Corps de l’article

Comment danser un texte théorique? Comment mettre en corps des concepts philosophiques? Voilà les questions que s’est posées Andrée Martin dans Abécédaire du corps dansant, publié aux Éditions du passage en 2023. Chercheuse, artiste et professeure au Département de danse de l’Université du Québec à Montréal de 2003 à 2022, Martin a passé quinze ans à faire entrer la théorie littéraire dans le studio de danse. Ouvrage érudit par la multitude de textes cités, Abécédaire du corps dansant établit un rapport intime avec le lecteur ou la lectrice grâce à l’utilisation de la première personne, procédé qui transforme ce volume en une réflexion de la chercheuse sur sa propre pratique, en « un kaléidoscope d’impressions » (247). Comme tout abécédaire, le livre est découpé par lettres. Vingt-six lettres, pour vingt-six textes et vingt-six photographies de l’artiste Dominique Malaterre, conçues comme un « jeu de contamination du corps dansant sur la photographie et inversement » (7). Cependant, cet abécédaire ne suit pas l’ordre alphabétique conventionnel : il est plutôt « vagabond… ludique, poétique, non linéaire, non hiérarchisé » (8). C’est une « métastructure » (7) qui rend accessible à tous·tes la lecture de l’ouvrage, que l’on soit danseur·euse chevronné·e, curieux·se ou simplement amateur·trice des capacités d’expression du corps.

Largement influencée par les travaux de Gilles Deleuze et Félix Guattari que l’on retrouve cités tout au long de l’ouvrage aux côtés de la Poétique de la danse contemporaine de Laurence Louppe[1] et du Danseur des solitudes de Georges Didi-Huberman[2], Andrée Martin propose une analyse poussée de certains concepts qu’elle allie avec un·e philosophe particulier·ère. La section « U-Usage » est, par exemple, directement inspirée de La condition de l’homme moderne d’Hannah Arendt[3] dans lequel la philosophe explore la trilogie travail-oeuvre-action. Martin affirme :

Le danseur demeure parmi les individus, ouvriers et fermiers de ce monde, à faire un usage quantitativement significatif de son corps au quotidien. S’il est indéniable que l’on admire l’oeuvre produite par le danseur, sa présence et sa prestation scéniques, il n’est pas aussi clair que l’on envie avec la même ardeur les longues heures consacrées au façonnement de son corps, l’effort et la sueur qui l’accompagnent

(76).

Dans « B-Blessure », la théorie des affects de Spinoza est pensée par Martin à travers l’idée que la souffrance et la jouissance ne sont que des opportunités pour mieux connaitre son corps. Le superbe travail photographique de Malaterre accompagne la théorie en lui offrant une plasticité. Un exemple probant de cette complémentarité entre texte et image est la lettre « C-Chute », laquelle est associée à une photographie d’un danseur en plein saut. Au lieu de la chute, la photographe a préféré montrer le saut, l’avant-chute, le pré-, la verticalité plutôt que l’horizontalité. Parce que « tomber n’est pas une chute… la chute en danse – dite contemporaine, faut-il le préciser – est volontaire » (101). L’autrice met également à l’honneur des conceptions non occidentales du corps. Dans le chapitre « N-Nudité », elle évoque, par exemple, « les digambaras [qui] sont considérés comme des saints. Ils ne possèdent absolument rien… Ils incarnent le summum du détachement de la matérialité des choses, aux êtres et ultimement à l’existence elle-même » (177). La lettre « R-Respiration » évoque quant à elle les souffles de Kazuo Ōno ou encore les neuf tomes de L’école de la respiration d’Itsuo Tsuda[4].

L’écriture en studio a été centrale dans la conception de cet abécédaire. Andrée Martin a en effet collaboré avec de multiples danseurs et danseuses dont, entre autres, Judith Lessard-Bérubé, Caroline Gravel, Catherine Gaudet ainsi que Nicolas Filion, qui ont exploré sous sa direction les différents concepts proposés. Certaines lettres, comme « W-Western », sont alimentées par des entretiens qui ont été menés dans des clubs ou des studios de danse. De nombreuses représentations publiques ont également eu lieu afin de partager les recherches en cours. Alors qu’elle effectuait son stage postdoctoral avec Andrée Martin, la jeune chercheuse Anne-Claire Cauhapé a suivi les processus de création de deux des lettres explorées dans le volume, « E-Expression » et « B-Blessure », et en a rendu compte dans un article portant sur les « enjeux du co-investissement d’un créateur et d’un chercheur au sein d’un processus de création[5] ». Elle y explique qu’en tant que

[c]onceptrice […], [Andrée Martin] dirige aussi les équipes de danseurs pendant les répétitions, écrit les textes qui sont lus pendant les performances, participe à la création scénographique ou musicale le cas échéant. Elle est même aussi sous le feu des éclairages puisque c’est elle qui performe la lecture des textes lors des représentations publiques[6].

Cette approche créative qui fusionne expériences personnelles, pratique créative et exploration théorique a permis à Martin de créer un livre qui entremêle enquête académique et réflexion personnelle. Dans un essai examinant les nuances du corps dansant et les idées philosophiques sur la danse, l’utilisation de la première personne aide à combler le fossé entre les discussions théoriques et les applications pratiques des théories. Le travail en studio mené en amont du livre a aidé Martin à développer une approche unique et innovante pour explorer les concepts théoriques. Dans le cas d’Abécédaire du corps dansant, on devrait ainsi s’attendre à ce que Martin ne se contente pas de discuter de théorie de manière abstraite, mais qu’elle intègre activement ses expériences personnelles, ses idées et ses processus créatifs dans le tissu théorique.

Pourtant, que reste-t-il dans l’ouvrage publié du travail accompli en studio? L’exploration créative qui a accompagné la rédaction de l’ouvrage n’est mentionnée qu’une seule fois, à la lettre « Q-Question » (section qui se situe quatre lettres avant la fin de l’Abécédaire). L’absence de ce travail créatif dans le livre apparait ainsi comme une occasion manquée. Compte tenu de la vaste exploration de concepts philosophiques qu’a effectuée la chorégraphe dans le studio de danse, l’intégration d’éléments de son propre parcours créatif dans cet ouvrage aurait pu créer une expérience de lecture plus complète et immersive. L’évocation de son processus créatif, des défis rencontrés, des moments décisifs et des découvertes philosophiques qui ont eu lieu dans le studio de danse aurait ajouté une dimension plus complexe au livre dans sa confrontation entre la théorie et la pratique. L’inclusion d’anecdotes, de réflexions ou d’études de cas dérivées de ses propres explorations chorégraphiques aurait offert aux lecteurs et lectrices une compréhension plus intime de la manière dont les concepts théoriques se manifestent dans le contexte pratique de la danse. Cela aurait éclairé la façon dont ses explorations philosophiques sont traduites en mouvements, en chorégraphies et en expression artistique. Car, pour comprendre où est le geste dans ce livre, il faut chercher ailleurs. En tant que « méta-chercheure », comme elle se désigne elle-même, Cauhapé explique, dans son article, avoir dû opérer « un “nettoyage” de [s]es filtres de lecture, nettoyage auquel [elle a procédé] en organisant [s]on carnet de notes pour réserver au centre de la page les notes prises en situation[7] ». Elle a ainsi observé les micropolitiques du processus créatif et le travail chorégraphique de Martin et a réussi, dans son texte, à parler du travail chorégraphique de Martin, ce que celle-ci n’a pas su faire. Alors la question demeure : pourquoi avoir dissocié de manière si radicale le travail pratique du compte-rendu critique? Pourquoi avoir omis l’écriture chorégraphique de l’écriture essayistique? Cette omission semble s’inscrire dans une longue tradition cartésienne qui sépare le corps de la pensée dans une dualité qui apparait ici irréconciliable.

Malgré cela, Abécédaire du corps dansant peut être placé parmi les beaux livres. Le superbe travail graphique des Éditions du passage donne un rythme et une cohérence visuelle à l’ensemble du volume. Ce bel ouvrage offre une bibliographie critique impressionnante qui sera appréciée par nombre de lecteur·trices.