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Introduction

Le rapport ambigu que les propriétaires forestiers entretiennent avec le réseau Natura 2000[1] a donné lieu à de nombreuses enquêtes en France (Polomé, 2016 ; Barthod et al., 2015) et en Europe (Matczka et al., 2021 ; Lovric et al., 2018 ; Blondet et al., 2017 ; Geitzenauer et al., 2016 ; de Koning et al., 2014). Ces enquêtes soulignent la réception plutôt négative de ce dispositif. Les critiques exprimées tiennent au manque de concertation et à la façon dont il a été imposé aux propriétaires forestiers, aux compensations financières jugées trop faibles, et plus largement au manque d’information (Tiebel et al., 2021). Le principe même d’une approche gestionnaire, régulée et contrôlée des espaces naturels, reposait sur l’idée d’un risque à laisser la gestion de la nature au bon vouloir des propriétaires. Or, ce choix politique d’une gestion administrée et d’un pilotage de la nature qu’incarnent les documents d’objectifs (Docob)[2] des sites Natura 2000, est interrogé depuis quelques années (Larrère, 2005 ; Blandin, 2009). Plutôt que de gérer au plus près la nature, certaines approches suggèrent de laisser une responsabilité plus grande aux propriétaires (Billet, 2021 ; Löfmarck et al., 2017), voire de s’autonomiser vis-à-vis de documents de gestion tels que les Docob. En lieu et place des listes d’actions très précises et souvent normatives, inscrites dans ces documents, certains chercheurs proposent de s’affranchir de ce pilotage et de laisser une part plus importante à la libre évolution (Mutillod et al., 2024 ; Cochet et Kremer-Cochet, 2020 ; Debaive et al., 2021 ; Morizot, 2020). Ces différentes options ne sont pas anodines au vu des menaces qui continuent à peser sur la biodiversité. Le troisième rapport des résultats de la France sur l’état de conservation des habitats et des espèces en site Natura 2000 montre que « la situation des habitats forestiers, plus favorable que d’autres milieux, reste majoritairement dégradée, avec plus des trois quarts d’évaluations défavorables » (Bensettiti et Gazay, 2019). Donner plus d’autonomie à la nature ou au propriétaire peut aboutir à des résultats très différents d’autant plus que les récentes orientations des politiques publiques forestières et énergétiques incitent les propriétaires forestiers à mobiliser plus de bois. Si les sites Natura 2000 ne sont pas au cœur de ces politiques, ils peuvent être impactés comme l’ont montré des cas de coupes rases au cœur des sites Natura 2000. Cet article cherche donc à voir comment les propriétaires forestiers perçoivent les milieux forestiers et leur dynamique et quels modes de gestion leur semblent les plus appropriés sachant que le dispositif Natura 2000 leur laisse des marges de manœuvre non négligeables, allant de la libre évolution à l’exploitation d’arbres à maturité. Nous faisons une double hypothèse, celle d’une écologisation progressive des représentations et pratiques de gestion d’une partie des propriétaires forestiers, mais aussi celle de la persistance d’un atavisme gestionnaire qui incite d’autres propriétaires à continuer d’intervenir sur certains types de milieux. Cette hypothèse nous semble le reflet d’une évolution des représentations des propriétaires forestiers vis-à-vis des enjeux environnementaux en forêt qui se traduit par une appropriation sélective des normes sociales environnementales. En trois décennies, il semble qu’ils soient passés d’une franche opposition (Alphandéry et Fortier, 2007) à une adhésion relative (Blondet et al., 2017) et parfois même pour certains d’entre eux à un véritable engagement écologique (Brahic et Deuffic, à paraître ; Deuffic et al., 2021). Or, il est difficile de cerner le niveau réel d’écologisation des pratiques de gestion forestière, surtout dans des sites Natura 2000 dont la désignation a été source de tensions et où les pratiques de gestion sont en principe règlementées et l’objet d’une surveillance constante. La littérature scientifique abonde d’exemples où les propriétaires forestiers sont interrogés sur leur perception du dispositif, leur réticence ou volonté à signer des contrats, leurs objectifs et leurs attitudes en matière de gestion au moment de la désignation du site ou de la signature de contrats. Peu d’enquêtes portent en revanche sur la manière dont ces propriétaires forestiers perçoivent les espaces hors contrat et leur évolution deux décennies après la désignation en site Natura 2000 sachant que des possibilités d’intervention très différentes leur sont en principe permises. Basé essentiellement sur un travail d’enquête quantitative éclairée par une enquête qualitative, cet article cherche à répondre aux questions suivantes : le fait d’être en site Natura 2000 change-t-il leurs représentations de ce que devraient être des bonnes pratiques de gestion ? Alors que certaines parcelles ne sont plus gérées depuis plusieurs années, sont-ils tentés d’intervenir à nouveau sur certains types de milieux et de dynamique forestière ? Quels déterminants les pousseraient à réinvestir ces espaces ou au contraire à les laisser en libre évolution ? Afin de mieux capter l’influence des facteurs biophysiques, écologiques et spatiaux, nous proposons une méthodologie d’enquête qui ne se base plus seulement sur des propositions textuelles mais aussi sur des photographies qui permettent de saisir la configuration forestière locale. Couplée à une question proposant plusieurs options de gestion, cela permet de relier qualification paysagère et sylvicole des lieux et type d’interventions envisagées par le propriétaire.

Après avoir analysé – via le traitement statistique des données de l’enquête quantitative - la qualification de différentes configurations paysagères et forestières à l’aide de photographies et de qualificatifs associés, nous présenterons une typologie de propriétaires forestiers au regard des actions qu’ils engageraient dans le site Natura 2000 étudié, à savoir la vallée du Ciron (Gironde). Nous verrons qu’en fonction des profils, les propriétaires forestiers appliqueraient des actions de gestion contrastées sur des habitats similaires. Nous identifierons également les facteurs qui expliquent ces visions différentes de ce que devraient être des bonnes pratiques sur ce site, qu’elles soient ou non déjà inscrites dans le Docob.

Cadre analytique et outils méthodologiques : Étude de la perception paysagère par photos-questionnaire

Pour identifier et comprendre comment les forestiers perçoivent la vallée du Ciron et ses composantes, nous mobilisons une approche constructiviste. Schütz (1987) affirme ainsi que notre connaissance du monde est construite sur un ensemble de perceptions et de représentations. Le terme perception renvoie aux mécanismes perceptifs et aux phénomènes cognitifs qui rendent possible l’élaboration d’images, et qui se structurent ensuite en représentations (Dupré, 2006). La perception est alors « la fonction par laquelle l’esprit se représente des objets en leur présence [alors que la] représentation permet d’évoquer des objets même si ceux-ci ne sont pas directement perceptibles » (Dupré, 2006). Schütz rappelle cependant qu’à la différence d’un dispositif de prise de vue qui prend l’intégralité des éléments qui se trouvent dans son champ de prise de vue, l’individu opère un filtrage où seuls les objets qui lui semblent pertinents sont sélectionnés. Berger et Luckmann (1996) abondent dans ce sens en affirmant que « la conscience est dominée par des motifs mobiles pragmatiques et d’attention à ce monde ». Ces niveaux de pertinence sont déterminés par les intérêts immédiats et d’ordre pratique des individus, ainsi que par leur situation générale dans la société (caractéristiques sociales, économiques, culturelles, modes de socialisation et d’appropriation des normes sociales relatives à la forêt et à l’environnement, réseaux d’information où ces normes sont acquises et transformées, et cetera.). Cette entrée par la sélection des objets perçus et pertinents pour la personne enquêtée permet de repérer les éléments qui font sens pour les gestionnaires forestiers. Outre la sélection des objets pertinents, leur connaissance du monde passe par la typification de ces objets ou de ces situations. Cette opération consiste pour l’individu à repérer les similitudes – les éléments « typiques » – de plusieurs situations (Schütz, 1987). Cette analogie entre éléments ou situations amène l’individu à distinguer les caractéristiques typiques d’une situation ou d’un objet et celles qui sont nouvelles, atypiques ou anormales dans l’horizon quotidien de l’individu. Berger et Luckmann (1996) soulignent que ces typifications sont souvent construites dans le cadre de pratiques routinières. Cette connaissance limitée à la compétence pragmatique dans l’exécution routinière d’une tâche fait que l’individu n’a pas forcément intérêt à dépasser cette connaissance « aussi longtemps que les problèmes peuvent être traités de cette manière » (Berger et Luckmann, 1996, p. 63). A cet égard, le « modèle sylvicole landais » constitue un ensemble de pratiques, de normes techniques, particulièrement typifiées et conventionnelles qui permet au forestier d’agir vite, de manière efficace et sans s’interroger systématiquement sur le sens et la manière de mener ses actions. Cela n’exclut pas des changements au gré des innovations techniques et des adaptations suite, par exemple, à des aléas climatiques (Deuffic et Banos, 2019). Or, ce que Natura 2000 propose est d’un autre niveau dans la mesure où ce dispositif introduit un nouveau système de valeurs, de normes, et de représentations. Dans ce dispositif, l’élément pertinent, ce n’est plus tant l’arbre et sa dimension productive que l’écosystème et ses qualités écologiques. Comprendre les attendus de ce dispositif suppose donc de la part des propriétaires forestiers de revoir significativement leur façon de percevoir la forêt landaise. Si le pin maritime n’est plus l’objet de toutes les attentions légitimes, sur quoi celles-ci devraient-elles porter ?

Pour voir si les propriétaires forestiers portent désormais leur regard sur de nouveaux objets, nous avons choisi de les interroger sur les éléments qu’ils perçoivent au sein de la vallée du Ciron via des supports photographiques. De précédentes études ayant montré leur méfiance, leur inconfort ou leur méconnaissance vis-à-vis du vocabulaire et des concepts propres à l’écologie (Arnould, 2005 ; Fortier et Alphandéry, 2005 ; Deuffic et al., 2010), nous avons privilégié une approche plus classique par la notion de paysage forestier, qui, si elle est aussi socialement et culturellement connotée et non dépourvue d’ambigüité, est plus facilement appropriée par les propriétaires forestiers (Bigando, 2020 ; Pottier, 2014). Les études de perception paysagère relèvent de différents paradigmes (Mitchell, 2002 ; Chouquer, 2001 ; Zube et al., 1982). Notre étude s’inscrit dans le paradigme cognitif, l’objectif étant de mesurer certaines dimensions du paysage forestier telles que la naturalité, la beauté, la dangerosité, et cetera. Dans ce paradigme, le postulat est le suivant : le paysage est une source d’information visuelle à laquelle les enquêtés répondent et donnent du sens en fonction de leur expérience, leur passé, leurs attentes et leur environnement socioculturel (Le Lay et al., 2005). De par leur nature émotionnelle et sensible, certaines de ces dimensions peuvent en effet être difficilement exprimées sous forme narrative. Utiliser l’image comme médium permet alors de qualifier et quantifier avec des termes simples les impressions ressenties. Leurs appréciations visuelles et sensibles sont ainsi mises en relation avec d’autres mesures, physiques ou cognitives.

D’un point de vue scientifique, les photographies sont généralement considérées comme un médium valide pour représenter un paysage et en étudier la perception (Cottet, 2010). Leur utilisation suit des procédures reconnues pour évaluer les perceptions paysagères (Piégay et al., 2005 ; Gregory et Davis, 1993 ; Brown et Daniel, 1991 ; Mosley, 1989). De nombreux auteurs ont en effet montré que les perceptions recueillies in situ et celles issues de photographies couleur des mêmes scènes ne présentent pas de différences statistiques significatives (Silvennoinen et al., 2022 ; Stamps, 1990 ; Vining et Orland, 1989 ; Zube et al., 1987 ; Shuttleworth, 1980 ; Daniel et Boster, 1976 ; Shafer et Richards, 1974). D’un point de vue pratique, elles ont l’avantage de représenter le réel tout en évitant d’amener les enquêtés sur le site d’étude, ce qui limite les coûts (financiers mais aussi en termes de logistique). Elles limitent également certains biais d’enquêtes puisque les enquêtés réagissent sur une base visuelle identique.

Concernant la perception des milieux forestiers, les photographies sont utilisées de différentes manières. Certaines études demandent aux enquêtés de prendre eux-mêmes des photographies qui peuvent ensuite être utilisées comme support aux entretiens menés auprès de ces mêmes enquêtés (Bigando, 2020 ; Michelin, 1998), ou qui sont directement analysées pour identifier – par exemple – les préférences de visiteurs en matière de bois mort (Rathmann et al., 2020). Dans d’autres études, l’évaluation des préférences paysagères se fait par une notation unique pour chaque photographie, tous les enquêtés disposant cette fois des mêmes photos (Nakarmi et al., 2023 ; Stachovà et Čermàk, 2023 ; Silvennoinen et al., 2022). Des protocoles de comparaison directe de photographies deux à deux sont également utilisés, comme par exemple dans Tahvanainen et al. (2001), pour évaluer l’impact de différentes pratiques de gestion forestière sur la beauté paysagère et la valeur récréative. Enfin, d’autres études consistent à évaluer plusieurs photographies au regard de différents critères. C’est le cas de Lopez-Santiago et al. (2014) dont l’objectif était d’évaluer la perception visuelle de services écosystémiques fournis par des terres agricoles et des forêts de pins. Dans cette étude, les enquêtés devaient évaluer le degré de fourniture de seize services écosystémiques sur une échelle de 1 (rien) à 4 (beaucoup) ; il s’agissait ensuite de comparer – pour chaque service écosystémique – les notations (scores moyens) relatives aux deux paysages. Comme nous allons le voir en détail ci-après, c’est ce dernier protocole d’enquête que nous avons utilisé dans notre étude (c’est-à-dire une comparaison de plusieurs photos au regard de plusieurs critères).

Afin de recueillir le jugement relatif à une photographie, les échelles de mesure sont fréquemment utilisées (Cottet, 2010) car elles offrent l’avantage de produire des données quantitatives, aisément comparables et exploitables dans le traitement statistique. Dans notre étude, nous avons utilisé l’échelle sémantique différentielle d’Osgood (Osgood et al., 1957). Généralement composée de cinq ou sept points, cette échelle oppose deux adjectifs contraires sur laquelle les individus doivent positionner leur appréciation. Nous avons choisi cette échelle et non celle de Likert car sa bipolarité permet des réponses plus nuancées et convient donc mieux pour mesurer des phénomènes subjectifs tels que des attitudes, des émotions, contrairement à l’échelle de Likert qui est plus adaptée pour mesurer des opinions (degré d’accord ou de désaccord avec des propositions).

Enfin, l’une des façons les plus courantes d’analyser les données collectées à partir d’une échelle d’Osgood consiste à calculer les scores moyens pour chaque paire bipolaire. Cela donne une idée générale des attitudes émotionnelles et des perceptions des personnes interrogées à l’égard de l’objet de l’étude. Des analyses statistiques sont ensuite réalisées à partir de ces scores moyens, la littérature scientifique ayant montré que la fiabilité des réponses était bien meilleure à l’échelle du groupe qu’à l’échelle individuelle (Rogge et al., 2007 ; Hull et Buhyoffa, 1984). Les tests non-paramétriques de Kruskal-Wallis et de Wilcoxon (test de rang) ont été utilisés pour examiner les différences entre les scores moyens des photographies. Ainsi, pour chaque critère d’évaluation, un test de Kruskal-Wallis a été réalisé, suivis par un test post-hoc deux à deux de Wilcoxon avec ajustement de Bonferroni lorsqu’une différence significative était détectée (Bonferroni, 1936).

Afin d’étayer et d’expliquer les évaluations de la qualité environnementale et paysagère des photographies, ce volet « photographies » est adossé à un questionnaire plus classique abordant des thématiques associées. Par ailleurs, afin de recueillir des compléments d’informations sur les pratiques de gestion mises en œuvre par les propriétaires forestiers et leurs représentations de la vallée, une enquête qualitative par entretiens semi-directifs a également été réalisée sur la même zone d’étude, six mois auparavant. Ces entretiens qualitatifs, et en particulier leurs témoignages sur les actions réalisées ou envisagées au sein de la forêt alluviale, ont permis de voir quels éléments du paysage forestier retenaient leur attention, ce qui a permis d’orienter le choix des photographies vers les milieux ou stades d’évolution de ces milieux les plus discutés et faisant l’objet d’actions déjà engagées ou de propositions d’action à plus ou moins court terme contrastées. Cette enquête qualitative a aussi permis de mieux comprendre leur façon de lire et d’interpréter les photos soumises à leur jugement lors de l’enquête quantitative et de voir, au-delà de l’image globale proposée, les sous-éléments qui pouvaient retenir leur attention. L’interprétation des analyses quantitatives des photographies s’appuie donc aussi sur ces données qualitatives complémentaires.

Afin d’établir une typologie de propriétaires forestiers, nous avons choisi une approche statistique en deux temps. Tout d’abord, nous nous sommes focalisés sur les actions que les propriétaires forestiers engageraient dans la zone d’étude en mobilisant l’approche par classification de variables développée par Chavent et al. (2012) et appelée méthode ClustOfVar. Cette méthode permet de regrouper des variables fortement liées entre elles afin de construire des groupes homogènes. Chaque groupe de variables est résumé par un indicateur numérique appelé « variable synthétique » (VS) dont la représentation graphique correspond aux coordonnées des variables qui appartiennent à ce groupe (Kuentz-Simonet et al., 2015). Sur le plan conceptuel, la classification de variables permet de regrouper ensemble des actions, indépendamment du profil des individus. Ces VS constituent ainsi des bouquets de pratiques (Schatzki, 2002) c'est-à-dire des comportements routinisés qui lient « plusieurs éléments interconnectés entres eux : des formes d’activités corporelles, des formes d’activités mentales, des “choses” et leur usage, des connaissances de base constituées de compréhension, savoir-faire, états émotionnels et motivations » (Reckwitz, 2002).

Nous avons ensuite réalisé une typologie des individus sur la base d’une classification ascendante hiérarchique (CAH avec critère de Ward) sur les scores des individus mesurés sur les VS, suivie d’une étape de consolidation avec l’algorithme des k-means pour stabiliser la typologie obtenue. Concrètement, pour chaque VS nous comparons les moyennes de chaque groupe d’individus à celle de l’échantillon total (moyenne nulle car dans l’approche ClustOfVar, les VS sont centrées). Ce test de comparaison indique quelle(s) VS caractérise(nt) les différents groupes d’individus. La labellisation des VS facilite l’interprétation de ces groupes, et l’introduction de variables illustratives (notamment des variables sociodémographiques et attitudinales) apporte une aide supplémentaire à l’interprétation. Le fait que ces VS constituent des bouquets de pratiques - que celles-ci soient effectives ou intentionnelles - et qu’elles puissent être mises en relation avec des groupes d’individus permet de faire le lien avec ce que Wenger et al. (2002) appellent une communauté de pratiques, c'est-à-dire un groupe qui interagit, apprend ensemble, construit des relations et à travers cela développe un sentiment d’appartenance et de mutuel engagement.

Zone d’étude et protocole d’enquête

La zone d’étude est située dans le Sud-Est du département de la Gironde (France) au sein du massif landais. Alors que le terrain plat et facilement exploitable dit du plateau landais est dévolu aux résineux, les zones à dominantes feuillues sont souvent localisées en fond de vallon ou sur les versants. Ces linéaires de feuillus, composés surtout de chênes, ont souvent une faible valeur économique mais un fort intérêt écologique. La diversité paysagère et écologique du massif est particulièrement riche le long de la vallée du Ciron et de la Leyre et de leurs ripisylves respectives (Pottier, 2010). La vallée du Ciron a ainsi été retenue comme site d’importance communautaire au nom de la Directive Habitats. L’instruction du dossier de désignation a commencé en 2001 et s’est achevée en 2016. Les 3 379 hectares du site, détenus par 950 propriétaires (selon le cadastre 2016), sont essentiellement composés d’une ripisylve qui forme une galerie forestière et d’un corridor boisé sur les zones de pentes qui font la jonction avec le plateau composé de pinèdes. On y trouve aussi des aulnaies marécageuses, des frênaies et des chênaies acidiphiles en îlots et dans les milieux plus secs. Les éléments de biodiversité qui ont prévalu à sa désignation relèvent d’espèces inféodées à la rivière (vison d’Europe, écrevisse à pattes blanches) et à la ripisylve (cistude d’Europe, loutre) ainsi que d’habitats remarquables forestiers (hêtraies reliques de l’âge glaciaire).

Depuis 2012, l’animation du site est assumée par le Syndicat Mixte chargé de l’Aménagement du Bassin Versant du Ciron (SMABVC). L’approche privilégiée par les gestionnaires du SMABVC en charge de la gestion de ces milieux est double : initialement basée sur l’idée d’une gestion contrôlée des milieux via une série de fiches actions inscrites au Docob, cette approche s’est orientée depuis quelques années, et faute de contrats signés, vers une renaturation des milieux via leur libre évolution, notamment des cours d’eau. En milieu forestier, une des actions phare sur laquelle le SMABVC communique beaucoup concerne la conservation de ressources génétiques de hêtres et la préservation de stations reliques datant de l’ère glaciaire. Les autres actions concernent des habitats de types aulnaies, ripisylves, chênaies, îlots de sénescence sur lesquels les propriétaires fonciers peuvent faire des choix contrastés : une gestion active avec la contractualisation de fiches actions[3], une gestion moins contraignante via la signature d’une charte[4], et plus récemment opter intentionnellement ou non pour la libre expression des dynamiques naturelles. Une dernière possibilité consiste à vendre leurs parcelles au Conseil départemental de la Gironde dans le cadre de sa politique d’acquisition au nom des espaces naturels sensibles (ENS).

En amont de l’enquête quantitative, des entretiens semi-directifs ont été réalisés auprès de 42 propriétaires et gestionnaires forestiers entre juin et septembre 2020, sur la base d’un échantillonnage à variation maximale (maximum variation sampling, Miles et al., 2013) et d’un échantillonnage en boule de neige (snow ball sampling, Palinkas et al., 2015). Le guide d’entretien comprenait cinq parties : 1) l’historique de la propriété, 2) les objectifs et pratiques de gestion forestière, 3) les enjeux environnementaux dans la vallée du Ciron, 4) la gestion de la forêt alluviale, 5) des données sociodémographiques. Après retranscription des entretiens, deux analyses de discours ont été réalisées : une analyse longitudinale visant à dégager la logique de pensée de l’individu - tout en conservant la cohérence de son discours et le cheminement de sa pensée -, et une analyse thématique afin de faire émerger les différentes opinions et significations sur un même item (Bardin, 2013 ; Strauss et Corbin, 1994 ; Creswell, 2009).

Notre questionnaire d’enquête a ensuite été envoyé entre décembre 2021 et janvier 2022 à 468 propriétaires forestiers, dont les noms et adresses ont été obtenus par le biais d’un fichier cadastral de 2016. Nous avons reçu 115 questionnaires complétés, soit un taux de réponse de 24,6 %. Bien que ce taux soit élevé compte tenu des expériences passées, la petite taille de l’échantillon amène à être vigilant sur la généralisation des résultats.

La partie photos-questionnaire de notre enquête comprend un jeu de sept photographies couleurs (figure 1) et de questions portant sur ces clichés – l’objectif étant d’apprécier la perception de ces paysages à partir de plusieurs critères – et sur les actions que les enquêtés envisageraient sur ces milieux. Chaque photographie correspond à un milieu caractéristique de la vallée du Ciron dont différents types de peuplements forestiers. Ce choix est conforté par le fait que ces zones peuvent être impactées par des interventions sylvicoles plus ou moins fortes, celles-ci étant toujours autorisées sous conditions de préservation de l’intégrité des espèces floristiques et faunistiques présentes. Nous avons ainsi sélectionné des peuplements de pin maritime, des peuplements de feuillus, des zones humides, des ripisylves et des bois morts debout ou couchés. L’ensemble de ces peuplements présentent des degrés variables de naturalité et de potentialités de valorisation écologique ou sylvicole. Nous avons choisi de ne pas présenter de photographies animalières ni de plantes protégées afin de centrer l’enquête sur la dimension de gestion sylvicole. Cela ne veut pas dire que cette dimension est absente de l’enquête, les propriétaires forestiers interrogés lors des entretiens qualitatifs associant spontanément peuplements forestiers et présence d’une faune ou flore associées.

L’évaluation paysagère repose sur l’appréciation de critères simples dont la sélection s’est basée sur la littérature (Frei et al., 2020 ; Royer, 2018 ; Le Quéau, 2014 ; Rossi et Vallauri, 2013) et notre objectif d’identifier la manière dont les milieux sont perçus au regard de différents aspects. Au final, nous avons retenu les critères suivants :

  • un critère d’appréciation esthétique - décliné en deux modalités opposées beau/laid - qui permet une évaluation globale de la qualité paysagère du lieu ;

  • un critère d’appréciation de l’entretien, décliné en deux paires de modalités (entretenu/ordonné et abandonné/fouillis), de précédentes études (Cordellier et Dobré, 2017 ; Le Quéau, 2014) montrant que les usagers de la forêt mais aussi les propriétaires forestiers sont sensibles à ces aspects et que ces qualificatifs font écho à un système de valeur anthropocentrée ou biocentrée ;

  • un critère évaluant le caractère plus ou moins accueillant (accueillant/hostile) ;

  • un critère évaluant le degré de naturalité (naturel/artificiel) qui permet de voir comment sont perçues globalement les interventions de gestion ;

  • un critère de sécurité (sûr/dangereux), des formes de non gestion étant souvent décriées pour les risques qu’elles font encourir à l’homme ou à l’écosystème ;

  • un critère permettant de voir comment les propriétaires forestiers jugent la situation présentée au regard de son fonctionnement écologique (favorable/défavorable) ;

  • un critère d’évaluation de la richesse en termes de diversité biologique (riche/pauvre).

Au final, les enquêtés devaient noter chacune des sept photographies sur un ensemble de huit échelles d’Osgood en cinq points (tableau 1), chaque échelle correspondant à un critère particulier d’évaluation. Initialement codées de 1 à 5, un travail de recodage des échelles a été réalisé en amont des analyses afin de faciliter l’interprétation des résultats. Ainsi, des notes positives (+1 et +2) ont été associées aux appréciations positives (beau, accueillant, ordonné, naturel, et cetera), des notes négatives (-1 et -2) ont été associées aux appréciations négatives (laid, hostile, fouillis, artificiel, et cetera), et une note nulle (0) correspond à une appréciation neutre (par exemple ni beau ni laid).

Figure 1

Photographies présentées aux enquêtés

Photographies présentées aux enquêtés
Deuffic, 2024

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Tableau 1

Échelles utilisées comme critères d’évaluation des photographies

Échelles utilisées comme critères d’évaluation des photographies

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Résultats

Perceptions et représentations des milieux

Avant de s’intéresser aux pratiques que les propriétaires forestiers enquêtés mettraient en œuvre sur différents types d’habitats, nous voulions savoir quels regards ils portent sur ces espaces et comment ils les qualifient. L’analyse présentée ici s’attache à voir si les milieux sont perçus de manière similaire ou différemment au regard des huit critères d’évaluation. La comparaison des scores moyens obtenus par chaque milieu pour chaque critère (tableau 2) montre des variations significatives selon les milieux considérés. En effet, pour les huit critères d’évaluation, le test de Kruskall-Wallis indique une p-value inférieure au seuil de significativité de 5 % (tableau 3), signe de l’existence de différences significatives entre certains scores moyens. Pour identifier les paires de milieux dont les scores moyens sont significativement différents, nous avons procédé à des tests post-hoc deux à deux de Wilcoxon avec ajustement de Bonferroni (résultats des tests en annexe 1).

Tableau 2

Scores moyens obtenus par chaque milieu pour les huit critères d’évaluation

Scores moyens obtenus par chaque milieu pour les huit critères d’évaluation

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Tableau 3

Test de Kruskall-Wallis sur les huit critères d’évaluation

Test de Kruskall-Wallis sur les huit critères d’évaluation

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En termes d’esthétique, la ripisylve et le peuplement de pins maritimes (PM) sont évalués comme les milieux les plus beaux (scores supérieurs à 1), suivis des aulnes, embâcles, feuillus et bois mort. La coupe rase de feuillus est le seul milieu évalué négativement – avec un score supérieur à 1 en valeur absolue – et donc considéré comme laid.

Le peuplement de PM est le mieux évalué en termes d’entretien (score de 1,5), suivi de la coupe rase de feuillus et de la ripisylve. Les autres milieux (bois mort, feuillus, aulnes et embâcles) sont évalués comme étant abandonnés (scores négatifs, non significativement différents).

Le peuplement de PM et les ripisylves sont les seuls milieux jugés accueillant. La coupe rase de feuillus est perçue comme le milieu le plus hostile et le moins accueillant. Les aulnes et les feuillus sont également jugés hostiles (scores négatifs non significativement différents de celui de la coupe rase). Concernant les bois morts et les embâcles, bien que leurs scores soient proches de zéro, ils ne sont pas significativement différents de ceux des feuillus et des aulnes, ce qui les placent dans la catégorie « plutôt hostile ».

Concernant le degré d’artificialisation des milieux, seule la coupe rase de feuillus est perçue comme un milieu artificiel (score proche de -1). Les milieux considérés comme les plus naturels sont les ripisylves, les aulnes, les embâcles et le bois mort (scores non significativement différents), suivis des feuillus et des PM (dont les scores ne sont pas significativement différents).

Le peuplement feuillu ayant fait l’objet d’une coupe rase est le seul milieu jugé défavorable au bon fonctionnement écologique de la vallée du Ciron. À l’opposé, la ripisylve et les aulnes sont les mieux évalués avec des scores supérieurs à 1 (scores non significativement différents). Les bois morts, embâcles, PM et feuillus n’ont pas d’évaluations significativement différentes les unes des autres (scores compris entre 0,5 et 0,7) et sont des milieux considérés comme plutôt favorables au bon fonctionnement écologique de la vallée.

Concernant la richesse en biodiversité, la coupe rase de feuillus est le milieu considéré comme le plus pauvre en biodiversité, suivie du peuplement de PM. Les autres milieux sont évalués positivement, la ripisylve et les aulnes étant considérés comme les plus riches en biodiversité, suivi de près par le bois mort, les embâcles et les feuillus.

Concernant le critère relatif à l’ordre - entendu comme organisation de l’espace -, seul le peuplement de PM est évalué comme étant un milieu ordonné (score supérieur à 1). Les aulnes, feuillus et bois mort sont évalués comme les milieux les plus fouillis (scores non significativement différents), suivis des embâcles, ripisylve et coupe rase (scores non significativement différents).

Concernant le critère de sécurité, le peuplement de PM est le seul milieu évalué positivement, avec un score supérieur à 1. Les ripisylves et coupes rases ayant un score non significativement différent de zéro, on peut conclure à une absence de position tranchée quant à l’aspect sécuritaire de ces milieux. Quant aux feuillus, embâcles, aulnes et bois mort, ils sont considérés comme des milieux plutôt dangereux, mais avec des scores ne dépassant pas -0,8.

Au regard des évaluations des différents milieux étudiés, et des différents tests statistiques réalisés, nous identifions trois catégories de milieux et leur dynamique, visuellement identifiables dans le diagramme en radar ci-dessous (figure 2), notamment deux milieux aux caractéristiques singulières, à savoir les feuillus au stade de la coupe rase et le peuplement de pins maritimes.

Figure 2

Diagramme en radar des scores moyens des critères de perception

Diagramme en radar des scores moyens des critères de perception

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Le peuplement de PM est évalué positivement sur l’ensemble des critères, à l’exception de celui sur la biodiversité. Il se caractérise ainsi par une bonne évaluation sur les aspects esthétique, d’entretien, d’accueil, d’ordre et de sécurité ; autrement dit, il est perçu comme un milieu beau, entretenu, accueillant, ordonné et sûr. Les évaluations globalement positives portées sur les différents critères du peuplement de PM adultes montre l’ancrage culturel et social fort du modèle sylvicole landais. Malgré le côté anthropique des plantations de PM, 54 % des propriétaires forestiers enquêtés qualifient ces peuplements de naturel. Cette naturalisation de la plantation peut surprendre. Elle s’explique par le caractère profondément ancré socio-culturellement et situé territorialement de cette pratique culturale. Peu critiqué au sein de la communauté forestière locale et régionale, ce type de peuplement semble aller de soi ; il est dans « l’ordre naturel » des choses. Cependant les propriétaires forestiers ne sont pas totalement déconnectés du reste de la société et sont de plus en plus sensibles aux discours environnementalistes généralement critiques vis-à-vis de ce modèle de sylviculture. Cela se voit notamment dans leur façon d’évaluer les critères de richesse en matière de biodiversité et de fonctionnalité écologique de ce type de peuplement. S’ils défendent l’idée que les forêts de PM ne sont pas des déserts écologiques, ils sont aussi conscients que ces types de peuplements ne sont pas forcément les plus riches en matière de biodiversité, notamment quand ils les comparent aux autres types de milieux de la vallée du Ciron.

La coupe rase de feuillus est évaluée négativement sur l’ensemble des critères, à l’exception de l’entretien, dont le score moyen est toutefois proche de zéro. Alors que les propriétaires forestiers considèrent la coupe rase dans les peuplements de PM sur le plateau landais comme l’aboutissement de leur engagement dans la gestion forestière, ils sont plus dubitatifs sur l’opportunité et la pertinence de cette opération sylvicole en zone protégée. Cette pratique ne leur paraît en effet ni logique ni cohérente du fait de la localisation et du statut du site et cela même si l’exploitation des bois est autorisée par le Docob au sein du site Natura 2000. Elle ne leur parait pas non plus participer au bon fonctionnement écologique du milieu, à sa naturalité et encore moins à sa dimension esthétique, ce critère étant le plus mal noté par rapport aux autres milieux évalués.

Les ripisylves, aulnes, embâcles, feuillus et bois morts constituent la troisième catégorie qui regroupe des habitats évalués positivement au regard des critères environnementaux et esthétique, et évalués négativement sur d’autres aspects « visuels ». Ces cinq types d’habitats sont ainsi perçus comme favorables au bon fonctionnement écologique de la vallée du Ciron, riches en biodiversité, naturels et beaux, mais également abandonnés, fouillis, dangereux, voire hostiles. Dans ce groupe, la ripisylve se distingue toutefois des autres milieux car elle obtient des scores supérieurs à 1 pour quatre critères sur huit (écologie, biodiversité, naturalité, esthétique) et est la seule jugée accueillante. En revanche, le critère d’entretien est proche de zéro (c’est-à-dire pas d’avis tranché). L’absence de positionnement vis-à-vis de l’entretien traduit surtout le fait que la ripisylve est considérée comme une structure ne nécessitant ni d’intervention humaine, ni d’être contrôlée. Cela peut paraître surprenant car par le passé, quand la vallée du Ciron était encore un espace prairial, les arbres de la ripisylve étaient régulièrement recepés, comme en témoigne la forme en taillis des aulnaies qui la composent. N’ayant plus aucun rôle agropastoral depuis plusieurs décennies, ces arbres autrefois entretenus sont passés du côté de la naturalité, voire du sauvage, aux yeux de 87 % des propriétaires enquêtés. Néanmoins l’absence totale d’entretien et le retour à une libre évolution allant jusqu’à la senescence de certaines portions de la ripisylve, notamment d’aulnaies, amènent certains propriétaires forestiers à envisager des interventions sylvicoles visant à limiter cette libre évolution. La présence d’embâcles, tout en étant perçue comme naturelle et favorable à la biodiversité, est aussi perçue comme révélatrice d’un manque d’entretien. Il en est de même pour la présence d’arbres morts couchés. Toutefois, nos résultats montrent que, longtemps hostiles à l’idée de conserver du bois mort, les propriétaires forestiers ont peu à peu intégré son rôle fonctionnel tant du point de vue de la fertilité des sols que comme habitat pour une faune saproxylique (Deuffic et al., 2021 ; Deuffic et Lyser, 2012). Rathmann et al. (2020) soulignent également que la présence de bois morts est d’autant plus tolérée qu’ils sont localisés dans des espaces consacrés à la conservation de la nature. La vallée du Ciron étant désignée en tant que site Natura 2000, la présence de bois mort dans ce type d’espace leur paraît aujourd’hui concevable, voire logique. En revanche, leur présence est nettement moins acceptée dans les zones dédiées à la production, le bois mort étant perçu comme un obstacle au passage des engins et un danger pour les opérateurs forestiers voire les usagers (Deuffic et Lyser, 2012). A la différence des pins maritimes, les peuplements de feuillus ne font pas l’objet d’actes de gestion très soutenus ce qui peut expliquer les avis plutôt négatifs sur le niveau d’entretien de ces parcelles. En revanche, les discours recueillis lors des entretiens qualitatifs montrent que ces peuplements constituent un milieu de choix pour les activités cynégétiques traditionnelles (chasse à la palombe), la cueillette de champignons et la promenade.

Des tests de Kruskall-Wallis (tableau 4) montrent également que les notions de fonctionnement écologique des milieux, de richesse en biodiversité et de naturalité ne sont pas équivalentes pour les enquêtés. A défaut de connaissances scientifiques fines en écologie, ils distinguent clairement fonctionnement écologique et naturalité d’une part, et biodiversité et naturalité d’autres part. En revanche, ils font moins la différence entre fonctionnement écologique et biodiversité. Concernant les autres critères, la dimension esthétique est perçue différemment des critères relatifs à l’entretien, l’accueil et l’ordre. En revanche, excepté pour les coupes rases et les embâcles, l’aspect ordonné est évalué de la même manière que le critère relatif à l’entretien. Comme l’ont également montré Le Quéau et al. (2010), un milieu ordonné est souvent perçu comme entretenu, et à l’inverse un milieu fouillis est perçu comme abandonné. On observe également que l’ordre est souvent associé à la sécurité (milieu ordonné perçu comme sûr, et milieu fouillis associé à dangereux).

Tableau 4

Comparaison des critères d’évaluation - Test de Kruskall-Wallis

Comparaison des critères d’évaluation - Test de Kruskall-Wallis

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Quelles intentions de gestion sur site Natura 2000 ?

Après avoir qualifié les milieux et leurs dynamiques d’après photographies, nous avons demandé aux propriétaires enquêtés de choisir dans une liste d’actions prédéfinies celles qu’ils mèneraient s’ils étaient propriétaires de ces parcelles. Les actions varient du laisser-faire la nature à des interventions beaucoup plus impactantes (couper les arbres, enlever les bois morts, et cetera). L’objectif est de faire le lien entre un jugement porté sur une situation sylvicole et l’attitude que l’enquêté adopterait si cette situation se présentait chez lui. Cela permet aussi de voir si la désignation de la vallée en site Natura 2000 influence ou pas les pratiques de gestion des propriétaires. Beaucoup de propriétaires forestiers sont en effet persuadés qu’aucun acte de gestion sylvicole n’est possible, voire souhaitable dans la vallée depuis sa désignation en site Natura 2000. D’autres souhaitent au contraire intervenir pour « entretenir », « remettre en état ou en ordre » certains milieux, voire pour exploiter certains peuplements de feuillus pour le bois de chauffage ou de pins maritimes pour le bois d’œuvre ou d’industrie.

Sur la parcelle de feuillus, les enquêtés sont plutôt favorables à la mise en place d’actions : la majorité libèrerait le chemin d’accès pour les piétons (54,8 %) et/ou enlèverait les arbres morts (52,2 %). Un tiers (32,2 %) libèrerait l’accès pour les tracteurs forestiers (ce qui est cohérent avec les deux actions précédentes et avec les commentaires plutôt négatifs vis-à-vis de la présence de bois morts en travers du chemin et recueillis lors de l’enquête qualitative), et 16,5 % couperaient les plus gros arbres. Seuls 11,3 % laisseraient les arbres morts et 9,6 % ne feraient rien pour ne pas perturber la faune et la flore. Enfin, 10,4 % couperaient et remplaceraient par d’autres feuillus, et 4,3 % remplaceraient par des pins.

Concernant le bois mort, deux actions contradictoires sont mises en avant. 41 % des enquêtés enlèveraient les arbres morts sur pied, mais 40 % ne feraient rien afin de ne pas perturber la faune et la flore. Pour 19,1 %, cela serait aussi trop coûteux et pour 15,6 % techniquement trop compliqué. Enfin, 19 % des enquêtés laisseraient les arbres morts couchés.

Sur la coupe rase de feuillus, 44,3 % des enquêtés remplaceraient les arbres coupés par d’autres feuillus, 35,6 % laisseraient pousser les rejets, et 22,6 % remplaceraient par des pins, ce qui dénote une forme de désinhibition vis-à-vis de ce type de reboisement une fois la coupe rase effectuée. Seuls 10,4 % des enquêtés ne feraient rien pour ne pas perturber la faune et la flore. Ne pas intervenir après une coupe semble d’autant moins envisageable que l’obligation de retourner à un état boisé est la règle. Enfin, concernant « l’avant coupe rase », 18,3 % n’auraient coupé que quelques tiges et 14,8 % n’auraient rien fait du tout. Cela signifie donc aussi que 85 % des propriétaires forestiers auraient été intéressés d’y faire quelque chose et qu’il n’y a pas a priori d’opposition de principe à ce type de coupe rase. Cela peut expliquer l’attitude d’une poignée de propriétaires forestiers qui ont réalisé des coupes de bois de chauffage et des coupes de taillis dans ce type de parcelles. La justification du fait que cela « repoussera » permet aussi ce type de désinhibition par rapport aux coupes sur taillis et vis-à-vis des regards extérieurs. Si l’aspect utilitariste semble parfois primer, le poids de la réprobation sociale des pairs, des riverains et des usagers, notamment via des articles dans la presse quotidienne régionale suite à des communiqués de presse de diverses organisations non gouvernementales environnementales locales et nationales, semble toutefois limiter ce type de coupe localement.

Sur la parcelle de pins maritimes, un tiers des enquêtés considèrent qu’il ne faudrait rien faire pour ne pas perturber la faune et la flore (33,9 %), un tiers laisserait un sous-étage plus dense de feuillus (32,2 %), et 30 % couperait et replanterait avec des pins. 13,9 % laisserait quelques arbres morts et 5,2 % créerait un chemin d’accès pour les piétons. Les raisons environnementales de ne rien faire (33,9 %) dominent largement sur les raisons économiques (9,6 %) et techniques (4,3 %).

Sur la ripisylve, par rapport aux six autres situations présentées, la « non action » prime largement avec 72,2 % des enquêtés qui ne feraient rien pour ne pas perturber la faune et la flore ; viennent ensuite les raisons économiques (22,6 %) et techniques (19,1 %). La promotion d’actions est très minoritaire avec 5,2 % des enquêtés qui couperaient à ras et laisseraient pousser les rejets, et 4,3 % qui créeraient un chemin d’accès pour les piétons.

Concernant les embâcles, un tiers des enquêtés (33,9 %) les enlèveraient, 31,3 % en couperaient seulement une partie pour laisser un passage aux canoës, et 31,3 % ne feraient rien pour ne pas perturber la faune et la flore. Sur les sept visuels présentés, c’est celui où les intentions d’action sont les plus également réparties, aucune option ne l’emportant sur les autres. Ici encore, les raisons environnementales au « laisser-faire » priment sur les raisons économiques (15,6 %) et techniques (14,8 %). Seuls 5,2 % des enquêtés créeraient un chemin d’accès pour les piétons, et 2,6 % un accès pour les tracteurs forestiers.

Enfin, dans la parcelle d’aulnes, 45,2 % des enquêtés considèrent qu’il ne faudrait rien faire afin de ne pas perturber la faune et la flore. Cette raison environnementale au « laisser-faire » l’emporte une fois de plus sur les arguments économiques (19,1 %) et techniques (17,3 %). Près d’un tiers des enquêtés (27,8 %) n’enlèverait que les arbres morts, 13,9 % couperaient et laisseraient pousser les rejets, et 6,1 % couperaient et remplaceraient par des peupliers.

Des intentions d’actions contrastées en site Natura 2000

Les analyses précédentes nous renseignent sur les intentions d’actions des enquêtés considérés globalement dans les différents milieux biophysiques présents dans la vallée du Ciron. Elles ne nous disent en revanche rien du profil des enquêtés. Pour cela, nous menons une double analyse complémentaire afin d’identifier une typologie de comportements par profils de répondants.

La première étape dans l’élaboration de notre typologie consiste à réaliser une classification des variables « actions » afin d’identifier des groupes homogènes. Seules les variables dont la fréquence de choix est supérieure à 10 % ont été retenues, soit un total de 34 variables (statistiques descriptives en Annexe 2). La méthode ClustOfVar appliquée à ces 34 variables nous conduit à retenir quatre groupes de variables. Le tableau 5 présente la composition détaillée de ces groupes et la figure 3 illustre graphiquement chaque VS. Un tableau de synthèse de ces résultats est présenté en Annexe 3.

  • La VS1 oppose (1) des actions visant à préserver la biodiversité, principalement à travers la libre évolution dans les aulnaies et en laissant les arbres morts, et dans une moindre mesure en laissant un sous-étage plus dense de feuillus dans les parcelles de pins maritimes ; et (2) des actions qui consistent à enlever les arbres morts dans divers milieux.

  • La VS2 traduit la non-intervention dans les milieux pour des raisons techniques (trop compliqué) et/ou économiques (trop coûteux).

  • La VS3 distingue (1) des actions à visées environnementales (préserver la biodiversité dans les parcelles de pins maritimes en laissant faire la nature) et sociales (libérer le chemin d’accès pour les piétons lorsqu’un arbre est couché en travers de celui-ci, couper une partie des embâcles pour laisser un passage aux canoës) ; et (2) des actions à visées productives avec la coupe de pins maritimes et leur remplacement par d’autres pins maritimes.

  • La VS4 repose sur la gestion des embâcles et des feuillus en faisant la distinction entre (1) une gestion active via la suppression des embâcles, la coupe des plus gros arbres dans les parcelles de feuillus et le remplacement par des pins maritimes sur coupe rase de feuillus ; et (2) une gestion passive qui consiste à laisser les embâcles, et plus largement ne rien faire pour ne pas perturber la faune et la flore, notamment dans les parcelles de feuillus.

Tableau 5

Partition des 34 variables « actions » en 4 variables synthétiques

Partition des 34 variables « actions » en 4 variables synthétiques

* Ratio de corrélation entre une variable qualitative et la VS numérique du groupe. Plus ce ratio est élevé, plus la variable qualitative contribue à la construction du groupe.

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Figure 3

Représentations graphiques des VS

Représentations graphiques des VS

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La seconde étape de notre analyse consiste à réaliser une classification (CAH) des individus à partir des scores des individus mesurés sur les VS, suivie d’une étape de consolidation. Les résultats nous conduisent à retenir une partition en quatre groupes d’individus. La méthode ClustOfVar nous permet d’interpréter la partition des enquêtés sur les quatre VS décrites précédemment. Afin d’affiner l’interprétation des profils types et d’identifier des liens entre actions et perceptions, nous introduisons dans la CAH en tant que variables illustratives les variables relatives aux critères d’évaluation des milieux à côté des variables sociodémographiques et attitudinales classiquement utilisées dans les enquêtes auprès de propriétaires forestiers (statistiques descriptives des variables illustratives en Annexe 4). Le tableau 6 synthétise les résultats de la typologie, l’annexe 5 en présente les résultats statistiques détaillés.

Le groupe 1 (30,4 % de l’échantillon) se caractérise par des propriétaires forestiers qui prônent une gestion passive de la vallée du Ciron en favorisant la libre évolution des milieux (« ne rien faire pour ne pas perturber la faune et la flore ») (VS1<0 et VS4<0). Les aspects techniques et financiers ne sont pas une raison évoquée pour justifier la non-intervention (VS2>0). Le groupe 1 est donc très orienté vers la préservation de la vallée du Ciron pour des raisons d’éthique environnementale. Lorsqu’on s’intéresse à leur perception paysagère, les propriétaires forestiers de ce groupe ont une perception plutôt positive - des milieux riches en termes de biodiversité, naturels, accueillants - à l’exception des parcelles de PM et de la coupe rase de feuillus qu’ils jugent pauvres en biodiversité, défavorables au bon fonctionnement écologique de la vallée, artificiels, voire laids et hostiles. Cette perception des différents milieux est en adéquation avec le type de gestion qu’ils préconisent, à savoir une libre évolution. D’autres caractéristiques – d’ordres sociodémographiques et attitudinales – renforcent cette cohérence : la préservation de la biodiversité est un objectif important pour leurs parcelles Natura 2000, ils sont à la recherche d’informations sur l’environnement et la biodiversité (revues, internet), ils visitent leurs parcelles tous les jours ou presque avec comme principales activités l’observation des paysages, plantes, animaux, et la promenade. Ils discutent de la gestion de leurs parcelles Natura 2000 avec le SMABVC. Ils n’ont aucun document de gestion, ce qui laisse supposer qu’ils possèdent de petites parcelles, souvent acquises suite à un achat, et sous le régime de la communauté matrimoniale.

Le groupe 2 (28,7 % de l’échantillon) est composé de propriétaires forestiers qui prônent une gestion multifonctionnelle de la vallée du Ciron. Ils préconisent à la fois des actions environnementales (laisser faire en parcelles de PM) et sociales (améliorer l’accueil du public) (VS3<0) mais également des actions extractives - comme l’autoconsommation de bois de chauffage - via une gestion active des feuillus (VS4>0) et le prélèvement des arbres morts (VS1>0). Ainsi, le groupe 2 opérerait des actions à visées environnementales, sociales ou économiques selon les milieux considérés. En termes de perception des milieux, le groupe 2 a une vision plutôt positive des parcelles de PM (favorables au bon fonctionnement écologique de la vallée, naturelles, accueillantes, belles, riches en biodiversité) et une vision plutôt négative des parcelles de feuillus (dangereuses, hostiles, fouillis, défavorables au bon fonctionnement écologique de la vallée, laides, pauvres en biodiversité). Cette perception est en adéquation avec les actions préconisées : vision positive des PM, où le laisser-faire est suggéré vu l’état général de ces parcelles jugées suffisamment bien entretenues et pour lesquelles ils ne leur semblent pas utile d’intervenir de manière plus forte ; vision négative des feuillus, où une gestion active est évoquée afin de les rendre plus propres, ordonnées ou entretenues. Enfin, on note une surreprésentation de propriétaires qui ne savent pas s’ils ont un document de gestion, et de propriétaires qui n’ont aucune formation forestière. Une majorité considère que permettre l’accès du public au site Natura 2000 est un objectif important, ce qui est cohérent avec les actions à visées sociales que ce groupe plébiscite.

Le groupe 3 (27,8 % de l’échantillon) se caractérise par la promotion d’une gestion active à travers des actions à visées productives, comme la coupe et la plantation de PM (VS3>0, VS4>0), ou des actions purement extractives (autoconsommation de bois de chauffage) comme le prélèvement des arbres morts (VS1>0). En termes de perception des milieux, le groupe 3 se caractérise par une position plutôt neutre vis-à-vis de plusieurs critères (écologie, sécurité, accueil, esthétique, biodiversité). Cette neutralité peut être le signe d’un désintérêt pour l’exercice du photos-questionnaire (absence de réponses à ces questions) ou d’une position véritablement neutre sur le sujet. Les données ne nous permettent pas d’y répondre. En revanche, en termes de caractéristiques sociodémographiques, le groupe 3 est plutôt constitué de propriétaires qui possèdent un Plan Simple de Gestion et qui, de fait, possèdent des parcelles de plus de 25 hectares. Ils discutent avec des techniciens du Centre Régional de la Propriété Privée (CRPF) et des Entrepreneurs de Travaux Forestiers (ETF) pour la gestion de leurs parcelles Natura 2000, ils ont une formation forestière et une profession en lien avec la forêt. On a ainsi un groupe 3 plutôt bien inséré dans la filière forêt-bois et pour qui la production de bois d’œuvre ou de bois d’industrie est un objectif important.

Le groupe 4 (13,0 % de l’échantillon), qui est le groupe minoritaire, est constitué de propriétaires forestiers se focalisant sur une gestion basée sur la production de PM (VS3>0) ; l’absence de gestion/d’actions dans les autres milieux de la vallée du Ciron étant le résultat de considérations techniques et/ou économiques (VS2<0), et non des raisons environnementales. Pour ce groupe, la libre évolution est un choix par défaut ; elle n’est pas un choix intentionnel visant à préserver l’écosystème mais le résultat de contraintes techniques, financières et surtout normatives du fait de l’intégration de ces parcelles dans le périmètre du site Natura 2000. En termes de perception des milieux, le groupe 4 a plutôt une vision négative du bois mort (hostile, abandonné, fouillis), des aulnes (hostile, laid) et des embâcles (laid, abandonné). On trouve dans ce groupe une surreprésentation des propriétaires qui considèrent que les enjeux environnementaux (carbone, biodiversité et eau) et sociaux ne sont pas importants dans le cadre de la gestion de leurs parcelles Natura 2000, ce qui est en adéquation avec les actions qui les caractérisent (des actions à visée productive). Une très large majorité des propriétaires de ce groupe déclare n’avoir aucune difficulté de gestion et a hérité de ces parcelles Natura 2000. Enfin, ces propriétaires sont plutôt diplômés (surreprésentation des Bac +3/+4).

Tableau 6

Synthèse de la typologie (v.test des VS significatives pour chaque groupe)

Synthèse de la typologie (v.test des VS significatives pour chaque groupe)

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Discussion

Écologisation des milieux et des regards

Si le pin maritime a longtemps incarné la forêt landaise, il n’en ait plus forcément le seul élément légitime (Ribereau-Gayon, 2011) et notre enquête montre que d’autres composantes retiennent désormais l’attention et l’intérêt des propriétaires forestiers. La qualification des sept milieux forestiers proposés aux enquêtés sous forme de photos montre que la vallée du Ciron est globalement perçue comme naturelle, en particulier les ripisylves, les aulnaies, les bois morts et les embâcles. Son caractère naturel se retrouve aussi dans les qualificatifs de beau, riche en biodiversité, et favorable à un bon fonctionnement écologique de la vallée. Les tests de Kruskall-Wallis montrent aussi que ces termes ne sont pas interchangeables et que les enquêtés distinguent de manière empirique ces trois termes – naturalité, biodiversité, fonctionnement écologique – tout en les associant dans un même groupe de qualificatifs. L’association de ces trois termes reflètent ainsi une idée communément diffusée par la sphère scientifique et technique locale que biodiversité et naturalité sont gages d’un bon fonctionnement écologique (Jactel et al., 1998 ; Jactel et al., 2018). Qualifier ces quatre milieux de naturel s’explique aussi par le fait que les propriétaires forestiers n’interviennent plus sur ces éléments depuis plusieurs décennies, rendant ainsi ces espaces à la nature et gommant peu à peu leur caractère originellement artificiel et anthropisé. Même les propriétaires forestiers les moins engagés sur le plan environnemental admettent que des pratiques de gestion telles que les coupes rases ne sont pas forcément les plus pertinentes dans ce type de zones, que ce soit d’un point de vue économique, écologique vu la richesse de ces milieux, et du point de vue social, la coupe rase dans ce type de site suscitant de plus en plus de réprobation du côté des associations de protection de la nature, des habitants mais aussi d’une partie des forestiers. Le fait que certains milieux retrouvent une dynamique naturelle est donc perçue positivement tant que ceux-ci restent cantonnés à la vallée du Ciron, c'est-à-dire un espace bien délimité et statutairement dédié à la protection de la nature. Cette attitude, qui se retrouve chez deux groupes d’enquêtés (G1 et G2), va dans le sens de ce que Maris (2018) appelle une nature altérité où la division entre espace naturel et espace cultivé est pensée non plus comme le déni d’une partie sur l’autre, mais comme une séparation permettant leur reconnaissance respective.

Les peuplements de feuillus et de façon plus surprenante de pins maritimes sont ainsi considérés comme « naturels » alors même que leur présence a été facilitée par une gestion forestière continue, voire même introduite de manière artificielle pour les plantations de pins maritimes. Cette naturalisation des peuplements de pins maritimes pourtant fortement anthropisés tient au caractère relativement consensuel et admis de la présence du pin depuis la fin des dernières glaciations et à son caractère d’autochtonie. Fonctionnant comme une analogie fondatrice (Douglas, 1999), la naturalité du pin maritime est évidente pour une majorité de propriétaires forestiers même si certains modes et pratiques de gestion sylvicole comme le labour le sont moins. Cette naturalité est également à mettre en perspective avec la moindre pression de gestion que ces peuplements subissent comparés à ceux du plateau – les pins y sont généralement plus vieux, et peu d’opérations sylvicoles y sont réalisées–. Enfin, le statut de zone protégée s’applique aussi à ces peuplements qui n’ont pas été systématiquement exclus lors de la délimitation du périmètre du site Natura 2000, ce qui permet aux propriétaires (principalement du groupe G2) de revendiquer pour ces peuplements une contribution à la naturalité du site. Lorsque la question du renouvellement de ces peuplements de pin maritime est posée, le fait qu’un tiers seulement des enquêtés replanterait à l’identique, montre que la désignation en zone protégée change progressivement le regard qu’une partie des propriétaires forestiers leur portent. Arrachés institutionnellement à la sphère productive du plateau landais lors de la désignation en zone protégée, ces quelques peuplements de pin maritime font aujourd’hui l’objet de modes de gestion différents du modèle forestier landais classique. Les propriétaires forestiers laissent pousser les arbres au-delà de l’âge d’exploitabilité (c'est-à-dire au-delà de 40-45 ans), y permettent l’installation d’un sous-bois feuillu, voire les laissent évoluer librement. Ces peuplements constituent donc aussi un terrain d’expérimentation potentielle pour une sylviculture alternative du pin maritime.

Plus logiquement, la coupe rase est le seul élément qui ne soit quasiment jamais qualifié de naturel, ni comme contribuant au bon fonctionnement écologique de la vallée du Ciron ou à sa biodiversité. Alors que certaines organisations professionnelles forestières revendiquent une contribution de la coupe rase à la biodiversité sur le plateau, les propriétaires forestiers ne cherchent pas à défendre à tout prix cette pratique de gestion au sein de la vallée. Ce décalage entre un discours officiel des représentants de la filière défendant des pratiques de gestion très proches de ce qui se fait hors sites Natura 2000 et des discours de propriétaires forestiers directement en prise avec la conservation d’habitats et d’espèces protégées a aussi été observé dans d’autres sites Natura 2000 en France (Blondet, 2021). Il montre que la désignation du site au titre de Natura 2000 permet l’expression de discours et la mise en œuvre de pratiques forestières alternatives par une mise à distance des impératifs productifs à l’œuvre sur le plateau. Néanmoins, une fois la coupe réalisée, seule une partie des propriétaires forestiers envisage de ne rien faire d’autre que de laisser la parcelle se reboiser naturellement. Cette difficulté à laisser cet espace en libre évolution, après une opération que la plupart d’entre eux réprouvent, montre le poids important des réglementations forestières et notamment du Code forestier dans l’esprit des propriétaires forestiers, réglementations qui obligent à retourner à un état boisé souvent à l’aide de plantations alors que d'autres techniques seraient envisageables, comme la régénération naturelle.

Le choix des qualificatifs montre aussi pour certains enquêtés une forme de dévalorisation de cet espace autrefois cultivé et géré. Si cet espace est perçu comme naturel, il apparaît aussi comme délaissé, peu entretenu voire peu sécurisant. Ces qualificatifs ne trahissent pas tant un retour du naturel que celui de l’hostile et du dangereux. Cela a déjà été constaté sur des espaces autrefois cultivés où la forêt a fait disparaître peu à peu les dernières traces de vie agricole ou pastorale (le Quéau, 2014 ; Deuffic, 2010). Néanmoins, ces espaces « naturels » en marge des zones agricoles et des pinèdes du plateau landais ne sont pas non plus des espaces totalement repoussoirs ; ils constituent pour certains enquêtés ce que Larrère (2022) appelle un « ailleurs familier » propice à des pratiques de chasse, de cueillette, de promenade ou de rêverie.

Entre respect des normes et envie d’expérimenter

Lors de la transposition de la Directive Habitat dans le droit français en 1992, les organisations de propriétaires forestiers se prévalaient d’une hostilité forte et largement majoritaire de leurs membres vis-à-vis du dispositif Natura 2000 pour négocier sa suspension dans un premier temps, puis son adaptation au contexte réglementaire français (Alphandéry et Fortier, 2007). Dans la vallée du Ciron, les oppositions ont également été significatives, les négociations souvent âpres et l’adoption finale du Docob très longue, les protagonistes se rejetant mutuellement le blocage et la lenteur des négociations. Notre enquête montre cependant qu’en trente ans, Natura 2000 n’est plus l’épouvantail que les organisations et les propriétaires forestiers agitaient autrefois. Comme constaté par la mission d’évaluation nationale du dispositif Natura 2000 (Barthod et al., 2015), les esprits ont évolué, des fédérations et des acteurs historiquement en situation d’opposition à Natura 2000 faisant part d’appréciations positives de ce dispositif. Cette mission relevait néanmoins que le diagnostic restait celui « d’un volcan incomplètement éteint ». Notre enquête confirme l’ambivalence persistante des propriétaires forestiers vis-à-vis du dispositif Natura 2000. D’un côté, peu de contrats Natura 2000 sont signés ce qui témoigne d’une méfiance vis-à-vis de ce dispositif, mais d’un autre côté, les propriétaires forestiers se sont peu à peu appropriés certains enjeux environnementaux au point d’adapter leurs pratiques et intentions d’actions. Il en résulte une hétérogénéité des comportements plus grande que celle consistant à s’opposer systématiquement à la mise en œuvre de ce dispositif. Les propriétaires forestiers du groupe G1 sont très sensibles aux enjeux environnementaux au point d’en faire leur priorité. Ils ne placent les objectifs de production qu’en seconde position et ils optent pour une libre évolution choisie et non pas subie, faisant même preuve d’une vigilance particulière dans le cas d’actions qu’ils jugeraient contraires à leur éthique environnementale. On retrouve ici l’illustration empirique d’un positionnement philosophique décrit par Maris (2018) où la préservation de la nature sauvage passe par la reconnaissance de son autonomie. Les forestiers de ce groupe admettent ainsi que la nature ait ses « finalités propres », même si celles-ci leur échappent. Ils ne cherchent pas à piloter ou « fabriquer la nature » comme le ferait un gestionnaire d’espaces naturels, mais plutôt à « l’accompagner dans ses méandres » selon un principe de non ou plutôt de moindre interférence (Maris, 2018, p. 210). Si les propriétaires forestiers de ce groupe revendiquent de laisser ces espaces en libre évolution, ils leur arrivent cependant de réparer çà et là des dommages afin que la nature reprenne sa route. De leur côté, les propriétaires forestiers du groupe G2 se plient aux objectifs généraux édictés dans le Docob. Leurs intentions de gestion montrent qu’ils considèrent le site Natura 2000 comme un endroit où la nature n’est pas mise sous cloche et où les droits fondamentaux des humains sont respectés. Pour eux, l’essentiel est de continuer à pratiquer des activités de chasse ou de cueillette, voire de bois de chauffage ne dépassant pas l’autoconsommation. Quant aux propriétaires forestiers des groupes G3 et G4, ils concentreraient leurs actions sur les peuplements les plus rentables, c’est-à-dire ceux en pin maritime. Si le groupe G3 interviendrait beaucoup sur les autres milieux, c’est dans l’optique d’y appliquer une gestion sur des critères de sécurité (enlèvement des bois morts) et de rentabilité (transformation des peuplements feuillus en résineux). À ce titre, la désignation de la vallée en site Natura 2000 ne semble guère faire évoluer leurs représentations des bonnes pratiques en matière de gestion forestière. Cela est notamment traduit par une réduction de la largeur des ripisylves et des peuplements bordant les hêtraies, au risque de transformer les conditions microclimatiques qui ont jusqu’à présent permis leur maintien. Si le groupe G4 considère également de manière distanciée l’intérêt environnemental des espaces non productifs de la vallée, notre enquête montre qu’ils n’interviendraient pas forcément sur ces milieux. Cette forme de laisser aller est certes intentionnelle mais elle tient surtout à un manque de moyens techniques, matériels ou humains. Pour ces deux groupes, la désignation en site Natura 2000 ne ferme pas la possibilité de réaliser des actes de gestion dès lors qu’une opportunité économique se présenterait, comme celle qui se déploie actuellement dans la région autour du bois énergie. Ce questionnement autour des actions envisageables sur ce site montre que Natura 2000 est loin d’être vue comme une réserve de nature par une partie des propriétaires forestiers, alors que pour d’autres elle constitue au contraire une opportunité d’expérimenter de nouvelles formes de gestion plus écologique des milieux.

Cette altérité ontologique entre espace cultivé et espace de nature relevée par Maris (2018) se double aussi d’une altérité sociale. Les différents groupes identifiés par notre étude laissent transparaître ainsi une appartenance à des communautés de pratiques distinctes au sein desquelles les membres apprennent et échangent des informations en commun, se reconnaissent dans un répertoire de représentations et de pratiques partagées et développent un sentiment d’engagement mutuel (Kirsch et Denayer, 2020 ; Wenger et al., 2002). Bien qu’inscrit dans un projet territorial et collectif de préservation de la biodiversité, chaque groupe ou communauté de pratiques le décline sur la base de convictions, d’objectifs et de pratiques distinctes. A cet égard, et sous réserve de respecter quelques normes environnementales aujourd’hui communément admises (ne pas détruire ni les habitats, ni les espèces protégées), le dispositif Natura 2000 laisse des marges de manœuvre suffisantes pour que les propriétaires forestiers y déclinent un bouquet de pratiques environnementales personnalisées. Ces pratiques ne sont pas toujours compatibles entre elles ; laisser des bois morts à proximité d’un sentier ou de la rivière n’est pas forcément bien vu par ceux qui préféreraient un sous-bois propre et bien nettoyé. Mais contrairement au plateau landais où les normes et répertoires de « bonnes pratiques sylvicoles » sont beaucoup plus codifiés, la mise en œuvre de pratiques environnementales alternatives et diversifiées paraît mieux tolérée à partir du moment où celles-ci n’enfreignent pas les règles du Docob. La zone protégée apparaît ainsi comme un lieu d’apprentissage réciproque où l’ensemble des communautés de pratiques s’approprient progressivement le dispositif. Si certains opposants initiaux à Natura 2000 (groupe G3) continuent de voir ce site comme un espace où il est encore possible de mener une sylviculture soutenue du pin maritime, d’autres (groupe G2) adaptent leurs pratiques de gestion aux nouvelles normes environnementales. Quant aux supporters du dispositif (groupe G1), ils y voient un moyen de mettre en œuvre des pratiques de conservation désormais légitimées institutionnellement. Conserver des bois morts n’est plus interprété comme un signe de mauvaise gestion mais comme un acte favorable à la biodiversité. Cela ne veut pas dire que toutes les frictions et incompréhensions ont disparu mais les communautés de pratiques forestières coexistent sur le terrain. Elles s’alimentent mutuellement afin de s’ajuster face à un problème commun comme la disparition d’une espèce ou d’un habitat dont l’importance patrimoniale, à l’instar des peuplements de hêtres, est reconnue de tous. Pour le syndicat en charge de la vallée du Ciron, cerner ces communautés de pratiques permet de voir les milieux susceptibles d’être modifiés et, le cas échéant, de diffuser de l’information auprès des propriétaires afin de les accompagner et de coordonner leurs actions.

Cette ambivalence vis-à-vis du dispositif Natura 2000 témoigne plus largement des tensions internes au champ de la protection de la nature. Les propriétaires forestiers évaluent ainsi le dispositif très cadré de Natura 2000 avec d’autres configurations qui s’y opposent directement comme celui du libre exercice du droit de propriété mais aussi celui de la libre évolution. Dans cette situation d’antagonismes réciproques décrite par Elias et Scotson (1997), l’agir n’est presque jamais le résultat d’un choix univoque mais d’un choix qui laisse plus ou moins de place au choix opposé (Tabboni, 2000), qu’il s’agisse de récolter des arbres commercialisables ou au contraire de les conserver sur place en tant qu’habitat. Les contradictions apparentes dans la qualification ou le type de gestion à mener – rajeunir un taillis d’aulnaies ou en faire un îlot de sénescence – témoignent aussi des compromis que les propriétaires forestiers opèrent sur le terrain, quitte à ne pas garantir un état optimal de conservation. Certaines options de gestion continuent ainsi à exercer leur influence même quand les propriétaires forestiers les mettent temporairement à l’écart. Cela peut expliquer pourquoi certains propriétaires forestiers envisagent encore aujourd’hui de raser des parcelles feuillues ou des ripisylves tout en ayant l’impression de ne pas mal agir. Ces situations sont toutefois très rares tant la désignation en site Natura 2000 agit comme un dispositif de contrôle intériorisé par la plupart des propriétaires forestiers locaux.

Conclusion

Si Natura 2000 continue de susciter quelques inquiétudes et critiques chez les propriétaires forestiers, notre étude montre que c’est aussi un dispositif rentré dans les mœurs. L’adhésion formelle sous forme contractuelle reste encore très rare mais cela ne signifie pas que ce dispositif est rejeté. Un tiers des propriétaires forestiers de notre zone d’étude sont même prêts à laisser ces espaces en libre évolution là où cette option paraissait totalement irrecevable et le principal motif de rejet de Natura 2000 vingt ans auparavant. L’enquête montre aussi que l’obsession réglementaire et gestionnaire qui a pu prévaloir lors de la mise en place de Natura 2000 et qui s’est traduite par des Docob très techniques et détaillés est ainsi dépassée par une partie des propriétaires forestiers qui ont une forte sensibilité environnementale et qui sont prêts à aller au-delà d’une gestion régulée de ces espaces. Cela ne veut pas dire non plus que Natura 2000 ne sert à rien du point de vue de la conservation de la nature. Pour les deux autres tiers des enquêtés, le dispositif permet de cadrer les actions et surtout de fixer des limites à la gestion forestière. Le poids des normes sociales et de la surveillance par les pairs parait presque plus efficace que la menace d’une sanction juridique. La désignation du site agit comme un garde-fou en rééquilibrant les priorités et en interrogeant la pertinence – dans ce type de site – des normes forestières classiques centrées sur la production. Natura 2000 confronte aussi les propriétaires forestiers à la notion de naturalité et à ses composantes. Si la richesse spécifique ou le bon fonctionnement écologique paraissent des critères déterminant pour évaluer et agir sur ces milieux, ils ne se substituent, ni ne dominent des critères plus spécifiquement esthétiques. Le bon état écologique rime ici avec beau paysage, même si celui-ci ne relève plus tout à fait des codes esthétiques en vigueur depuis deux siècles et laisse désormais une place au sauvage, au spontané et au naturel. L’existence de ce dispositif et son périmètre permettent aussi de penser l’altérité des configurations en présence avec d’un côté un espace relevant majoritairement d’une économie de marché et de l’autre un espace plutôt dédié à la conservation de la nature, même si, dans les deux cas, ses différentes fonctions sont censées coexister. Dans cette partition des fonctions entre espaces, notre enquête ne dit pas en revanche où la fonction récréative devrait se déployer en priorité tant elle apparaît au mieux tolérée en zone de production comme sur site Natura 2000 et pas vraiment promue, que ce soit par les forestiers ou les naturalistes.