ÉtudesEssays

Le travail de la viande ["Travailler / Working (Harun Farocki)", no 11 printemps 2008][Notice]

  • Johanne Lamoureux

Siegfried Giedion conclut en ces termes le chapitre nodal de Mechanization Takes Command qu’il consacre à la « mécanisation de la mort ». L’émotion contenue de cette conclusion suspend exceptionnellement le ton neutre associé à la production du discours scientifique, ton auquel souscrit le reste de l’ouvrage. Giedion y décrit les découvertes et les brevets qui ont rendu possible la série d’opérations par lesquelles la raison technique a su littéralement orchestrer la mise en boîte du vivant. Pourtant, avant même cette conclusion, le ton neutre de l’auteur est contrebalancé par un script visuel qui paraît fondé sur une radicalisation critique de la double projection d’images et de la règle du « compare and contrast » qui, dans la foulée des méthodes pédagogiques d’Heinrich Wölfflin (1864-1945), firent les beaux jours de l’institutionnalisation universitaire de l’histoire de l’art dans le monde anglo-saxon (Giedion avait étudié auprès de Wölfflin dont il occupa la chaire à l’Université de Bâle : le sous-titre de son ouvrage, « contribution à l’histoire anonyme », n’est pas sans rappeler le projet wölfflinien d’une « histoire de l’art sans noms »). Une des doubles pages de ce script (fig. 1) oppose deux représentations de bovidés : celle de gauche illustre la bonne utilisation du pistolet avec lequel le bétail est assommé au début de la chaîne de travail, alors que sur la page de droite, une publicité des Meatpackers de Chicago montre un bovin souriant et enguirlandé, image typique qui circule des anciennes représentations de fêtes foraines à la rhétorique publicitaire contemporaine, et qui joue de « l’assentiment de l’animal au fait d’être mangé ». Depuis la parution de l’ouvrage de Giedion, les abattoirs et la consommation de viande ont été appropriés par divers discours militants en tant que prémices et prémisses de la solution finale ou de l’exploitation sexuelle des femmes : il y aurait là un chapitre intéressant à écrire sur les rapports de la modernité à la violence, tels que les investit désormais le discours éthique sur la consommation de chair animale. Pourtant, mon propos s’inscrit plutôt en amont de la parution de Mechanization Takes Command afin d’explorer le rôle significatif dévolu à la représentation culturelle (roman, film, théâtre) des abattoirs dans la première moitié du 20e siècle. J’écarterai délibérément les écrits et images produits dans la mouvance surréaliste ou péri-surréaliste, notamment autour de Georges Bataille, et m’attarderai à la production culturelle motivée plus directement par le projet socialiste ou marxiste. Moins préoccupée par la performance sacrificielle que par une scénographie machinique qui détermine, à des registres certes différents, une découpe de l’homme comme de l’animal, cette production installe l’abattoir comme site infernal de la modernité industrielle du capitalisme. Son récit fondateur se trouve, comme le suggère Giedion, dans The Jungle, le roman best-seller de l’écrivain américain Upton Beall Sinclair. Sinclair voit dans l’abattoir la figure emblématique du grand capital et ce, bien avant que Henry Ford ne relate, dans son autobiographie de 1922, le moment épiphanique qu’il connut en visitant les usines à viande de Chicago où il eut l’idée de la chaîne de montage dont on connaît la fortune ultérieure. Giedion démontre on ne peut plus clairement comment les chaînes de montage (assembly line) de Denver trouvent leur origine dans les chaînes de démontage (disassembly line) de Chicago et comment la mécanisation de la production commence moins dans l’assemblage que dans le démembrement. Les voitures de Ford, assemblées tout au long de la chaîne de montage, sont en quelque sorte les remplaçants machiniques du matériau organique que démonte le travail à la chaîne des abattoirs. Et les abattoirs …

Parties annexes