Ce mot abstrait a été formé il y a peu d’années, sur l’adjectif oral, dans les emplois où celui-ci qualifie un fait littéraire. Oralité réfère, de façon assez vague, à un type de communication opérée par voie buccale et sonore : aucune notion précise ne s’y attache. Son étude critique passe nécessairement par celle des expressions formées à l’aide de l’adjectif : langue orale, tradition orale, littérature orale. Par ailleurs, il nous est impossible, dans les conditions historiques actuelles, de considérer les faits d’oralité sans comparaison, au moins implicite, avec les faits de langue écrite, tradition livresque, « littérature » proprement dite. La communication orale remplit, dans le groupe social, une fonction en grande partie d’extériorisation. Elle fait entendre, collectivement et globalement, le discours que cette société tient sur elle-même. Elle assure ainsi la perpétuation du groupe en question et de sa culture : c’est pourquoi un lien spécial et très fort l’attache à la « tradition », celle-ci étant, en son essence, continuité culturelle. Les voix humaines forment ainsi, dans l’existence du groupe, un bruit de fond, une stimulation sonore qui, dans certains cas, prend une acuité plus grande car elle fait appel aux formes profondes de l’imagination collective : ces cas constituent la « poésie orale ». Plusieurs ethnologues ont, dans cette perspective, distingué entre le parlé, communication vocale exprimant l’expérience ordinaire du locuteur et l’oral, communication formalisée de façon spécifique, et transmettant, en même temps qu’une expérience, un type particulier de connaissance qui, pour l’auditeur, est re-connaissance, inscription du message dans un modèle familier (même si, pour des raisons circonstancielles, ce modèle est rejeté) : édifice de croyances, d’idées, d’habitudes mentales intériorisées constituant comme la mythologie du groupe. Le discours oral, selon cette définition, est le contraire du discours scientifique. Chargé de connotations, c’est à ce titre surtout qu’il est social ; lié à tous les jeux que permet le langage, il tend à renforcer, à sa racine même (qui est de nature linguistique), le lien collectif ; sa force persuasive provient moins de l’argumentation que du témoignage. Cette idée s’est imposée, progressivement, aux exégètes du Nouveau Testament, puis aux hellénistes, durant les années 1930-1950. La comparaison qu’opéraient ces chercheurs entre oralité et écriture révélait peu à peu que ces termes ne sont pas homologues ; que l’oralité ne se définit pas plus par rapport à l’écriture que l’écriture par rapport à l’oralité. Ces constatations aboutirent, vers 1960, aux thèses du Canadien McLuhan et bientôt de ses nombreux disciples. D’abord très contestées, ces thèses ont fini par s’imposer et pouvaient, dès environ 1975-1980, être considérées comme acquises. Elles se ramènent, pour l’essentiel, à ceci : un message ne se réduit pas à son contenu manifeste, mais comporte un autre contenu, latent, tenant à la nature du moyen de communication (voix, écriture manuscrite, écriture imprimée, informatique) utilisé. Dans l’optique de McLuhan, oralité et écriture correspondent à deux directions culturelles inconciliables : dans une civilisation de l’oralité, l’homme reste branché directement sur les cycles naturels ; sa conception du temps est circulaire (tout revient toujours) ; les comportements sont étroitement régis par les normes collectives ; il règne une confuse nostalgie du nomadisme originel. Inversement, un monde de l’écriture disjoint la pensée et l’action, le langage perd de sa force créatrice propre, une conception linéaire du temps triomphe, ainsi que l’individualisme et le rationalisme. On se rend compte aujourd’hui que ces oppositions (souvent très atténuées en pratique) sont moins historiques que catégorielles. Depuis au moins deux millénaires ont coexisté, dans des régions de plus en plus nombreuses, oralité et écriture. Les tendances propres à l’une et …
Parties annexes
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