Recension

Jadin, B. et Roosens, B. (dir.). (2022). Gare aux malentendus. Déjouer les pièges pour faire apprendre. Éditions ChanGements pour l’égalité[Notice]

  • Caroline Letor

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  • Caroline Letor
    Professeure au département de gestion de l’éducation et de la formation, Université de Sherbrooke, Canada

Comprendre les difficultés des élèves comme des malentendus pour les déjouer au profit de leurs apprentissages, voici le pari de cet ouvrage défiant la synthèse tant il recèle de moments précieux examinés avec minutie. Les auteurs nous emmènent au coeur de la classe de l’enseignement primaire à travers une recherche-action visant à développer des dispositifs favorables aux apprentissages avec une attention particulière aux enfants des milieux populaires. Une large littérature s’est penchée sur les difficultés spécifiques que rencontrent ces élèves à l’école primaire. L’originalité de cet ouvrage est de les envisager comme des malentendus. Ceux-ci ne relèvent ni de la mauvaise compréhension de l’élève ni de l’incompétence de l’enseignant ou de l’enseignante. Comme ils l’expliquent, «ce n’est pas l’élève qui ne comprend pas, c’est l’élève qui comprend autre chose que ce que l’enseignant croit qu’il comprend» (p. 23). Dans une première partie, les auteurs nous offrent un cadre théorique approfondissant les notions de rapport aux savoirs, de sens et de malentendus sociocognitifs dans un langage précis et non moins accessible grâce à de nombreux exemples concrets. Ils s’intéressent particulièrement à quatre types de malentendus: scolaires, langagiers, didactiques et disciplinaires. Les «malentendus scolaires» dépendent du rapport à l’école, et sont plus répandus chez les élèves issus des milieux populaires qui se concentrent davantage sur le faire (entourer, coller), que sur le comprendre ou l’apprendre (vérifier, confronter son point de vue avec des pairs). Les «malentendus didactiques» se révèlent lorsque la visée d’apprentissage et le regard réflexif attendus sont effacés par la préoccupation de l’élève à suivre une procédure (une consigne, une règle) ou à produire un résultat (donner la bonne réponse, réaliser le travail demandé). Les «malentendus langagiers» apparaissent lorsque les élèves ne perçoivent pas les différents registres de la langue et qu’ils interprètent différemment la commande de la personne enseignante (la polysémie – concret/abstrait/métaphorique – des termes comme «le réveil» dans un texte lu, le terme spécifique de «sommet» en mathématiques). Les «malentendus disciplinaires» surviennent lorsque l’enseignant, les élèves voire les parents ne partagent pas les mêmes représentations sur les finalités, le contenu et les tâches d’une discipline. Par exemple, il est commun de se représenter les tâches en mathématiques comme l’application de procédures ou en sciences sociales, comme des discussions sans finalité précise. La mécompréhension du but d’apprentissage ou de la posture à adopter dans des dispositifs de classe, les composantes implicites des consignes, le parasitage des activités ou les ambiguïtés du vocabulaire employé posent un ensemble d’obstacles auxquels les enseignants et les élèves sont confrontés tout au long des activités de la classe. Dans la seconde partie, les auteurs relatent la partie empirique de leurs investigations. Ils repèrent minutieusement les malentendus dans lesquels les élèves sont embarqués malgré leur motivation à réussir. Ils montrent comment les pratiques des personnes enseignantes peuvent mener à des impasses à leur insu. Ils attirent l’attention sur les microdifférences qui se construisent dans les détails, et qui, récurrentes, mènent à de grandes inégalités. Ces malentendus sont tangibles dans le récit des trois expériences menées par des enseignantes du primaire engagées à tester des séquences d’enseignement et à proposer des dispositifs évitant ou dépassant ces malentendus: en lecture, en mathématiques et en sciences dans des classes d’établissements primaires aux indices socioéconomiques contrastés. La description des contextes, la présentation du dispositif (objectifs, notions, matériel, plans de séquence, obstacles anticipés et pistes pour y remédier) est suivie de la retranscription intégrale des séquences en classe. Celles-ci nous emportent au coeur des interactions et nous invitent à vivre ces malentendus de l’intérieur. Ces récits d’expériences sont analysés en collaboration avec les praticiennes-chercheures associées à l’expérience, dans le …