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Comme le rappelait Emmanuel Macron lors de sa présentation du plan « France 2030 » en octobre 2021, « la recherche et l’innovation sont essentielles pour faire face aux grands défis actuels ». Pour cela, rapprocher les mondes de la science de l’industrie - et plus généralement du monde socio-économique - apparait comme une priorité des politiques publiques. La Recherche et Développement (R&D), apparue véritablement dans les années 1960, est considérée comme un des moyens essentiels pour favoriser l’innovation (Klomp et Van Leeuwen, 2001; Mairesse et al., 2005; Griffith et al., 2006) en permettant « d’accroître la somme des connaissances, y compris la connaissance de l’homme, de la culture et de la société, ainsi que l’utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications » (Frascati, 1993). Il est fait ici référence au développement d’innovations de natures très différentes – comme en témoigne l’utilisation des termes « homme », « culture » et « société ».

Toutefois, jusqu’à présent, les activités de R&D sont prioritairement orientées vers le développement de nouvelles technologies et reposent essentiellement sur les sciences dites « dures ». En effet, le modèle d’innovation technologique a largement prédominé le système d’innovation et de la recherche français et les projets high tech ont été historiquement encouragés et vus comme la solution à tous les problèmes économiques. Quelques auteurs ont montré plus récemment que l’innovation n’est pas uniquement technologique (voir notamment Houllier-Guibert et al., 2017) : des innovations organisationnelles ou marketing se développent dans les entreprises pour maintenir leur compétitivité, ce que le Manuel d’Oslo a intégré dans sa nouvelle version de 2005 considérant qu’ « une innovation est la mise en oeuvre d’un produit (bien ou service) ou d’un procédé nouveau ou sensiblement amélioré, d’une nouvelle méthode de commercialisation ou d’une nouvelle méthode organisationnelle dans les pratiques de l’entreprise, l’organisation du lieu de travail ou les relations extérieures » (OCDE, 2005, p. 54). Malgré cette ouverture aux innovations non technologiques, le modèle d’innovation reste encore centré sur l’entreprise avec un objectif de compétitivité.

La persistance des enjeux économiques (désindustrialisation, inégalités économiques, fractures territoriales, etc.) et la montée des problématiques sociétales et environnementales (énergie, vieillissement, logement, alimentation, mobilité, etc.) laissent entrevoir les limites du progrès technologique comme unique réponse aux situations de crise. C’est dans ce contexte que la notion d’innovation sociale (IS) prend de plus de plus de place ces dernières années aussi bien dans les travaux académiques que dans les politiques publiques. Suivant la loi de 2014 sur l’Économie Sociale et Solidaire (ESS), l’IS est définie comme « le projet d’une ou de plusieurs entreprises consistant à offrir des produits ou des services présentant l’une des caractéristiques suivantes : 1) soit répondre à des besoins sociaux non ou mal satisfaits, que ce soit dans les conditions actuelles du marché ou dans le cadre des politiques publiques; 2) soit répondre à des besoins sociaux par une forme innovante d’entreprise, par un processus innovant de production de biens ou de services ou encore par un mode innovant d’organisation du travail ». Les projets d’IS sont qualifiés de systémiques et transverses (Bouchard et al., 2015) ce qui les rend particulièrement complexes à mettre en oeuvre (Omer et Ferru, 2023). Ainsi, accompagner de tels projets répond à un véritable enjeu : au-delà de l’urgence de trouver des solutions aux défis actuels, on observe une véritable demande des acteurs souhaitant y prendre part, compte tenu des freins spécifiques qu’ils rencontrent lors de leur développement (ibidem). Il existe alors une réelle nécessité à développer une démarche scientifique de R&D adaptée aux besoins de l’innovation sociale et qui soit reconnue comme telle.

Pour autant, ce n’est que depuis quelques années que les discours et activités des acteurs socio-économiques et politiques font référence à une R&D autre que technologique. Le développement de travaux académiques autour de l’IS (Richez-Battesti et al., 2012; Besançon et al., 2013; Laville et al., 2014; Douchet, 2019) et de l’entrepreneuriat social (Battilana & Lee, 2014; Boutillier & Uzunidis, 2015; Chabaud & Slitine, 2021) a favorisé l’émergence du concept de « R&D sociale » mais circonscrit au monde de l’ESS. Toutefois, une analyse bibliométrique confirme le faible intérêt des chercheurs pour le sujet[1] : quelques travaux académiques précurseurs (Goulet-Langlois et al., 2021) ont mobilisé le concept de R&D pour favoriser la transformation de connaissances en programmes d’application. Ces travaux restent toutefois exploratoires et/ou appliqués dans des contextes spécifiques (i.e. action sociale au Canada) et ne permettent pas une conceptualisation suffisamment solide et généralisable de la R&D.

Pour pallier ces manques, nous proposons de construire une grille conceptuelle et opérationnelle mettant en exergue les dimensions fondamentales de la R&D sociale, adaptée et adaptable aux projets d’IS.

Pour ce faire, nous mobilisons une démarche itérative basée sur des allers-retours entre analyse théorique et étude empirique. Plus précisément, une revue de la littérature, grise et académique, à l’international et en France, permettra de comprendre le contexte d’apparition et la vision actuelle de la R&D sociale (section 1). Cette revue de littérature sera confrontée à des données qualitatives issues d’une cinquantaine d’entretiens semi-directifs réalisés auprès de différents acteurs intéressés par les démarches de R&D et de l’analyse d’un programme de recherche sur la R&D sociale (section 2). Nous en ferons ressortir différents éléments de caractérisation de la R&D sociale que nous traduirons sous forme de grille opérante pour le développement de projets d’IS (section 3).

Analyse de la r&d dans la littérature

Genèse du concept de R&D : prépondérance de sa dimension technologique

La R&D, au même titre que l’innovation, est appréhendée initialement et majoritairement sous un prisme technique et/ou technologique. Le concept d’innovation émerge dès les années 1900 avec la montée en puissance des grandes firmes industrielles, lesquelles développent un nouveau mode de recherche et d’organisation, la R&D (Coste, 2006). Il n’est pas évident d’identifier l’origine exacte et le premier document dans lequel la R&D a été mentionnée, mais on observe que les chercheurs se sont rapidement centrés sur l’analyse du lien entre dépenses de R&D et productivité économique (Griliches 1979, 2000). Dans tous les cas, il apparait que les fondements, la légitimité ou la pertinence même du concept n’aient jamais été étudiés en tant que tels. Les grandes orientations et les principes des activités de R&D sont inscrits dans le Manuel de Frascati qui fait référence au niveau international : “ La recherche et le développement expérimental englobent les travaux de création entrepris de façon systématique en vue d’accroître la somme de connaissances, y compris la connaissance de l’homme, de la culture, de la société, ainsi que l’utilisation de cette somme de connaissances pour de nouvelles applications ” (OCDE, 1993). Le manuel indique que « le terme R-D recouvre trois activités : la recherche fondamentale, la recherche appliquée et le développement expérimental ». D’autres manuels (i.e. manuel d’Oslo, manuel de Canberra, manuel BPT, etc.) ont précisé et caractérisé certains éléments, amenant à retenir trois principes fondamentaux de la R&D : 1) la production de connaissances nouvelles, 2) le caractère intentionnel et organisé de l’activité, 3) la combinaison de trois formes de recherche (fondamentale, appliquée et expérimentale).

Les prémices de la R&D sociale à l’international

L’utilisation du terme « recherche et développement sociale » est plus récente et émerge pour la première fois sous sa traduction anglaise « social research and development » dans un rapport de 1977 intitulé « Social Research and Development of Limited Use to National Policy Makers » (Goulet-Langlois et al., 2021). Le concept est alors évoqué comme un outil de construction de politiques publiques (éducation, santé, etc.) basé sur l’utilisation des sciences humaines et sociales (SHS) pour la résolution de problématiques sociétales. La première référence académique apparaît ensuite en 1980 sous le format d’un livre rédigé par un sociologue américain, Jack Rothman. Dans son ouvrage intitulé « Social R&D : Research and Development in the Human Services » (Rothman, 1980), l’auteur s’inspire de la recherche industrielle et du développement technique, largement mobilisés à l’époque, en cherchant à l’adapter à la résolution de problématiques sociales. La méthode de R&D sociale telle qu’ainsi formalisée a pour principales cibles les acteurs de l’action sociale (« human service workers ») qui mettent en place des programmes d’intervention ou des technologies spécifiques. L’auteur propose, grâce à ce concept, un cadre permettant de faire le lien entre les chercheurs et les praticiens. Il montre également la manière dont les financements nationaux de la R&D sont orientés vers le développement de technologies, de projets tangibles. Il met également en évidence les rôles spécifiques et distincts des chercheurs (i.e. production de connaissances en vue d’une meilleure compréhension) et praticiens (i.e. production de résultats « concrets » aux retombées positives). Rothman (1980) formalise enfin le processus de R&D sociale en mettant en évidence la présence de quatre phases, six types de matériaux et cinq étapes opérationnelles (cf. tableau 1). Selon l’auteur, le processus de R&D commence par une phase de recherche durant laquelle des données sont collectées; suit alors une phase de conversion où les données collectées sont traduites en concepts et permettent la construction d’un pilote expérimental en vue d’une phase de développement avec expérimentation; des résultats en sont déduits avant d’être diffusés à large échelle. Ce premier essai de conceptualisation de la R&D sociale a été poursuivi dans un travail commun avec Thomas sur l’« intervention recherche » (Thomas et Rothman, 1994).

Tableau 1

Le processus de R&D sociale selon Rothman (1980)

Le processus de R&D sociale selon Rothman (1980)
Source : Les auteurs, adaptation de J. Rothman (1980)

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En dépit des critiques (Robinson et al., 1988) – portant principalement sur l’absence de réflexions solides en matière de diffusion des connaissances - l’approche proposée par Rothman (1980) a été remobilisée quelques années plus tard, par Ramsay et al. (1990) notamment, dans le but de créer un programme de formation pour la prévention du suicide dans la province canadienne d’Alberta. Ces auteurs montrent que la transformation des connaissances existantes (i.e. compréhension des situations, du rôle et du ressenti des soignants face aux personnes à risque) en programmes de formation adaptés aux besoins des soignants repose sur l’application des principes de R&D sociale formalisés par Rothman (1980).

Le terme « social R&D » est ensuite repris de manière élargie, par des acteurs socio-économiques essentiellement (fondations, consultants, organisations non-lucratives, etc.) et en Amérique du Nord principalement. Plus précisément, il est remobilisé, à partir du début des années 2010, par des acteurs consultants et fonctionnaires canadiens qui cherchent à adapter les principes et pratiques de la R&D aux besoins des organisations à finalité sociale et générer ainsi davantage d’innovations sociales (Goulet-Langlois et al., 2021). Il est important de souligner qu’il y a peu de liens formels entre les travaux initiaux permettant l’émergence de la R&D sociale et ceux plus récents permettant sa résurgence (comme en témoigne d’ailleurs l’absence de citation aux travaux de Rothman). Cela peut s’expliquer par la nature différente des acteurs qui se sont saisis du sujet - des acteurs politiques et académiques dans le premier cas, des acteurs socio-économiques dans le second - chacun des deux types d’acteurs ayant leurs propres référentiels.

L’apparition et la diffusion de la notion de R&D sociale dans le contexte nord-américain sont concomitantes au développement de travaux sur l’IS et l’entrepreneuriat social. La mobilisation du terme constitue une sorte de plaidoyer politique autour de l’IS et le moyen d’appuyer méthodologiquement la construction de projets à impact social. La majorité des connaissances produites autour de ce concept relève plutôt d’une littérature grise développée de manière significative depuis une dizaine d’années (rapports, documents, articles de presse, de blog ou de revue, etc.). Dans ces travaux, des efforts de caractérisation et de définition de la R&D sociale sont réalisés sans toutefois permettre un certain consensus. On distingue plutôt six approches distinctes selon leur orientation principale : « transfert », méthodologique, « innovation », transformative, sociétale, processuelle (voir tableau 2).

Cette synthèse des travaux produits en Amérique du Nord autour de la R&D sociale révèle l’absence de consensus sur ce que recouvre cette notion et la manière dont elle est mise en oeuvre. En dehors de ces travaux nord-américains, on observe quelques approches voisines sans toutefois utiliser explicitement le terme de R&D sociale. Des travaux développés au Brésil mobilisent le concept de « tecnologia social » (Saldanha et al., 2019) pour rendre compte d’un ensemble de techniques et de méthodologies permettant de produire des connaissances transformatrices facilement applicables à la communauté; la dimension de recherche ne fait toutefois pas l’objet d’explications spécifiques. En Australie, The Australian Centre for Social Innovation (TACSI) cherche quant à lui à définir l’écosystème de R&D sociale, en mettant en son centre le pouvoir du peuple et en considérant la R&D sociale comme une manière de relever les défis sociaux les plus difficiles.

Une mobilisation récente en France par les acteurs socio-économiques

En France, l’apparition et la mobilisation de la R&D sociale sont récentes. On observe différentes approches éparses et non coordonnées, qui soulignent cependant certaines caractéristiques communes à la R&D sociale, sa logique collective, le recours à l’expérimentation et la place importante de la recherche notamment.

La notion « R&D sociale » est apparue en France à partir de la fin des années 2000 de manière concomitante à celle de l’IS (Klein, 2009; Richez-Battesti et al., 2012; Besançon et al., 2013; Laville et al., 2014; Prades, 2015; Browne, 2016, etc.). Elle provient également de la volonté de légitimer les démarches menées par certaines organisations sociales. A titre d’exemple, l’association Siel Bleu ou la Scop Lisode, dans les années 2000, utilisent la recherche pour le développement de services non technologiques cherchant à répondre à des enjeux de société (respectivement vieillissement en bonne santé et gestion de l’eau). Ces organisations, identifiées comme appartenant au champ de l’IS, s’interrogent sur les modes d’accès aux financements créés pour le développement d’innovations technologiques, à l’instar du Crédit Impôt Recherche (CIR) ou du statut de Jeune Entreprise Innovante (JEI). Il s’agit alors de faire bénéficier à des structures opérant dans le champ de l’utilité sociale (e.g. les services à la personne, la petite enfance, la précarité, l’inclusion sociale, etc.,) des dispositifs existants de soutien à l’innovation. C’est dans ce cadre particulier et très opérationnel que la notion de R&D sociale fait l’objet en France d’un premier effort de définition. A ce stade, les frontières entre les notions d’innovation et de R&D sociales sont extrêmement floues voire inexistantes, comme l’illustre la définition de la R&D sociale publiée en 2011 par l’Avise : « La R&D est un processus visant à mettre en oeuvre une réponse nouvelle par rapport à l’état du marché et à la satisfaction de besoins sociaux ».

Tableau 2

Synthèse des approches de la R&D sociale en Amérique du Nord

Synthèse des approches de la R&D sociale en Amérique du Nord

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A partir du milieu des années 2010, la notion de R&D sociale s’élargit et s’enrichit tout en se différenciant de l’IS. Certaines régions françaises, à l’instar de la Nouvelle-Aquitaine, participent à un travail collectif de définition de la R&D sociale. Ainsi, l’agence régionale d’innovation de Nouvelle-Aquitaine présente, en 2017, la R&D sociale comme un « processus porté par une organisation avec une démarche de recherche (…) impliquant ses parties prenantes dans un but de transformation sociale »[2]. Cet exemple n’est pas nécessairement révélateur d’une dynamique nationale autour de la R&D sociale et peut révéler au contraire certaines spécificités territoriales, la Région Nouvelle-Aquitaine étant pionnière en matière d’ESS et d’innovation sociale[3]. Notons toutefois que cet enrichissement du concept de R&D par les acteurs institutionnels met l’accent sur le caractère transformatif de ces démarches. La R&D est mobilisée par ces acteurs pour appuyer le développement de l’IS. Il y a pendant cette période une concomitance entre l’apparition de l’IS dans le champ des compétences des agences d’innovation, des efforts de définition de la RD sociale, l’émergence de fonctions supports à l’IS (au sein d’établissements de recherche et de valorisation, de collectivités territoriales ou d’entreprises) et le développement de nouveaux dispositifs de soutien pour le lien recherche - innovation[4].

Parallèlement, de nombreuses démarches et appels à projet relèvent de méthodes de recherche nouvelles visant à rapprocher la recherche universitaire, les acteurs de terrain et la Société à l’instar de la recherche-action, la recherche-intervention ou encore la recherche participative (Fontan, 2010; Aggeri, 2016; Bonny, 2010; David, 2000). Même si ces méthode de recherche ne renvoient pas spécifiquement à la R&D sociale, elles participent au croisement entre recherche et ingénierie d’IS (Gonzalez-Laporte, 2014) dans la lignée des approches relevant de l’innovation ouverte ou participative (Béjean et al., 2021), de l’expérimentation sociale ou du design social (Soyer et al., 2021). Pour certains acteurs socio-économiques, appartenant majoritairement au champ de l’ESS, ces démarches sont le moyen d’obtenir une valorisation de leurs activités et des financements dédiés.

Précisions que, bien que la R&D sociale se distingue des démarches mentionnées précédemment (recherche action, recherche intervention, recherche participative), elle peut les mobiliser dans son processus de production de connaissances comme c’est le cas de la recherche fondamentale. A titre d’exemple, la recherche-action a cherché à déployer une méthode de recherche nouvelle en lien et en soutien aux acteurs du monde socio-économiques, en présupposant le besoin de méthodologies autres que celles en cours dans le champ de la recherche académique traditionnelle (recherche fondamentale notamment). La R&D sociale relève quant à elle d’une démarche plus large, contenant à la fois recherche fondamentale, appliquée et expérimentation, avec un objectif plus précis, à savoir l’accompagnement et l’accélération des projets d’IS. Ainsi, la recherche-action et les autres démarches méthodologiques développées par les chercheurs peuvent-elles contribuer à la R&D sociale en constituant une de ses étapes (au même titre que l’expérimentation). Par ailleurs, le rôle des acteurs, celui du chercheur notamment, n’est pas le même dans une démarche de R&D sociale que dans les autres démarches de recherche évoquées précédemment (conceptualisation vs. évaluation du protocole de recherche). Le tableau 3 précise ces distinctions et fait une synthèse de ces différentes notions.

Tableau 3

Les différentes formes de recherche

Les différentes formes de recherche

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Parallèlement, l’utilisation de la R&D sociale est concomitante de la structuration récente d’un marché de prestations intellectuelles sur l’IS. Des acteurs, tels qu’Ellyx[5] ou l’institut Godin[6], se saisissent de la R&D sociale et la promeuvent dans le cadre d’instances qui réunissent les mondes académique et socio-économique (laboratoire commun ou chaire partenariale). De plus, les acteurs souhaitant valoriser les SHS dans le système de recherche et d’innovation français contribuent également au développement de la R&D sociale. Les universités et institutions de recherche comme le CNRS ont développé, depuis les années 2000, des dispositifs de transfert de connaissances, des SHS vers le monde socio-économique : en témoignent la création du Consortium de Valorisation Thématique Athena en 2013, de l’événement « Innovatives SHS » en 2015, ou l’intérêt croissant des cellules de valorisation des universités et des sociétés d’accélération du transfert de technologies (SATT) pour les SHS.

Ainsi, considérer la R&D sociale comme un moyen de transférer les connaissances académiques vers le monde socio-économique (pour le développement de projets d’IS) permet de légitimer le concept et l’activité de certains acteurs, comme l’institut Godin (Chochoy, 2015) ou le Centre d’Innovation Sociales Clermont Auvergne (CISCA)[7]. Dans le même sens, certains acteurs privés utilisent spécifiquement le terme R&D sociale pour créer de nouveaux postes afin de développer leurs propres démarches de R&D sociale ou médiatiser leurs pratiques [8].

Les acteurs socio-économiques français semblent avoir différentes visions de la R&D sociale. Pour certains elle est un synonyme d’innovation, quand d’autres voient en elle un moyen de faciliter le lien entre recherche et innovation et/ou l’opportunité de faciliter la transformation sociale; tandis qu’un autre groupe la perçoit comme un outil de transfert de la recherche académique vers le monde socio-économique. Nous chercherons dans la suite de notre analyse à confronter ces différentes perceptions aux pratiques d’acteurs mobilisant la R&D sociale en France, afin d’en proposer une définition enrichie et opérationnelle.

Analyse des pratiques des acteurs de la R&D

Une méthodologie qualitative pour une compréhension fine des pratiques de R&D

Nous proposons de confronter cette analyse de la littérature à des résultats de terrain issus 1) d’une cinquantaine d’entretiens semi-directifs longs réalisés en face à face auprès d’acteurs de la R&D et 2) du suivi de deux programmes de recherche sur la R&D sociale.

S’agissant des entretiens, nous avons interrogé 33 porteurs de projets d’IS, accompagnés ou non, présentant différents degrés de maturité (conceptualisation, modélisation, expérimentation, diffusion) et portant sur des thématiques et territoires variés. Ces 33 entretiens nous ont permis d’étudier 12 projets d’IS pour lesquels un recours à une démarche de R&D sociale a été identifié (cf. Annexe 1 pour des précisions sur ces projets)[9]. Parmi ces 12 projets, 8 s’appuient explicitement sur une démarche de R&D sociale portée par le porteur de projet. Dans ces derniers cas, le porteur de projet a été interrogé prioritairement. Les 4 projets restant s’inscrivent quant à eux dans un programme de recherche avec le laboratoire commun Destins[10], sans qu’une démarche de R&D sociale n’apparaisse explicitement : ce sont donc l’ensemble des parties prenantes au projet qui ont été interrogées.

Deux entretiens complémentaires ont ensuite été réalisés avec des porteurs de projets s’inscrivant dans une démarche de R&D technologique afin de mieux rendre compte les spécificités de la R&D sociale. Compte tenu de la diversité des innovations technologiques et des démarches les accompagnant, nous avons sélectionné des projets d’innovation réalisés dans des structures différentes (start up et groupe industriel).

Enfin, nous avons mené 14 entretiens auprès de chercheurs académiques considérés comme « experts » de la R&D sociale, afin de percevoir leur vision du sujet (cf. Tableau 4). Ont été sélectionnés des chercheurs du laboratoire commun Destins ainsi que des chercheurs cités par ces derniers (i.e. échantillonnage boule de neige). En complément, nous avons identifié 6 praticiens (non académiques) mobilisant explicitement le concept de R&D sociale individuellement et/ou en participant à des groupes de recherche sur le sujet.

Les entretiens ont été guidés par une trame générale, adaptée en fonction du type d’acteur. Les questions ont porté globalement sur les perceptions et pratiques de R&D sociale des acteurs. Celles posées spécifiquement aux porteurs de projet ont toutefois davantage porté sur le développement de l’innovation (histoire, leviers et freins) et son organisation (parties prenantes); tandis que celles posées aux chercheurs ou praticiens ont été centrées sur le concept de R&D sociale (apparition, développement académique, finalités). Le tableau 4 fait une synthèse des 55 entretiens réalisés en précisant leur répartition par type d’acteurs et de projets, ainsi que les questions posées.

Une analyse thématique des entretiens a permis d’identifier et de faire ressortir certains traits saillants dans les pratiques de R&D sociale. A titre d’exemple, le discours des acteurs fait apparaitre la place importante de la recherche dans leur pratique de R&D : les acteurs expliquent qu’ils s’inscrivent au travers de ces démarches dans un champ de recherche et/ou ont s’inspirent de concepts scientifiques. Les autres thématiques qui ressortent de l’analyse des entretiens sont : l’expérimentation, la finalité (sociétale), les acteurs impliqués et le caractère transformatif des démarches de R&D sociale menées.

L’analyse des entretiens est complétée par le suivi de deux programmes de R&D sociale développés par une entreprise spécialisée dans l’accompagnement de projets d’IS. Le premier programme a été réalisé de 2014 à 2019 à travers le suivi d’une centaine de porteurs de projets d’IS. Le second est en cours de réalisation depuis 2019 et a pour objectif de développer des innovations sociales dites « de rupture ». Les données issues de ces programmes ont été collectées grâce à une quinzaine d’entretiens avec les responsables des programmes et à la participation à une cinquantaine de réunions avec les acteurs impliqués : elles nous permettent d’avoir une vision plus globale de la R&D sociale, tout en vérifiant et complétant les résultats issus des entretiens.

Nous rendons compte dans un premier temps des traits saillants issus de l’analyse de ces différents matériaux empiriques. Nous confrontons ensuite ces premiers résultats à la revue de littérature réalisée précédemment pour en déduire et construire une grille de caractérisation de la R&D.

Les pratiques de R&D sociale : cinq dimensions déterminantes

L’analyse thématique des entretiens, complétée par le suivi de programmes de recherche, nous a permis de rendre compte de cinq dimensions importantes dans les pratiques des acteurs lors de leurs démarches de R&D : 1) un lien fort avec la recherche; 2) un recours quasi-systématique à l’expérimentation; 3) une finalité tournée vers la Société; 4) la coopération entre des acteurs hétérogènes; 5) la recherche d’un effet transformatif.

Tableau 4

Caractéristiques des entretiens réalisés

Caractéristiques des entretiens réalisés

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Un lien avec la recherche

Sur les 55 entretiens réalisés, 32 acteurs ont évoqué dans leurs pratiques de R&D un lien avec la recherche académique. Certains indiquent même le rôle déterminant de la recherche : « tous les éléments qui composent notre projet reposent sur de la recherche » (projet 11). Les 12 projets d’IS étudiés reposent sur un concept issu de la recherche académique. Un porteur de projet indique à titre d’exemple : « on s’inscrit dans l’économie bleue, l’économie circulaire, tout ce qu’a produit Edgar Morin autour de la pensée complexe » (projet 1). Un autre note : « Ce qui est central dans notre approche c’est l’entrepreneuriat coopératif de territoire » (projet 8). D’autres évoquent des liens plus indirects avec la recherche, des liens issus de leur parcours de formation (e.g. réalisation d’un doctorat) : « les acteurs qui font de la R&D sociale ont un bagage académique qui leur permet de raisonner dans une logique de R&D ». Le lien avec la recherche est aussi visible au travers de références par les porteurs de projet à des travaux scientifiques ou à des chercheurs. Le rôle important de la recherche a enfin été identifié au niveau des méthodes mobilisées dans le projet (expérimentation ou protocole de suivi) : « c’est intéressant d’avoir un chercheur pour suivre l’expérimentation et voir l’intérêt du modèle dans une visée prospective » (projet 4). Dans les programmes de R&D, bien que s’appuyant et se nourrissant des connaissances et concepts produits par la recherche fondamentale, il apparait que la démarche est motivée par une application définie, qu’il s’agisse d’un service (i.e. un garage solidaire), d’une politique publique (i.e. un règlement d’intervention d’une collectivité), ou d’un produit (i.e. une voiture écologique low tech à bas coût).

Le recours à l’expérimentation

L’analyse du discours des acteurs interrogés a mis en évidence l’importance de l’expérimentation dans les pratiques des acteurs, cette dernière étant évoquée de manière systématique par les 12 porteurs de projet : « on a besoin de faire des expérimentations, prendre le risque, tester des choses… » (projet 6). L’expérimentation semble aller de pair avec une démarche itérative faite d’essais et d’erreurs, selon trois porteurs de projets (assez matures) : « on va pouvoir en tirer des apprentissages et refaire mieux » (projet 1).

L’importance de l’expérimentation est visible également dans les projets intégrant un certain degré de rupture et de transformation sociétale notamment. Les porteurs de projet expérimentent souvent à petite échelle (eg. localement) dans un premier temps (pour réduire les coûts et limiter les contraintes techniques) avant d’envisager la diffusion du projet à un niveau plus large (eg. national). Si l’expérimentation d’IS apparaît indispensable compte tenu du caractère incertain et novateur des innovations, celle-ci doit être réalisée au sein-même de la Société, à la différence des innovations technologiques qui sont généralement expérimentées en laboratoire. Elle nécessite donc des modalités d’application spécifiques, un positionnement particulier des chercheurs, une réflexion très en amont de la démarche pour anticiper ses conditions de réalisation, etc.

Des problématiques de Société

L’analyse des entretiens rappelle la finalité centrale des pratiques de R&D, à savoir la résolution d’une problématique sociétale. Cette finalité a été largement mentionnée par les acteurs puisque, sur les 32 porteurs de projets interrogés, 14 l’évoquent et indiquent s’être engagés dans le projet spécifiquement pour répondre à un problème social qui n’avait, selon eux, pas de solution satisfaisante : « j’avais simplement l’envie de répondre à un besoin que j’avais identifié comme important pour moi et qui à mon sens devait être partagé par d’autres » (projet 3). Selon les porteurs de projet, les retombés de l’innovation doivent profiter à l’ensemble de la Société. Un porteur nous explique à cet égard : « nous voulons lutter contre la crise du logement en permettant aux bénéficiaires d’épargner de l’argent, et ainsi de lutter contre la plus importante source d’inégalités en France » (projet 5). Aussi, six acteurs interrogés (deux chercheurs et autres porteurs de projet d’IS) indiquent également l’importance de répondre au besoin sociétal initialement visé en apportant une réponse cohérente et systémique : « faire évoluer les politiques régionales, inspirer les politiques publiques, faire évoluer les mentalités sur l’emploi inclusif » (projet 4). La capacité à permettre des changements plus profonds et plus larges que le projet lui-même (i.e. pour la Société) ressort enfin comme un objectif fort : « transformer la terre en commun ça me paraît une utopie vers laquelle il faut aller » (projet 2).

La coopération entre acteurs hétérogènes

Une dimension commune aux pratiques des acteurs de la R&D rencontrés relève de la coopération. Plus généralement, les acteurs interrogés font référence à la dimension collective de leur démarche de R&D : cette dimension a été abordée par 21 acteurs (dont cinq chercheurs) sur les 55 interrogés. « Il y a des enjeux communs, et on a un intérêt à y aller ensemble pour proposer des solutions pérennes et globales » (projet 12). Le besoin d’instances de gouvernance facilitant les interactions entre les membres du projet et permettant une véritable coopération (i.e. allant au-delà d’une simple division du travail entre les acteurs impliqués) apparait indispensable pour 10 porteurs de projets d’IS et un chercheur : « on doit trouver assez rapidement, un contrat, une sorte d’engagement, qui nous permette d’avancer rapidement » (projet 3). Dans le même sens, certains soulignent l’importance d’avoir « un retour sur investissement » pour l’ensemble des parties prenantes au projet : « on veut une structure commune pour qu’on ait vraiment un intérêt à travailler ensemble, à construire le modèle économique qui soit gagnant-gagnant » (projet 3). La diversité des acteurs apparait enfin comme une véritable nécessité : « notre ambition, c’est vraiment d’avoir des collèges d’acteurs publics, d’acteurs privés, de citoyens qui participent à la gouvernance du projet » (projet 3). L’importance de la coopération entre acteurs hétérogènes (en termes de statuts, de compétences, d’intérêts ou de visions) apparait également dans les programmes étudiés.

Un effet transformatif

Une dernière dimension est apparue de façon récurrente dans les discours des porteurs de projet : les pratiques de R&D visent une transformation sociétale selon 16 acteurs (4 chercheurs et 12 porteurs de projet d’IS).

Pour atteindre un certain niveau de rupture, les pratiques de R&D doivent impulser un changement de paradigme sociétal, qui se traduit par une modification dans les représentations et dans la façon d’agir des acteurs. Dans un projet, par exemple, l’objectif de la démarche de R&D est de développer une nouvelle perception de la vieillesse, de considérer la personne âgée selon une perspective capacitaire plutôt que déficitaire, ce qui suppose moins de pallier la dépendance que de développer les capacités d’autonomie (projet 10). Dans un autre projet (projet 3), la démarche de R&D doit accompagner un changement de perception des excrétas humains, en les considérant non plus comme des déchets mais comme des ressources contribuant à la transition écologique (i.e. engrais).

De plus, pour atteindre un certain degré de rupture, il semblerait nécessaire d’intégrer au projet plusieurs formes d’innovations (économique, politique, organisationnelle, juridique, etc.). A cet égard, 9 porteurs de projets (et aucun chercheur) notent l’importance de combiner des innovations de différentes natures : « on veut articuler nos différentes solutions en travaillant sur les conditions de leur mise en oeuvre pour vraiment créer un écosystème » (projet 3). Enfin, l’articulation de plusieurs échelons territoriaux paraît être un élément essentiel au développement du projet pour engendrer un effet transformatif selon 7 acteurs interrogés (dont 1 chercheur) : « on a besoin d’articuler le global et le local, on percute les problématiques de société quand on se préoccupe des territoires » (chercheur en SHS).

Les démarches de R&D doivent enfin permettre d’inscrire les projets d’IS dans le temps long, comme le soulignent six porteurs de projet d’IS : « on va travailler sur ce projet pendant très longtemps » (projet 2).

Les incertitudes liées au caractère transformatif des projets ont par ailleurs été soulignées par 12 personnes interrogées (dont 1 chercheur) : « le projet est tellement en rupture avec ce que l’on connait, qu’il est primordial d’acculturer les personnes, démontrer la preuve que le concept fonctionne, il faut aussi qu’il y ait une évolution du cadre réglementaire » (projet 5).

Vers une grille conceptuelle de la r&d sociale

Nous confrontons ces premiers résultats issus de la pratique des acteurs de la R&D à la littérature existante sur le sujet afin de proposer une grille conceptuelle de la R&D sociale. La combinaison des matériaux empirique et théorique met en évidence cinq dimensions constitutives des démarches de R&D sociale : 1) la recherche, 2) l’application 3) la Société, 4) les acteurs et 5) la transformation.

Les dimensions « recherche » et « application » proviennent de l’étude des pratiques des acteurs (« la R&D sociale c’est faire le lien entre le monde conceptuel et le monde opérationnel ») et de la définition de R&D formalisée par l’OCDE. Notons que nous avons privilégié le terme « application » dans cette grille à celui d’« expérimentation », car il est largement ressorti de notre analyse empirique et permet de rendre compte des modalités spécifiques de mise en oeuvre de l’expérimentation pour les IS (i.e. nécessité d’expérimenter in situ). La dimension « sociétale » des démarches de R&D sociale, a été particulièrement affirmée par les acteurs de la R&D (« la R&D sociale c’est contribuer de manière positive à un changement de société » (projet 1)) et apparait également dans la définition de Rajasekaran (2016) sur la R&D sociale. Enfin, la « coopération » est une dimension qui est ressortie des pratiques des acteurs (« la R&D sociale c’est la collaboration entre les universités, les structures de l’ESS et des collectivités territoriales » (chercheur)) bien qu’elle ne soit pas mentionnée dans la littérature sur la R&D, contrairement à la dimension « transformative » qui est explicitement intégrée dans la définition de la R&D sociale développée par Ryan et al. (2018).

Ces cinq dimensions apparaissent indispensables pour les acteurs qui souhaitent s’inscrire dans une véritable démarche de R&D sociale. En d’autres termes, si l’une d’entre elles n’est pas présente, il ne semble pas possible de qualifier la démarche de R&D sociale.

En nous appuyant sur l’analyse des pratiques et la revue de littérature, nous avons associé à chacune de ces dimensions des critères d’objectivation. Ces derniers sont le moyen de préciser ce sur quoi chacune des dimensions de la R&D doit porter pour accélérer le développement des IS. L’ajout de ces critères permet l’opérationnalisation de la grille. Le tableau 5 en propose une synthèse en montrant les fondements théoriques (références) et empiriques (verbatims) associés aux dimensions et critères de notre grille de R&D sociale.

La grille proposée répond à un quadruple objectif. Premièrement, elle est le moyen de caractériser scientifiquement la R&D sociale. Deuxièmement, elle constitue un guide pour les porteurs de projets d’IS en identifiant précisément les éléments sur lesquels ils doivent porter une attention particulière pour réaliser une véritable démarche de R&D. Troisièmement, elle est un outil utile pour les politiques publiques en leur permettant d’identifier des leviers d’action pour le développement d’IS. Enfin, cet outil se veut adaptable à la diversité des projets que recouvre l’IS (Richez-Battesti, et al., 2012).

Tableau 5

Grille conceptuelle de la R&D sociale

Grille conceptuelle de la R&D sociale

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De la conceptualisation de cette grille, nous déduisons une définition de la R&D sociale : La R&D sociale s’apparente à un ensemble d’activités déterminées par leur finalité, à savoir la résolution d’une problématique sociétale. Ce processus s’inscrit dans une démarche scientifique alliant recherche fondamentale et développement expérimental, ainsi qu’une démarche appliquée visant à contribuer à la résolution d’une problématique sociétale identifiée. La R&D sociale aboutit à la conception de nouveaux services, produits, méthodes, politiques publiques, modes d’organisations ou encore modèles économiques, qui doivent généralement être combinés pour avoir un effet transformatif. Cette démarche se déroule dans une logique de coopération entre des acteurs hétérogènes (entreprises, organisations publiques et collectivités territoriales, universités, associations, collectifs de citoyens, etc.).

Conclusion

Malgré de premières marques d’intérêt pour la R&D sociale dans les mondes politique et socio-économique, les efforts de conceptualisation et de caractérisation de la R&D sociale restent encore trop minimes voire inexistants. La littérature sur le sujet est encore très marginale et s’apparente à une phase pré-paradigmatique dans laquelle une multitude de définitions, de théories plus ou moins contradictoires coexistent sans qu’aucune ne s’impose véritablement. Dans ce travail, nous avons cherché à proposer des éléments de définition permettant d’identifier les contours de la R&D sociale pour rendre le concept opérationnel. Une analyse de la littérature sur le sujet et une étude empirique des pratiques et réflexions des acteurs impliqués dans ces démarches ont permis de proposer une grille conceptuelle utile à qui veut favoriser le développement de projets d’IS.

Les premiers éléments formalisés dans cet article apportent des éléments nouveaux en clarifiant ce que recouvre le concept de R&D sociale (et ce qu’elle n’est pas, i.e. R&D technologique, recherche-action, recherche participative, etc.) et en identifiant les éléments indispensables pour sa mise en oeuvre.

Prenant acte des limites des modèles uniques et uniformes de soutien à l’innovation (« one size fits all »), notre proposition est bien celle d’une grille opérationnalisable et adaptable en fonction des caractéristiques des projets d’innovation et des contextes (institutionnel et territorial) qui rendent l’accompagnement de chaque projet spécifique.

La construction de cette grille constitue toutefois une première étape correspondant davantage à l’élaboration d’un idéal-type, qui devra être ensuite évalué chemin faisant en mesurant les potentiels écarts entre la conceptualisation théorique et la réalité pratique. Les résultats ouvrent ainsi des perspectives de recherche importantes. Ils montrent, d’une part, la nécessité de confronter notre proposition à des projets développés en France et à l’étranger afin de vérifier plus systématiquement quels sont les acteurs, étapes, bonnes pratiques et limites des démarches de R&D sociale. Ils posent, d’autre part, la question du management et de l’écosystème de soutien à l’IS, tout en interrogeant plus particulièrement la place du chercheur et le rôle des acteurs publics dans les processus de R&D sociale. Les politiques de soutien à ces projets nécessitent une certaine transformation dans leurs attendus et mise en oeuvre, leurs effets étant d’autant plus difficiles à identifier que les retombées souhaitées ne sont pas (uniquement) économiques.