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En 1996, La Joie par les Livres proposait une journée d’étude consacrée à la photographie dans le livre pour la jeunesse et La Revue des livres pour enfants publiait à cette occasion, dans son numéro 168-169, un dossier intitulé « La photographie dans les livres pour enfants : une approche sensible ». En 2001, la Bibliothèque des enfants et des jeunes La Joie par les Livres à Clamart accueillait l’exposition Flash sur les livres de photographies pour enfants et son catalogue-répertoire offrait un coup de projecteur sur les premières éditions d’une centaine d’albums de photographies, des années 1920 à nos jours. En 2012, le fonds patrimonial Heure joyeuse, depuis conservé à la médiathèque Françoise Sagan, organisait l’exposition L’enfant et la photographie qui mettait en évidence l’évolution au cours du temps de la représentation de l’enfant et de la place de la photographie d’auteur dans les livres qui lui sont destinés. En 2024, la Maison de la photographie Robert Doisneau accueillait la première exposition de livres photographiques présentée dans un lieu dédié au 8e art.

Expositions, études, colloques internationaux, rencontres, mémoires, thèses de doctorat, ouvrages grand public et articles de la presse généraliste ou photographique concourent à poursuivre la réflexion autour de cette production, désormais baptisée « photolittérature » et couvrant le territoire dans lequel sont agencés art de la photo et texte littéraire. Parallèlement, au cours des deux décennies écoulées, les éditeurs ont multiplié, dans un bouillonnement créatif, le nombre d’albums qui intègrent la photographie, devenue par ailleurs omniprésente dans la vie quotidienne.

Prenant en quelque sorte la suite du colloque « 1, 2, 3… regarde ! La photo, le livre, l’enfant » organisé conjointement par le Centre national de la littérature pour la jeunesse, la médiathèque Françoise Sagan et le laboratoire Cellam de l’Université Rennes 2 en mars 2023, ce dossier explore la présence des photographies dans les livres pour enfants.

À partir d’un panorama d’ouvrages tirés de temporalités et d’espaces géographiques différents, les articles de ce dossier interrogent l’ouvrage photographique pour la jeunesse sous l’angle de son histoire, de sa matérialité, de ses évolutions et variations, de sa représentation, de sa circulation et de sa réception. Ce dossier met également en évidence une diversité de productions allant des imagiers aux livres d’artistes, en passant par les portraits de pays, les romans ou les contes de fées, les livres tirés de films, les autobiographies, les récits de voyage ou encore les albums de famille. Il révèle aussi la variété des dispositifs mis en place au coeur de ces publications et permet d’examiner les modalités de l’intégration de la photographie dans les pages de ces ouvrages.

Ces articles donnent également à voir les formes multiples de la photographie, puisque sont convoquées photographies animalières, ethnographiques, documentaires, vernaculaires, détournées, photoshopées ou photomontées et pseudo-photographies, ainsi que ses différents usages entre enregistrement du réel, outil de transmission et de connaissance, fixation de la mémoire, perception de l’art photographique et médium vecteur d’idéologies.

Chacun des projets artistiques présentés interroge le rapport du photographe à la littérature jeunesse, entre volonté de trouver des débouchés à une production, partage d’une vision du monde, conception de la photographie comme un nouveau langage. Tous ces ouvrages photo-illustrés ont pour dénominateur commun de remettre en cause le couple texte-illustration dessinée traditionnellement attendu dans les livres pour enfants et de focaliser leur attention sur le monde de l’enfance.

Reprenant les grands axes du colloque de 2023, ce dossier est divisé en quatre parties. La première analyse l’usage des photographies de famille dans les ouvrages pour la jeunesse. Dans « Snow Baby : éléments d’un récit colonialiste », Paul Edwards s’intéresse aux ouvrages pour enfants The Snow Baby. A True Story with True Pictures (1901) et Children of the Arctic (1903) de l’Américaine Josephine Peary (1863-1955), épouse du découvreur du pôle Nord Robert Peary. La collaboration texte et photographies familiales et ethnographiques vise à assurer à l’autrice de ces récits une identité de « bonne mère » et d’authentique exploratrice. Loin des idéaux pacifistes des collections publiées dans les années 1920 aux États-Unis, ces ouvrages stigmatisent la population racisée prise pour objet et revendiquent une supériorité nord‑américaine.

Les ouvrages analysés par Laurence Le Guen dans l’article « Albums de famille : quand la photolittérature pour enfants écrit le roman familial » témoignent quant à eux du potentiel que recèle la photographie familiale pour créer de nouvelles oeuvres littéraires. Les auteurs d’ouvrages pour la jeunesse n’hésitent ni à s’emparer de photographies de famille orphelines pour tisser des liens entre elles, ni à en gommer l’histoire lorsqu’elles sont authentiques pour les placer au service de nouvelles fictions. Ce faisant, ces pseudo‑photographies de famille favorisent l’appréhension des notions de transmission, de filiation et de conservation de la mémoire familiale.

Dans l’article en anglais, « Pseudophotographs in Children’s Literature: A New Object for Photoliterature Studies », Alya Farzana Shamshul Ariffin et Clémentine Beauvais se proposent de mettre en évidence les caractéristiques tant visuelles que fonctionnelles de ces pseudo‑photographies en prenant appui sur un corpus anglo‑saxon. Leur analyse montre que la présence de pseudo‑photographies dans les livres pour enfants crée un point d’entrée majeur pour les enfants dans la perception de l’art photographique et que les rencontres répétées avec des pseudo‑photographies peuvent renforcer des attitudes spécifiques à l’égard de la photographie en général.

La seconde partie de ce dossier fait la part belle aux grandes figures de la photolittérature jeunesse. Dans l’article « Les albums de Tana Hoban : à la croisée des recherches graphiques du xxe siècle », Dominique Versavel analyse l’apport fondamental de la photographe américaine Tana Hoban à l’histoire des albums photographiques pour enfants. À des fins de stimulation et d’alphabétisation visuelles des enfants, la photographe revisite et combine dans ses livres les différentes esthétiques du siècle, depuis le Bauhaus jusqu’à l’univers de la publicité et de la communication.

Avec « Le patrimoine photographique dans le livre pour enfants : l’exemple de la collection “Révélateur” », Ivanne Rialland propose un panorama des publications jeunesse portant sur la photographie patrimoniale et s’attarde plus particulièrement sur l’histoire et la singularité des six titres de la collection de portfolios « Révélateur », créée par Nadine Combet et Max‑Henri de Larminat au sein de l’Atelier des enfants du Centre Pompidou. Elle montre comment ces ouvrages combinent exposition photographique et oeuvre photolittéraire, dont le dispositif est mis au service d’un dialogue subtil entre l’oeuvre plastique et l’oeuvre littéraire.

La troisième partie de ce dossier s’intéresse à la photographie éducative. Éléonore Hamaide explore dans un panorama diachronique le genre canonique des imagiers pour enfants dans « Les imagiers photographiques : miroir du monde ou monde à part ? ». Examinant l’usage de la photographie comme les dispositifs d’ouvrages représentatifs des évolutions du genre, elle met en avant l’importance du producteur de l’image, qui affiche un regard et un point de vue sur l’objet qu’il photographie. Elle interroge également la finalité de ces ouvrages, entre outil d’apprentissage pour le premier âge, porteur d’un discours réaliste sur le monde, catalogue artistique, objet ludique, mais aussi médium chargé de préoccupations sociales et idéologiques.

Dans « Les métaphores perceptuelles dans la culture du remix », Gyöngyi Pal montre comment la tendance contemporaine des imagiers combinant dessins et clichés contrarie l’usage objectif, réaliste et pédagogique assigné à la photographie à partir des années 1930 pour satisfaire le besoin d’imaginaire et de divertissement de l’enfant.

David Martens interroge à son tour la dimension pédagogique de la photographie dans les portraits de pays phototextuels. Prenant plus particulièrement appui sur la série « Connais-tu mon pays » publiée par Hatier, il s’intéresse au dispositif de ces ouvrages dans lesquels la collaboration du texte et des images photographiques en couleurs apparaît comme un moyen d’acquisition de connaissances qui recoupe à certains égards celles du cadre scolaire.

En écho à l’article précédent, Guillaume Blanc-Marianne examine la place de l’enfance dans la « civilisation de l’image » promulguée par le champ photographique français des années 1950 dans « Enfants d’images : photographie, enfance et universalisme dans les années 1950 en France ». Les « gens d’images » entendent faire de la photographie un langage universel et un instrument de découverte, aptes à promouvoir une paix durable grâce à des images de l’enfance propres à créer le sentiment d’une communauté humaine mondiale.

Enfin, dans une ultime partie, intitulée « Grands thèmes de la littérature pour la jeunesse », Christiane Connan-Pintado analyse trois contes patrimoniaux illustrés par la photographie dans l’article « Les contes d’Andersen au prisme de la photolittérature : un discours empathique sur l’enfance ». Ce faisant, elle montre comment les photographes trouvent dans la littérature patrimoniale un champ d’expérimentation esthétique et comment ils invitent les lecteurs à adopter leur regard pour partager leur vision.

Vincent Lavoie passe quant à lui en revue les pages liminaires des ouvrages pour enfants du précurseur de la photolittérature animalière Harry Whittier Frees dans « Les dessous “bienveillants” de la photographie animalière de Harry Whittier Frees ». Si les mises en scène d’animaux anthropomorphisés s’inscrivent dans une longue tradition illustrative, elles soulèvent des enjeux éthiques et éthologiques spécifiques à la photographie d’animaux vivants, dont Harry Whittier Frees avait parfaitement conscience.

Enfin, ce dossier est complété par les enregistrements des tables rondes consacrées aux dispositifs de conservation et de valorisation des fonds d’ouvrages photolittéraires mis en place par les institutions muséales, les bibliothèques, les éditeurs, de la politique de numérisation à la conception d’exposition en passant par les entreprises de réédition du patrimoine, permettant de redécouvrir ces oeuvres riches et passionnantes, souvent pleines d’audace, mises devant les yeux et dans les mains d’un enfant.