Dans ce chapitre, les modes participatifs et durables de l'organisation du paysage culturel urbain seront discutés comme alternatives à son organisation strictement économique. Trois études de cas toucheront à la question insistante concernant le caractère des sociétés modernes au 21ème siècle : lorsqu’on détermine l’utilisation de l’espace, quelle sera la balance entre les valeurs d’échange et les valeurs d’usage qui en ressortira ? Dans un premier temps, nous présenterons le quartier parisien Beaugrenelle, manifestation spatiale d’une vision restreinte du modernisme marqué par l’économie : construit dans les années 1970, le quartier répond aux besoins de ses habitants idéaux-types « consommateurs ». À l’opposé, le projet d’espace innovateur Gängeviertel, situé à Hambourg et débuté en 2009, sera interprété comme une hétérotopie, vision d’un modernisme participatif, créée par des citoyens démocratiques engagés. Enfin, le modèle expérimental du village écologique Lebensdorf figure la vision d’un modernisme durable reposant sur une organisation alternative, spatiale et sociale. Somme toute, ces exemples illustrent les alternatives d’interprétations et d’organisations de paysages culturels modernes. De ce fait, ils relativisent les prétendues « nécessités économiques » qui ont marqué les paysages urbains néolibéraux et le modernisme restreint des dernières décennies. Avant d’entamer les études de cas, nous définirons le concept de paysage culturel. Ensuite, nous explorerons, selon les catégories lefebvriennes, les paysages culturels comme produits du rapport social et comme producteurs des rapports sociaux. Les notions d’économie, de politique et d’attribution de sens seront discutées comme étant trois facteurs principaux de l’organisation du paysage culturel moderne de la ville. Concevoir la ville en tant que paysage est communément interprété comme étant l’expression d’un changement dans la perception esthétique du milieu urbain depuis la moitié du 19ème siècle. C’est en particulier la poésie et la prose de Charles Baudelaire qui décrit la ville en tant qu’espace esthétique cohérent, incitant ainsi à la notion de paysage urbain. L’histoire du concept « paysage culturel » nous dit que cette évocation aurait été jusqu’alors réservée à la description d’une nature supposément vierge, correspondant à la notion naturaliste du paysage issue du romantisme. À l’opposé de l’image bucolique que le romantisme se faisait de la nature, dans les langues germaniques l’étymologie des mots tels que landscape en anglais ou Landschaft en allemand, signale déjà l’intervention constructive de l’homme dans la nature ; la racine indo-européenne « scapian » se traduisant par « faire » en français. Depuis les temps modernes, le terme paysage désigne également dans les langues germaniques et romanes, au-delà de la manipulation de l’environnement concret, la représentation visuelle d’environnements urbains et ruraux. Ainsi, dans son Dictionaire Universel [sic] de 1690, Antoine Furetière définit le terme de la façon suivante : « Païsage se dit aussi des tableaux où sont representées quelques vouës de maisons, ou de campagnes [sic] ». C’est au plus tard au 20ème siècle que la science associe également les villes aux paysages culturels. L’Oxford English Dictionary cite la première mention du terme « cultural landscape », parue en 1919 dans le journal Geografiska Annaler : « The character of the town is more or less a product of the combined natural and cultural landscape in which it has arisen ». Finalement, depuis son introduction en tant que sous-catégorie du « Patrimoine mondial » de l’UNESCO en 1992, le « Paysage Culturel » a acquis une signification fortement politique et économique, en vue d’avantages financiers et de responsabilités de préservation de lieux liés à ce statut. Notamment, la définition de l’UNESCO prend en compte les ambiguïtés étymologiques et historiques du concept de « paysages culturels » négociant entre nature et culture, entre concret et …
La production des paysages culturelsLa modernité entre les valeurs d’échange et d’usage[Notice]
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Ulrich Ufer
Université de Montréal