
Volume 43, numéro 1, hiver 2012 Pratiques romanesques francophones d'Afrique et des Antilles Sous la direction de Justin Bisanswa
Sommaire (12 articles)
Études
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Les méandres de la géométrie intime dans Le baobab fou de Ken Bugul : du fantasmatique à l’autobiographique
Justin Bisanswa
p. 21–44
RésuméFR :
L’article analyse l’articulation du fantasmatique et de l’autobiographique, c’est-à-dire du rêve et du vécu dans Le baobab fou. Les oppositions stratégiques fonctionnent pour faire des différences le principe d’une unification plus solide par les diverses facettes du même, le rêvé et le vécu ne reflétant plus qu’une même signifiance de l’unité en l’homme d’un espace de vie imaginaire et d’un terrain de frottement à la réalité matérielle. C’est pourquoi, même transcendantal, l’élan dans le rêve se solde par l’échec. Le baobab fou fait voir le voyage dans la géographie d’une vie. Le pari est d’offrir une fresque sans tomber dans le narratif événementiel que le texte joue par associations des semblables à travers le cheminement thématique. La dérive n’est pas progressive, mais scrutation des instants de vie. L’émerveillement du décor encadrant un événement vécu se conjugue à ce qui défile dans l’imagination de celle qui écrit le récit onirique, fantasmatique, révélant d’un coup de verbe un univers, et produisant ainsi le merveilleux par lequel échapper au monde réel et combler ses frustrations, nous rappelant que l’envol réel est hors de ce monde.
EN :
This article analyses the articulation of those fantasies and autobiographical elements – i.e. dreams and facts – present in Le baobab fou (“The mad baobab”). Strategic oppositions help make differences the thrust behind a stronger unification of the various constituents of a given element. Fantasies and real life thus both express the same significance of man’s fusion of his imaginary life and his forays into the material world. Thus, in spite of its transcendental nature, exploring a fantasy can only fail. As it follows the traveller throughout the geography of his life, Le baobab fou seeks to paint a story without becoming the chronological narrative the associated similarities raised through its thematic evolution could lead it to be. Far from being constant, the drift focuses on moments in life. The wondrous staging of a real-life event is intertwined with fantasies going through the mind behind the oneiric dream, word-painting an entire new world and thus creating the supernatural that is our escape from the real world and the answer to our frustrations, while reminding us that we cannot flee for good.
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Polymorphisme et dissimulation du narratif dans La mémoire tatouée d’Abdelkébir Khatibi
Olga Hél-Bongo
p. 45–61
RésuméFR :
Dans La mémoire tatouée, Abdelkébir Khatibi subvertit le réel en le tressant au rêve, au fantasme et au drame, d’où l’enchâssement de plusieurs genres dans le roman (essai, poésie, théâtre). Essai et roman mettent en scène l’aliénation du colonisé et d’une génération entière, déracinée, et donc rivée à un double langage. La tentative du je consiste à représenter l’intellectuel colonisé pour s’insurger contre sa propre aliénation. L’autobiographie se dit par éclatement et par cris. Son analyse nécessite une bonne connaissance de la trajectoire de l’auteur afin de situer la prise de parole de l’écrivain dans le cadre de sa deixis sociale. Le présent article examine donc le parcours intellectuel de Khatibi en matière de dispositions, de positions et de prises de positions en vue de saisir le portrait autobiographique tel que transfiguré par l’auteur et par la tricherie de l’écriture.
EN :
Abdelkébir Khatibi’s La mémoire tatouée (“The tattooed memory”) subverts reality by weaving in dreams, fantasies and drama, thus embedding many genres (essay, poetry, play) into the novel. This essay-cum-novel depicts the alienation of not only the colonised but also an entire generation that was uprooted and subjected to a second language. First-person writing is a means to put forward the colonised intellectual who rebels against his own alienation in an autobiographical series of shatters and cries. Its analysis calls for a sound grasp of the author’s trajectory, enabling the social contextualisation of his statements. This article dwells on Khatibi’s intellectual evolution as it relates to attitudes, positions and statements, leading to an understanding of the autobiographical sketch transfigured by the author and the tricks of his writing trade.
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L’humour dans les romans d’Alain Mabanckou et d’Azouz Begag : de l’autodérision à la singularité
Nadra Lajri
p. 63–72
RésuméFR :
Si l’humour est destiné à divertir et à amuser, son usage permet également de révéler un point de vue, de critiquer une situation, de se démarquer d’un discours considéré comme conformiste, réactionnaire et inacceptable, et d’interpeler le lecteur dont la complicité active est suscitée par les affirmations et les « non-dit » de l’oeuvre.
L’humour qui se déploie dans les oeuvres d’Alain Mabanckou et d’Azouz Begag est particulier à chacun des auteurs ; il constitue leur « marque » d’écriture et souligne ainsi leur singularité d’écrivain. C’est cette singularité, implicitement revendiquée, qui constitue l’ambiguïté de leur discours où sont mises en évidence à la fois une sorte d’autodérision et une autosatisfaction. C’est ce que ces réflexions tenteront de cerner à travers quelques références ponctuelles aux oeuvres des deux écrivains.
EN :
While humour seeks to entertain and amuse, he who uses it can also do so to highlight a stance, rail against a situation, distance himself from conventional, reactionary or unacceptable viewpoints, or enlist the reader’s active complicity through both the stated and the unspoken. The humour that permeates the writings of Alain Mabanckou and Azouz Begag is unique to each of them, a personal writing stamp that emphasises their distinctiveness as authors. Such singularity, which they implicitly acknowledge, is the ambiguity behind writings in which they poke fun at themselves while patting their own backs. This article will look at selected excerpts from their works to support the above arguments.
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Trois K marocains de la modernité comme nécessité
Assia Belhabib
p. 73–81
RésuméFR :
À y regarder de près, les ouvrages des écrivains marocains Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), Abdelkébir Khatibi (1938-2009) et Abdelfattah Kilito (né en 1945) se déterminent sous le signe de la modernité nécessaire tant sur le plan de l’écriture que du point de vue de la singularité de chacun des auteurs dans les thématiques abordées et dans le mélange des genres littéraires. Oeuvres complexes, denses, pluridisciplinaires dans lesquelles les écrivains pratiquent une expérience limite du langage. Cette habilité, des années durant, à puiser dans la bibliothèque du monde et à découper des plans de cultures, est tendue par le souci de dire autrement la littérature. Khaïr-Eddine a consacré toute sa vie à la dissidence linguistique, chassant sur la page d’écriture la langue du colonisateur et créant son propre dialecte pour dénoncer toute forme d’aliénation et de servitude. Khatibi exalte dans ses récits la force du voyageur professionnel comme promesse de dialogue et d’aimance. Kilito revisite les poètes arabes anciens à la lumière des littératures européennes et renouvelle la lecture des Mille et une nuits, oeuvre intemporelle, universelle et inachevée. C’est à ces questions, plus philosophiques que simplement rhétoriques, que nous convient ces auteurs qui tentent d’inscrire la modernité au-delà d’une géographie, d’une époque ou d’une culture à partir d’une langue d’écriture : le français.
EN :
A closer examination of the writings of Moroccan authors Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), Abdelkébir Khatibi (1938-2009) and Abdelfattah Kilito (born in 1945) confirms their modernity in both their style and each author’s peculiar choice of themes and mix of literary genres. These are complex, dense and multidisciplinary works whose authors stretch the boundaries of language. Their extended ability to draw from universal sources and to structure cultural schemes derives from the wish to tell a story differently. Khaïr-Eddine lived his whole life a linguistic dissident, shunning colonial French for his writings and opting instead for a homegrown dialect decrying all instances of alienation and servitude. Khatibi’s narratives extoll the role of professional travellers as a promise of dialogue and love, whereas Kilito shines the light of European literatures onto the works of early Arabic poets, resulting in a new take on the timeless, universal and open-ended Thousand and One Nights. Those are the – philosophical rather than merely rhetorical – questions into which these authors draw us in their attempt, writing in French, to express modernity beyond geography, history or culture.
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L’A-Fric de Jacques Fame Ndongo : une écriture de l’énigme et de l’abolition des genres
Marie-Rose Abomo-Maurin
p. 83–93
RésuméFR :
Le texte littéraire est la concrétisation matérielle d’un système qu’il réalise. La « Modernité » s’impose comme rupture esthétique et comme intégration de ce texte dans le présent. L’A-Fric de Jacques Fame Ndongo peut se lire comme une rupture par sa nouvelle composition. Il s’y ménage un glissement des éléments romanesques, obligeant les genres dits traditionnels à perdre structure et délinéament. Du récit encadrant au récit encadré, la narration joue sur le transfert des propriétés animales aux individus. C’est dans ce jeu permanent de transgression, de fusion et d’hybridité que L’A-Fric instaure sa modernité.
EN :
Literary texts are the embodiment and the tangible expression of a system. They become part of the “now” through “modernity”, a concept that represents an aesthetic departure. The new approach behind Jacques Fame Ndongo’s L’A-Fric also comes across as somewhat of a departure, its shifting composition forcing so-called traditional genres to lose their structure and outline. Moving between a guiding narration and one that is guided, the story plays on the transfer of animal characteristics onto humans. Such constant transgression, fusion and hybridity guarantee L’A-Fric’s modernity.
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L’implicite pragmatique de la représentation de l’homme chez Calixthe Beyala
Moïse Ngolwa
p. 95–106
RésuméFR :
Contrairement à une tradition critique qui considère la représentation négative de l’homme dans les textes de la Franco-camerounaise comme un refoulement sans équivoque du masculin, cet article montre que la peinture des personnages masculins dans Les honneurs perdus et Comment cuisiner son mari à l’africaine participe d’un grossissement caricatural qui s’inscrit dans une énonciation ironique. Il ressort que, chez la romancière, il est davantage question de tourner en dérision les symboles de la domination phallique et de mettre l’homme devant ses responsabilités, ceci dans le but de l’amener à une prise de conscience. Une telle interpellation, qui sous-entend une redéfinition de la masculinité, est pour Beyala le présage d’un équilibre des rapports de force entre l’homme et la femme où cette dernière est également appelée à changer d’attitude.
EN :
Contrary to the critical tradition that considers the negative depiction of men in French-language Cameroonian novels as a blatant repression of manhood, this article reveals how the caricatured portrayal of male characters in Les honneurs perdus (“Lost honours”) and Comment cuisiner son mari à l’africaine (“How to cook your husband African-style”) is steeped in irony. The author obviously wants to mock symbols of phallic dominance and force men to awaken by living up to their responsibilities. With its implied redefinition of masculinity, Beyala’s take hints at a balanced relationship between man and woman, one in which even the latter needs to evolve.
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Texte, contexte et interprétation : visées et modalités du récit de témoignage d’Esther Mujawayo dans SurVivantes
Catalina Sagarra
p. 107–116
RésuméFR :
Cet article analyse les spécificités discursives du récit de témoignage d’Esther Mujawayo, SurVivantes, compte tenu des circonstances de production de ce texte. Si R. Dulong a défini les caractéristiques du témoignage, reste pourtant à explorer comment la culture modèle la praxis testimoniale, grâce, entre autres, au métalangage utilisé pour arrimer le lecteur à un horizon culturel autre, à une syntaxe dont il est parfois difficile de déterminer si elle répond aux exigences du récit testimonial ou à l’expression d’une culture où l’oralité a encore une large part, ou à la variabilité d’un sujet témoignant qui peut renvoyer à maintes instances indirectement présentes ou convoquées dans le discours.
EN :
This article looks into the discursive specificities of Esther Mujawayo’s testimonial, SurVivantes (“Survivor and alive”), taking into consideration how it came to fruition and seeking to examine how the telling shaped the tale in countless ways. The characteristics of testimonials are now known thanks to R. Dulong. Nonetheless, one still needs to explore the impact of culture on testimonial practice, using such tools as the meta-language needed to anchor readers in a foreign culture, the syntax that may derive from either the requirements of the testimony or the patterns of a culture favouring oral expression, or the unpredictability of the subject referring to several issues either hinted at or outlined in the discourse.
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Le personnage historique en littérature antillaise : la question du genre (Delgrès, Schoelcher, L’Oubliée)
Bernadette Cailler
p. 117–133
RésuméFR :
À partir d’une méditation concernant divers genres et modes pouvant être choisis pour la représentation de personnages considérés comme hautement historiques par un peuple, voire plusieurs, voire dans l’imaginaire mondial contemporain, et compte tenu, aussi, du projet créatif entrepris par un auteur ou l’autre, cette étude en vient à analyser, dans Un dimanche au cachot de Patrick Chamoiseau, la figure de Victor Schoelcher, en relation aux autres personnages de l’oeuvre, en particulier ceux de L’Oubliée et de Caroline. Proéminente est ici la question qui, née d’une analyse de l’oeuvre, révèle des rapports étroits entre esthétique, politique, et éthique.
EN :
Based on Patrick Chamoiseau’s Un dimanche au cachot (“One Sunday in jail”), this article analyses Victor Schoelcher’s character in relation to other persons in the story, namely L’Oubliée (the Forgotten One) and Caroline. This analysis relies on a meditation on the various genres and modes available to depict historical figures deemed strongly so by a people, a group of societies or even in today’s global viewpoint. This analysis also draws on an author’s creative process, the uttermost question being the close interplay between aesthetical, political and ethical considerations.
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Édouard Glissant et la querelle avec l’Histoire ou de l’Un-monde à la Relation
Kasereka Kavwahirehi
p. 135–154
RésuméFR :
Le présent article voudrait justement jeter une lumière sur quelques stratégies adoptées par Édouard Glissant pour sortir du désarroi sociohistorique causé par la pensée de système. Il s’agit de montrer comment la reconfiguration glissantienne du monde passe par un ébranlement de catégories et de disciplines liées au déploiement de la métaphysique de l’Un en tant que ce dernier est opposé à la Diversité et, donc, à la Relation. On verra ainsi que la problématisation des notions d’Histoire et de Littérature, pour faire émerger les histoires et les littératures, est aussi une remise en question de la métaphysique de l’Un au profit d’une philosophie de la Relation. Autrement dit, la poétique de la relation est inséparable d’un réinvestissement de l’histoire, de la littérature et de la philosophie, surtout telle que celle-ci est incarnée par Hegel et sa philosophie de l’histoire.
EN :
This article should shed some light on some of the strategies employed by Édouard Glissant to escape the socio-historical disquiet brought upon by systems thinking. The purpose here is to show how Glissant’s redesign of the world calls on disrupting categories and disciplines relating to the opposing metaphysics of the One versus Diversity and Relation. One also learns how the respective evolution of History and Literature into stories and writings also challenges the metaphysics of the One in favour of a philosophy of Relation. Expressed otherwise, the poetics of relation are intrinsic to a re-appropriation of history, literature and philosophy, more particularly that construed by Hegel in relation to history.
Analyse
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Georges Perec : grandeur et misère d’une signification abymée
Maxime Decout
p. 157–171
RésuméFR :
« 53 jours », le dernier roman de Perec, demeuré inachevé, propose d’interroger les rapports entre le réel et la fiction à travers une enquête policière sur des manuscrits et des récits mis en abyme. De la sorte, il brouille sans cesse les frontières entre la fiction et le monde, et indique comment le désir absolu de faire signifier le réel comme les récits risque de condamner le lecteur à l’erreur. La signification devient une puissance fascinante et ensorcelante que la mise en abyme renvoie dans le domaine de l’illusion. Le livre est ainsi hanté par l’idée du dévoilement, et fonde la lecture du monde sur des présupposés issus non de lui-même mais de la littérature. S’écrivant tout en désavouant la signification du réel et de la fiction, « 53 jours » affirme donc que la littérature doit avant tout être exigence de lucidité quant à ses pouvoirs et à ses limites. Un autre réalisme s’invente sous la plume de Perec, un « réalisme citationnel », qui combine le monde et les oeuvres : un réalisme qui sait que le réel est aussi une fiction, composée de tous les textes qui peuplent notre mémoire et orientent notre pensée.
EN :
In his unfinished, ultimate novel, 53 jours (“53 days”), Perec resorts to a police investigation into manuscripts and to embedded storylines to revisit the links between fact and fiction. In so doing, he constantly blurs the boundaries between the imagined and the real, and reveals how the utter desire to put forth reality and fiction may mislead the reader. Meaning evolves into a fascinating and bewitching power that becomes a mere illusion once nested. A desire to reveal permeates Perec’s novel, which relies not on inner presumptions but on outer literary sources to describe the world. A book that denounces the meaning of fact and fiction, 53 jours posits that literature must first and foremost require a lucid understanding of its powers and limitations. Perec gives rises to a new form of “referential realism” that intertwines fact and fiction, one that knows reality is also a fiction comprising all of the writings that make up our past and inform our current thinking.