de se réconcilier. C’est pourtant le pari de l’ouvrage de Lorenzo Simpson, dont le titre même appelle à considérer l’herméneutique comme critique. La question qui se pose est, bien entendu, de savoir sous quelles conditions une telle entreprise est possible, si l’on tient compte de la dramatisation originaire de l’antagonisme entre herméneutique et théorie critique. Le pari semble d’autant plus risqué que c’est bien sous les auspices de Habermas et de Gadamer que Simpson entend mener à bien son projet. Comment une herméneutique peut-elle être en même temps critique ou réciproquement, une critique en même temps herméneutique ? Tel est le problème que pose Simpson dans sa contribution magistrale qui ouvre assurément des voies nouvelles. Contribution magistrale qui aurait toutefois mérité d’inscrire cette nouvelle problématisation dans son historicité contemporaine. Car Simpson n’est pas le premier à tenter cette réconciliation. Ce fut le projet même de Ricoeur dès les années 1970 dans sa recherche d’arbitrage entre la critique des idéologies, façon Habermas, et l’herméneutique des traditions, façon Gadamer. Ricoeur est certes cité et convoqué dans l’ouvrage de Simpson, mais uniquement son Essai sur Freud, à l’appui de l’herméneutique du soupçon. Mais les écrits de Ricoeur rassemblés dans Du texte à l’action et dans L’idéologie et l’utopie, pourtant traduits en anglais, ne figurent pas au titre de la discussion proposée par Simpson. Ce sont pourtant dans ces deux ouvrages que s’articule la voix singulière à travers laquelle Ricoeur cherche à élaborer une herméneutique critique. Celle choisie par Simpson s’en démarque cependant. D’abord parce qu’elle prend appui sur les travaux plus récents d’Habermas, à commencer déjà par la Théorie de l’agir communicationnel, qui se sont davantage rapprochés de la tradition herméneutique, sans renoncer pour autant à la perspective critique. Ensuite, parce qu’elle vise à élargir l’herméneutique au-delà de son site originel, autour de la compréhension des textes (variante méthodologique) ou de l’être (variante ontologique), pour mieux l’appliquer à une compréhension de la vie ordinaire. Enfin, parce qu’elle met directement la compréhension critique du sens à l’épreuve d’enjeux très contemporains autour des questions de genre, de classe ou de race, largement ignorées tant par Gadamer que par Ricoeur. C’est à la lumière de cette triple innovation qu’il faut apprécier la contribution de Simpson au renouvellement de l’herméneutique, qui affecte aussi bien, et corrélativement, la compréhension du sens et le statut de la …

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