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Auteur de plusieurs articles et d’une dizaine de livres, Jean-Luc Prades est docteur en sociologie clinique et sociopsychanalyste[1]. Après La démocratie sclérosée, l’auteur poursuit ses réflexions cliniques et politiques avec cet ouvrage traitant des formes de servitude qui s’imposent actuellement dans la société et qui compromettent les pratiques démocratiques y compris dans nos institutions. Cette fois-ci, il nous invite urgemment à penser au pire pour espérer le meilleur. Fidèle aux repères sociopsychanalytiques de sa critique, il nous propose un détour historique sur des enjeux psychosociaux ayant permis les génocides, les meurtres de masse et l’usage des technologies de surveillance associées à ce qui est qualifié « d’intelligence artificielle ». Cette stratégie d’analyse s’avère heuristique, car elle lui permet d’enrichir la compréhension des transformations des rapports d’autorité qui tendent à s’imposer dans les organisations actuelles. La structure de l’ouvrage est composée principalement d’extraits d’articles déjà publiés composant autant de chapitres lui permettant de tracer un fil conducteur de son analyse au long cours. Les 6 premiers chapitres du livre présentent 28 idées simples (mais non simplistes) ponctuant le raisonnement de l’auteur sur l’actualité des formes de servitude dans la société actuelle et les organisations. L’ouvrage se termine en montrant qu’il est encore possible de faire autrement pour favoriser des liens sociaux démocratiques malgré la chape de plomb néolibérale qui s’est abattue depuis une quarantaine d’années sur tous les pays occidentaux.

Même si les organisations étudiées par l’auteur sont situées en France, ces exemples rejoignent pleinement les réalités québécoises ; mondialisation des « bonnes pratiques » oblige. Évoquons quelques-unes des idées balisant la réflexion de Jean-Luc Prades sur la soumission. Pour l’auteur, nos sociétés divisées favoriseraient des rapports sociaux de servitude dont l’aliénation reposerait sur la dialectique maître-esclave où l’obéissance est contrainte ou volontaire. L’héritage des Lumières ne nous aurait pas libérés de cette dynamique de pouvoir asymétrique, pensons seulement aux millions d’êtres humains sacrifiés pendant les deux guerres mondiales, les régimes fascistes et l’instauration progressive du taylorisme avec ses prolongements actuels et la « perte de sens objective du travail ». Le modèle technologique imposé comme le néotaylorisme actuel de la Nouvelle Gestion publique constituerait une nouvelle forme d’aliénation adaptée aux aspirations hyperindividualistes de réalisation de soi. Il s’agit d’une forme de servitude volontaire moderne exigeant « l’implication contrainte » et la subordination de l’implication subjective du salarié. Le salariat a toujours été dans une relation de subordination, mais le travail moderne et la logique d’accumulation du capital mobiliseraient l’engagement subjectif et l’implication contrainte des individus.

Si la soumission est moins brutale dans les régimes démocratiques, l’histoire des génocides nous montre que l’oubli et le mensonge permettent de détourner le regard de ce que l’on ne veut pas savoir. Conjugué à l’hyperindividualisme ambiant, ce phénomène psychosocial de déni entretiendrait l’illusion d’une liberté « où l’on est libre de réussir en exécutant au mieux ce que l’on n’a pas décidé soi-même » (p. 50). Jean-Luc Prades ajoute que la primauté de soi sur le bien commun favoriserait la déliaison entre les êtres et l’ensemble commun. L’illusion de l’autonomie de soi permet de masquer le fait que celle-ci est inscrite dans une logique marchande confondant ainsi l’émancipation avec l’aliénation. C’est ce que Prades appelle, en s’inspirant de Gérard Mendel : « l’auto-autorité à distance » dont la figure idéaltypique serait l’opérateur de drone armé. C’est d’ailleurs sous la forme de l’injonction paradoxale que ce rapport d’autorité s’imposerait dans les organisations de services publics.

Pour Prades, si cette liberté sous contrainte est « consentie » par bon nombre de professionnel.le.s du travail social, malgré ses effets néfastes sur le plan de l’autonomie professionnelle, c’est qu’elle a quelque chose à voir avec les processus d’identification tels qu’étudiés par la psychanalyse. Dès la petite enfance, la socialisation du sujet se fait d’abord par l’identification parentale et tend à devenir ultérieurement l’interprétant spontané des relations sociales comme si la société était une famille : « La socialisation par identification est en ce sens le trait le plus massif et le moins visible (parce que considéré comme largement inévitable et bénéfique) des formes productrices de dépendance dans nos sociétés puisque le sujet s’y construit dans sa dépendance à l’autre » (p. 51). Si l’identification ne se fait pas que sous le mode familialiste, entre pairs notamment, elle peut favoriser des formes de dépendance et d’emprise à des supérieurs hiérarchiques ou à des gourous. Cette soumission volontaire à l’autorité ne se manifesterait pas toujours par de l’inertie ou de la passivité, mais aussi selon un processus actif où le sujet y trouve un soulagement qui le préserve de la brutalité ou de l’angoisse d’abandon (projections familialistes).

À partir de la littérature traitant des meurtres de masse, de génocides et d’autres histoires de barbarie collective, Jean-Luc Prades nous propose dans ce livre une exploration analytique des ressorts psychosociaux de la servitude volontaire. Non seulement ceux-ci peuvent rendre compte de l’existence de ces moments peu glorieux de notre histoire, mais aussi des dynamiques psychosociales que génère la Nouvelle Gestion publique dans les services publics. En s’inspirant des travaux du sociologue Erving Goffman, il met en lumière quelques stratégies pour instaurer un conformisme aux rapports de pouvoir asymétriques. Il évoque la nécessaire distanciation fonctionnelle et physique d’avec les sujets à soumettre pour créer une divergence entre deux catégories d’individus dont la différenciation doit être admise par tous. À cette différenciation s’ajoute la compartimentation entre les catégories d’individus de façon à légitimer les rapports d’autorité. La servitude volontaire est alimentée par l’aveuglement et le sentiment d’impuissance, de même que du désir d’ordre et de reconnaissance sociale. On réussirait ainsi à entretenir la docilité et l’obéissance.

L’auteur aborde aussi un autre aspect important de la servitude volontaire qui joue un rôle déterminant dans la configuration des nouveaux rapports d’autorité. Il s’agit des nouvelles technologies de surveillance telles que l’IA maintenant associée aux divers réseaux sociaux ayant pour effet de déséquilibrer les régimes de vérité collectifs. Comment démêler le vrai du faux actuellement ? Comme la vérité est désormais définie à partir de soi et de ses propres croyances, comment élaborer un monde commun ? Jean-Luc Prades constate que ce type de développement technologique favoriserait la docilité et la passivité où la réalité fictive se substitue au monde des relations tout en faisant la part belle à l’indifférence. L’indifférence généralisée qui empêche « de penser, de hiérarchiser et de configurer ce qui nous est commun par le partage du sensible avec l’autre, jusqu’à le rendre tellement abstrait qu’elle le déshumanise » (p. 63). Toutefois, l’auteur nous rappelle que l’indifférence peut nous aider à vivre pour ne pas ressentir plus de souffrances. Ce système ferait de nous des « coupables innocents » qui ne veulent plus rien savoir des effets de leurs actes.

Pour Prades, « la seule manière d’espérer pouvoir se prémunir contre les méfaits de l’obéissance, de la servitude, c’est d’en avoir conscience et de se mettre en situation de pouvoir y résister, préventivement, en n’oubliant pas qu’un bon nombre d’institutions nous socialisent en nous modélisant pour obéir » (p. 120). À ce titre, le dernier chapitre traite des avancées et des difficultés rencontrées par l’auteur et son groupe de sociopsychanalyse, l’Association de recherche et d’action psychosociologique (ADRAP) fondée en 1990 à Nice. Cette section du livre rend compte de l’alternative que représente le dispositif Mendel appliqué au sein d’une maison de retraite et de l’évolution des stratégies d’intervention sociopsychanalytique visant à modifier la dynamique des rapports de communication dans la hiérarchie organisationnelle pour développer l’actepouvoir de ses acteurs par la démocratie participative.

Certain.e.s pourraient reprocher à l’auteur d’avoir trop simplifié des dynamiques sociales d’une grande complexité pour développer son analyse. Cependant, le grand mérite de cet ouvrage, pour les travailleuses sociales, est de les aider à penser les nouvelles formes de servitude volontaire au sein des organisations qui conditionnent leurs actes de travail. En établissant des liens entre des phénomènes psychosociaux cousins tels que la servitude volontaire, la projection psychosociale d’une autorité familialiste, l’indifférence, l’obéissance, la docilité, l’implication contrainte, et surtout le déni, l’auteur nous offre des pistes d’élucidation des nouveaux rapports d’autorité difficiles à repérer dans les organisations actuelles.