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Introduction

La France accueille la plus grande surface d’étangs piscicoles en Europe avec près de 650 km² de surface (Masson et al., 2005) dont les zones les plus connues en France sont la Brenne, la Dombes et la Moselle. Leur production totale est estimée à près de 2 900 tonnes en 2021 (Agreste, 2019) et regroupe près 2 700 emplois directs[1] liés à la pisciculture. En tant qu’activité multiséculaire en France, la pisciculture en étang comprend un ensemble de pratiques (Aubin et al., 2019 ; Aubin, 2015 ; Wezel et al., 2013), de traditions (Bailly, 2017 ; Bédoucha, 2011) et d’activités économiques (Willot, 2019 ; Sceau, 1980) qui contribuent au développement des territoires. Néanmoins, la pisciculture en étang est de plus en plus menacée par un durcissement des contraintes réglementaires en faveur de la biodiversité, un manque d’entretien des étangs, des difficultés de rentabilité et des risques environnementaux tels que la sécheresse, les faibles précipitations pluviales, les espèces nuisibles ou encore des espèces prédatrices à l’instar du cormoran.

Un territoire de l’eau, situé dans le Nord-Isère entre les contreforts préalpins et le Rhône, appelé Bas Dauphiné, est marqué par une situation de déprise piscicole que certains acteurs locaux souhaiteraient contrecarrer en replaçant certains étangs au cœur de la stratégie de développement par la relance de la pisciculture. Ce territoire comprend, au total, selon un recensement effectué en 2020 par la Direction départementale des territoires (DDT) de l’Isère, 1000 étangs (tous usages confondus, qu’ils soient piscicoles et non piscicoles), avec un nombre d’étangs piscicoles éloigné de la Dombes, de la Brenne ou du Sundgau (Woessner, 2016). Il est plus comparable à des territoires comme le Haut-Anjou (Trintignac et Champenois, 2020) ou le Forez (Vallod et Sarrazin, 2010).

Plus des trois quarts des étangs appartiennent à des propriétaires privés, le reste à des collectivités, des entreprises et des associations. Aujourd’hui, les étangs d’agrément représentent l’usage majoritaire des étangs situés dans cette partie de l’Isère. Leurs propriétaires utilisent leurs étangs dans des cercles familiaux, amicaux ou en lien avec des comités d’entreprises. Ces étangs sont très peu fréquemment vidangés (tous les dix à vingt ans), en raison le plus souvent des coûts de la démarche et d’un faible entretien lié à une moindre transmission des savoir-faire intergénérationnels au fil du temps. Ils sont de facto en infraction réglementaire.

De leur côté, les usages de pêche de loisirs correspondent à l’activité économique dominante des étangs, allant de la vente de carte de pêche pour les locaux à l’accueil de populations locales, nationales et internationales pour la pêche dite de trophée (carpe, silure, esturgeon, plus secondairement brochet de bonne taille, et cetera). Cet usage génère ainsi d’intéressantes rétributions économiques aux exploitants. L’accueil de populations scolaires (école de pêche) ou de personnes handicapées (moteurs ou mentales) est également courante. Un usage assez récent, au profit du vivant non-humain ou d’un équilibre entre la biodiversité et le tourisme, se développe également depuis une quinzaine d’années. Il s’agit de gérer des milieux naturels, voire réensauvagés (Hart et al., 2023 ; Harvey et Henshaw, 2023), par le biais de programmes de protection de la biodiversité. Cette gestion est tantôt menée et financée par la puissance publique (avec possible délégation à des associations), tantôt à des associations qui se sont vues céder la gestion par des habitants propriétaires dans le cadre d’un contrat d’obligation réelle environnementale. À titre contextuel, dans le Bas Dauphiné (soit un périmètre un peu plus étendu que le territoire d’eau étudié dans cet article), il existe six étangs classés Espaces naturels sensibles (ENS) départementaux, 22 ENS locaux et trois réserves naturelles.

L’usage piscicole, supposant un profil en pente douce de l’étang et un rempoissonnement régulier (Schlumberger, 2002 ; Bachasson, 1997), est en très forte déprise malgré son rôle économique passé et ses apports socioculturels et identitaires pour le territoire (Popp et al., 2019 ; Blouin-Gourbillière, 2013). La quinzaine d’étangs encore concernés par la pisciculture, qui sont des étangs tantôt en dérivation, tantôt traversés par un cours d’eau, sont insuffisamment vidangés, à raison d’une fréquence décennale pour la plupart, et sont pêchés par le seul professionnel restant tous les trois à cinq ans. Or, pour créer un début de filière sur le territoire, davantage d’étangs de pisciculture sont nécessaires pour réaliser des récoltes annuelles de poissons, nécessitant un travail d’identification du potentiel des étangs et de concertation avec les acteurs locaux et étatiques pour construire la faisabilité de ce projet. Mais leur actuel manque d’entretien, par manque de coordination et d’acteurs locaux moteurs, présente le risque de voir leur nombre diminuer rapidement et d’impacter la qualité de l’eau des rivières (Robin et Sarrazin, 2022).

Aussi, une charte appelée Maintenir, préserver et valoriser les étangs du Dauphiné portée par le Département de l’Isère a été signée en 2020 pour trouver des solutions à même de préserver et de valoriser les étangs du Nord-Isère, tous usages confondus. Chaque usage d’étang est identifié dans cette charte comme utile sur le plan territorial et paysager autant en termes d’identité, de traditions, de coordination de gestion pour les chaines d’étangs que sur le plan de l’interdépendance entre les usages (biodiversité, répartition des poissons selon leurs différentes phases de croissance dans plusieurs étangs et parfois échanges de poissons entre usages, notamment avec la pêche de loisir). Cette charte des étangs encourage notamment les acteurs locaux à s’emparer des problématiques environnementales, hydrologiques et économiques afin de dynamiser ce territoire de l’eau (Laganier et Davy, 2000). L’obtention d’agrément zoosanitaire d’une pisciculture passe ainsi par une plus régulière vidange des étangs et la prise en compte de leurs effets tandis que, pour les autres étangs à usage de loisirs, la vidange, le curage et l’entretien des infrastructures hydrauliques sont les actions à réaliser prioritairement. Dans cette veine, l’association Étangs Isère souhaite lancer un projet de relance de pisciculture extensive à court et moyen terme au sein de deux chaines d’étangs capables d’accueillir une activité piscicole pour leurs caractéristiques bio-géo-chimiques et hydrologiques favorables identifiées par une étude de faisabilité menée en 2021-2022 (Robin et Sarrazin, 2022).

Cet article entend analyser ce projet à travers une analyse de discours des différents acteurs de ce territoire dans le cadre d’une étude réalisée entre 2022 et 2023 sur ce territoire d’étangs. En rendant compte de l’opinion des parties prenantes sur ce projet et de l’état de la controverse par rapport aux enjeux de savoir, nous souhaitons comprendre comment un projet de pisciculture questionne le devenir de ce territoire de l’eau en tant qu’espace aménagé et approprié et, plus généralement, les politiques environnementales participant à la transition écologique. En effet, la multiplicité des dimensions de ce projet de pisciculture, en termes de faisabilité économique, agronomique, d’inscription socio-environnementale, mais aussi en termes d’acceptabilité, requiert une cohérence entre les usages de l’eau, une imbrication des politiques sectorielles, ainsi qu’une cohésion territoriale.

Il existe peu de publications récentes en France rendant compte de la gestion des étangs piscicoles à l’échelle d’un territoire en raison d’un moindre intérêt porté aux milieux lentiques de la part de la recherche et de l’administration (Bartout, 2015 ; Boix et al., 2012), d’une législation peu favorable à la protection des étangs de petite ou moyenne taille (Ryfisch et al., 2023 ; Touchart et Bartout, 2018), mais aussi en raison d’intérêts socio-économiques assez faibles en comparaison des eaux lotiques. Si bien que des chercheurs ont proposé le concept de territoire limnique (Bartout et Touchart, 2017) pour saisir la spécificité des enjeux et de la gouvernance des plans d’eau. Alors que les études sur le fonctionnement des étangs et sur les pratiques agroécologiques en étang piscicole sont assez nombreuses (Trintignac et al., 2020 ; Mathé et al., 2017 ; Vanacker et al., 2016), les quelques études récentes sur les territoires d’étangs français en lien avec la pisciculture ont porté sur leur cadre de gestion grâce à des mesures de soutien (Trintignac et Champenois, 2021), sur l’évolution des pratiques (Rey et al., 2015), sur la perception par le grand public des étangs (Garcia et al., 2020), sur la maximisation de leurs services écosystémiques (Rey-Valette et al., 2024 ; Willot et al., 2019) ou encore leur apport en termes de qualité de vie (Rey-Valette et al., 2022) et de paysage (De Carrara et Le Lay, 2015). L’originalité de cet article se caractérise par un intérêt porté à l’entièreté du territoire d’étangs (Mathis, 2014) pour comprendre comment un projet de pisciculture vient interroger les usages actuels des étangs (Beaufils, 2020) et questionner sa pertinence sur un plan écologique.

Ce cas d’étude s’inscrit dans les questionnements animant la communauté scientifique centrée sur les étangs piscicoles :

  • quelle place la pisciculture extensive d’étangs en ce 21e siècle peut-elle jouer dans la gestion de la biodiversité et de la transition alimentaire (Kaushik, 2014) ?

  • quel(s) rôle(s) les étangs piscicoles peuvent-ils assurer pour participer à une gestion durable de l’eau dans un contexte de relative conflictualité entre les partisans des eaux closes et des eaux libres et dans le cadre d’une gestion de l’eau pensée avant tout en France pour les milieux lotiques (Millot, 2016) ?

  • quel est le devenir de la filière française de pisciculture d’étangs dans le cadre de sa propre transition pour garantir sa durabilité économique et environnementale (Lazard, 2017) et s’inscrire dans la stratégie de la gestion de l’eau par bassin versant ?

Pour apporter des éléments de réponse à ces questions, cet article énonce d’abord le contexte et les enjeux de ce territoire d’étangs, puis la méthode déployée. Une analyse de ce projet de relance de la pisciculture est ensuite présentée en mettant l’accent sur la pluralité des dimensions inhérentes à ce projet et l’état de la controverse environnementale. Enfin, nous discuterons l’absence d’arène pour l’heure permettant d’accueillir sereinement une discussion sur les synergies et les compromis à trouver entre la faisabilité du projet et les contraintes économiques et environnementales.

Étude de cas et méthode

Un territoire d’étangs dont les acteurs s’interrogent sur son avenir : vers la recherche d’une optimisation de la gestion de modèles d’étangs opposés et concurrents

Notre cas d’étude s’intéresse à une partie du Nord-Isère dans une zone située entre Bourgoin-Jallieu au nord, le plateau de Bonnevaux au sud, la ville de Vienne à l’ouest et l’autoroute A48 menant à Grenoble. Il traite d’un petit nombre d’étangs de ce territoire de l’eau avec deux chaînes d’étangs dépendantes des rivières Gervonde, Bielle et Gère (Figure 1).

Figure 1

Les deux chaines d’étangs dans lesquelles se situent les étangs piscicoles étudiés

Les deux chaines d’étangs dans lesquelles se situent les étangs piscicoles étudiés
Sarrazin et al., 2022, p. 67

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Par le passé, ces étangs étaient des marais que les aménagements humains, par drainage et irrigation, ont transformés en étangs artificiels depuis le Moyen-Âge avec les travaux des moines cisterciens. Les archives départementales concernant les étangs, rassemblées par l’association Mémoire de Bonnevaux à partir d’actes notariés et judiciaires, font état d’une économie prospère de la pisciculture d’étangs en raison du calendrier religieux et du besoin d’alimenter en poissons les zones urbaines (Quellier, 2013). Ces mêmes archives révèlent qu’une partie de ces étangs fut réintégrée dans un système d’économie agricole plutôt vivrière, et ce jusqu’au milieu du 20e siècle. La carte ci-dessous (Figure 2), élaborée à partir des actes notariés et judiciaires, des cartes d’État-Major (1820-1866) et de la carte Cassini, date approximativement l’existence des étangs que nous avons réussi à identifier. Cette carte permet également de disposer d’un ordre de grandeur du nombre d’étangs sur ce territoire de l’eau bénéficiant du droit fondé en titre expliquant leur exemption pour notamment procéder à un assec. Nous soulignons le fait que cette carte comprend un plus grand nombre d’étangs que ceux concernés par la pisciculture.

Figure 2

Datation et nomination des étangs sur ce territoire

Datation et nomination des étangs sur ce territoire
Guisepelli et al., 2023, p. 23

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À la différence des zones d’étangs de la Brenne et de la Dombes, l’économie piscicole des étangs s’est fortement érodée au profit d’usages individuels. En effet, polarisé par les agglomérations de Lyon et de Grenoble, ce territoire a d’abord connu une baisse de sa population jusqu’aux alentours de 1968, puis un retour progressif par un phénomène de périurbanisation résidentielle depuis les principaux pôles d’emploi que sont Grenoble, Lyon, Bourgoin-Jallieu et L’Isle-d’Abeau. L’urbanisation des modes de vie a ainsi eu pour effet de faire évoluer l’économie piscicole préexistante vers des usages de loisir (pêche de loisir ou étang d’agrément) notamment avec la montée en puissance, des années 1960 à 1980, d’une forte demande d’étangs par les comités d’entreprise situés dans les agglomérations grenobloise et lyonnaise. Cette appétence a considérablement augmenté le nombre d’étangs. Si bien que, favorisés par cette mode, environ cinquante étangs ont été créés pour la seule commune de Châtonnay jusqu’au début des années 2000. Ce phénomène s’est accompagné d’une valeur foncière accrue des étangs qui a empêché les pisciculteurs de l’époque de s’étendre pour rester compétitifs.

Différents types d’étangs coexistent sur un même territoire avec des étangs qualifiés de naturels – comme l’étang de Montjoux classé en Espace naturel sensible[2], des étangs identifiés pour être renaturalisés, des étangs très anthropisés à usage familial ou de loisir, ainsi que quelques étangs encore en eau pour pratiquer la pisciculture. Ces derniers, appartenant à deux chaines d’étangs mentionnées plus haut, sont majoritairement situés en plaine et en zone forestière avec des plans d’eau de moins de quatre hectares en général, en dérivation de rivières ou traversés par celles-ci, ce qui, du point de vue de la réglementation, engage une gestion des étangs piscicoles en termes de prélèvement en cours d’eau. En revanche, cela peut constituer un atout, notamment réglementaire, dans une perspective piscicole puisque l’eau vive des rivières charrie un volume d’eau important bénéfique à la biodiversité (zooplancton, amphibiens, plantes flottantes, et cetera) bien que le cours d’eau puisse aussi être l’agent de transport de polluants, de nutriments et d’espèces exotiques. Quelques caractéristiques de ces chaines d’étangs sont données dans la figure 3 ci-dessous.

Figure 3

Caractéristiques des deux chaines d’étangs concernées par la pisciculture sur ce territoire de l’eau

Caractéristiques des deux chaines d’étangs concernées par la pisciculture sur ce territoire de l’eau
Sarrazin et al., 2022, p. 76

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La recherche d’une gestion de l’eau cohérente et régulière est souhaitée par les signataires de la Charte des étangs de l’Isère que sont le Département de l’Isère et l’association Étangs Isère regroupant une large majorité des propriétaires d’étangs du département. En effet, un consensus local considère que les étangs à vocation familiale, d’entreprise et de pêche sont trop peu entretenus. Les dispositifs de vidange, voire certaines digues, sont jugés dysfonctionnels tandis que les autorisations d’entretien des ouvrages et de la digue sont désormais plus difficiles à obtenir (Arrêté du 9 juin 2021[3]) en raison d’un durcissement de la réglementation environnementale. En effet, la politique publique de continuité écologique (Perrin, 2019) considère notamment les étangs comme des obstacles (Touchart et Bartout, 2020) au respect de cette politique publique. Les vidanges sont désormais autorisées seulement durant quelques mois dans l’année avec une limitation stricte des impacts sur les rivières de catégories 1 et 2 pendant la période du 1er novembre au 31 mars. Les autorisations nécessaires pour effectuer l’entretien des équipements d’eau ou le lancement des travaux sont plus difficiles à obtenir. La période de remplissage des étangs est également davantage limitée que par le passé pour respecter le débit minimum lorsqu’un étang est lié à un cours d’eau. En outre, les étangs ne sont plus mis en assec pour des raisons de maintien de l’usage malgré les apports de cette pratique pour la revitalisation de l’étang (Girard et al., 2023 ; Banas, 2001).

Aussi, dans ce contexte réglementaire renouvelé et localement un peu tendu avec une multiplicité d’usages des étangs peu entretenus, le projet de relance de pisciculture de ce territoire de l’eau, dont les promoteurs mobilisent volontiers un rapport interministériel analysant les leviers du développement de la pisciculture en France[4], est accueilli diversement selon les acteurs sur place. Tandis que les partisans (association Étangs Isère, élus locaux) estiment disposer d’un potentiel économique inexploité en raison de la superficie des étangs (10 ares à 17 hectares pour le plus grand avec une moyenne d’un hectare et demi), d’autres acteurs (services de l’État, associations environnementalistes) sont plus critiques en percevant la transformation d’étangs à vocation piscicole de manière négative, notamment sur un plan environnemental.

L’association Étangs Isère soutient depuis quelques années un projet de relance de pisciculture en miroitant la réussite socio-environnementale de la gestion de la Dombes. La direction de ce syndicat, regroupant environ deux cent cinquante propriétaires privés et publics, entend utiliser davantage d’étangs du territoire pour réaliser une pisciculture agroécologique et extensive. Ils mettent en avant plusieurs formes d’arguments :

faire perdurer les pratiques piscicoles sociohistoriques de ce territoire malgré leur étiolement au cours des dernières décennies,

produire du poisson d’étang afin de garantir une alimentation locale et durable sur ce territoire, en fournissant par exemple en poissons la restauration collective et certains restaurants. Le syndicat souhaite rentrer dans la démarche du label IS HERE, créé en 2021 et conçu pour garantir une visibilité ainsi qu'un signe distinctif des produits agricoles et agroalimentaires du département (Chazoule, 2024). D’autres avantages en découleraient comme une réduction de l’empreinte carbone des poissons consommés sur le territoire, une potentielle valorisation des roseaux et des vases (à l’instar de ce qu’entreprend l’Association de promotion du poisson d’étang en Nouvelle-Aquitaine sur le même sujet).

  • développer le territoire sur un plan économique via la création d’une filière et la mise en place de circuits courts (similairement à la route de la carpe frite dans le Sundgau). La création de circuits courts participerait à la dynamisation de l’activité économique territorialisée, tout en limitant l’empreinte carbone de l’alimentation produite et consommée.

  • valoriser le potentiel de certains étangs à même d’accueillir une pratique piscicole en trouvant un équilibre éco-socio-biologique entre plusieurs usages au sein d’un étang ou d’une même zone d’étang selon leur superficie d’un point de vue réglementaire, appelé multifonctionnalité avec, par exemple, sur un même étang, une production piscicole mêlée à une ouverture à la baignade.

  • créer les conditions d’une politique touristique et éducative reflétant l’image que souhaitent donner ces acteurs de leur paysage d’étangs avec une dimension de sensibilisation et d’éducation à l’environnement et à l’alimentation.

Ce projet de pisciculture est appelé extensif en raison de la volonté de produire une faible densité de poissons, stockés par rapport à la superficie d’un étang et nécessitant peu d’apports et une faible complémentation alimentaire. Il s’agit ainsi de tirer parti du système de fonctionnement écologique de l’étang en stimulant la production primaire qui participe à créer une chaine trophique dont les poissons d’élevage bénéficieront. Le schéma simplifié ci-dessous (Figure 4) présente la chaine alimentaire d’un étang piscicole :

Figure 4

Présentation de la chaine trophique (simplifiée) en étang

Présentation de la chaine trophique (simplifiée) en étang
Robin et Sarrazin, 2022, p. 22

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La pisciculture en étang nécessite de recourir parfois à plusieurs pratiques, à savoir la fertilisation de l’étang, le chaulage, l’apport de nourriture et la mise en assec des étangs. En effet, la production biologique diminue significativement en fonction du nombre d’années successives de mise en eau et d’éventuelles maladies affectant les poissons. Ainsi, selon le contexte de chaque étang, il est primordial d’effectuer un assec régulier pour assurer une bonne production piscicole. D’autre part, une mise en assec des étangs piscicoles présente d’autres avantages comme la limitation de la vitesse d’envasement et d’atterrissement de l’étang, la minéralisation aérobie du sédiment en maintenant une grande partie des nutriments dans le sol, ainsi que la possible consommation des nutriments par les plantes lors des assecs. L’association Étangs Isère a conscience de l’intérêt de respecter ces pratiques pour réaliser une pisciculture extensive et agroécologique. Elles sont d’ailleurs un prérequis pour l’acceptabilité de ce projet auprès des autres acteurs du territoire. C’est pourquoi la direction de l’association juge nécessaire d’établir un cycle de vidange tous les quatre à six ans en minimisant l’impact des vidanges sur les cours d’eau et leur biodiversité, tout comme une remise en état des étangs avec la réalisation de travaux des digues et d’entretien des fossés. Pour ce faire, un minimum de dix étangs dotés d’une certaine superficie est nécessaire en termes de faisabilité et de rentabilité. Une activité piscicole peut se développer et demeurer pérenne à la seule condition de produire au minimum près de 300 kg de poissons par hectare d’étang (Robin, 2016). Le choix des assemblages de poissons émane d’un raisonnement tenant compte de la variabilité des étangs et de leur disposition spatiale pour que la filière soit cohérente à l’échelle du territoire.

De manière à rendre compte des diverses composantes (production, transformation, valorisation) de la création de cette filière, voici un schéma[5] (Figure 5) présentant l’ensemble des enjeux auxquels tenir compte pour penser la faisabilité de ce projet de pisciculture dans ce territoire de l’eau :

Figure 5

Schéma global présentant les enjeux du développement des étangs piscicoles en Nord-Isère

Schéma global présentant les enjeux du développement des étangs piscicoles en Nord-Isère
André et al., 2022

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Ce schéma intègre à la fois les aspects réglementaires par rapport à la vidange et aux impacts des pratiques sur la biodiversité ; financiers en termes de rentabilité par rapport au coût de l’investissement de départ et de manière à atteindre une adéquation entre l’offre proposée par la filière et la demande des consommateurs et des professionnels ; et enfin sociotechniques avec notamment une forte saisonnalité de la production piscicole marquée par une pêche en automne-hiver. La pisciculture connaît une saisonnalité avec une vente des poissons lors de chaque vidange, tantôt sur la chaussée à des particuliers pour leur propre consommation, tantôt pour le rempoissonnement. Dans le cadre du développement d’une filière piscicole rentable, il est attendu qu’une commercialisation advienne par l’intermédiaire d’un négociant collecteur qui achète les poissons pour rempoissonner d’autres étangs (piscicoles, de loisirs ou même familiaux) ou pour les vendre à des ateliers de transformation. En vue de professionnaliser cette filière, l’association Étangs Isère espère qu’un atelier de transformation primaire permettra de valoriser ces poissons sous la forme de filet de poisson pour parvenir à les vendre à des restaurateurs, des poissonneries, ainsi qu’à la restauration collective. Un éventuel atelier de transformation secondaire, quant à lui, fournirait en produits cuisinés (filets fumés, terrines, rillettes) les magasins de producteurs et les grandes et moyennes surfaces par exemple. À partir de cette seconde transformation, certains coproduits, à savoir des parties du poisson non consommées par l’Homme, pourraient être valorisés via d’autres filières.

Or, de manière à concrétiser ce projet, l’association Étang Isère cherche à recueillir le soutien d’acteurs institutionnels pour les accompagner à la fois dans la gestion de dimensions sociotechniques en termes de gestion des étangs, de respect de la réglementation et de concertation avec les autres étangs du territoire pour faciliter les échanges et les éventuelles synergies (transferts de poissons dans le cadre de rempoissonnements, circulation de l’eau pour des étangs formant un réseau, circuits touristiques, et cetera). Aussi, ce projet de création de filière doit tenir compte de l’interdépendance des enjeux multiples que sont la valorisation des étangs existants d’un point de vue environnemental, la faisabilité sociotechnique du projet de pisciculture, sa viabilité économique et financière, ainsi que le besoin d’impulser une dynamique positive localement, de manière à ce que les propriétaires d’étangs et leurs gestionnaires souhaitent s’impliquer et collaborer dans la durée.

Méthodologie appliquée pour analyser discursivement ce projet de pisciculture

Dans le cadre de cette étude, deux séries d’enquêtes de terrain ont été effectuées. Une première phase d’enquête a été réalisée pendant la période printemps/été 2022 auprès de différents acteurs interrogés par rapport à leurs perceptions des étangs de ce territoire et à leur vision d’avenir. Vingt-deux entretiens semi-directifs d’une durée comprise entre une et trois heures ont été ainsi organisés et enregistrés avec l’accord des enquêtés qui sont :

  • des propriétaires particuliers, membres de l'association Étangs Isère, ayant un usage strictement domestique de leur étang,

  • des propriétaires, membres de l’association Étangs Isère, cherchant à développer des activités piscicoles et d’autres activités de production aquacole dans leurs étangs,

  • des gestionnaires d’espaces naturels du territoire (Espace naturel sensible, Réserve naturelle régionale, Zones naturelles d'intérêt écologique, faunistique et floristique),

  • des agents des services de l’État responsables des questions de l’eau et de la biodiversité,

  • des élus locaux tels que les maires et membres du syndicat de l’eau,

  • des exploitants professionnels d’étangs destinés à des usages de loisirs,

  • des exploitants professionnels d’étangs piscicoles du territoire et d’autres territoires limitrophes,

  • des professionnels de la transformation piscicole en contexte alimentaire à vocation humaine.

Ces différents acteurs ont été choisis sur un critère d’implication dans les questions liées aux étangs du territoire étudié, tout en essayant de tenir compte de la plus grande diversité possible de sensibilités et d’aspiration des acteurs afin d’étudier les différentes perceptions de ce territoire.

Une deuxième série d’enquêtes a été effectuée à l’automne/hiver 2022 par un groupe d’étudiants de cinquième année, inscrits en école d’agronomie, ainsi que leurs tuteurs académiques. Cette fois-ci, le propos était davantage axé sur des aspects techniques et économiques liés au projet de relance de pisciculture. Dix entretiens semi-directifs ont été réalisés, d’une durée comprise entre quarante minutes et deux heures, pour étudier ce que pensent les acteurs impliqués de l’acceptabilité et de la faisabilité de la création d’une filière piscicole en étang sur le territoire. Situés à l’amont et à l’aval d’une possible filière, ces acteurs sont :

  • trois propriétaires d'étangs et des pisciculteurs sur le territoire Isérois et en Dombes (Ain),

  • un négociant,

  • un transformateur,

  • un restaurateur du territoire,

  • deux agents du Département de l’Isère,

  • un agent de l'Office français de la biodiversité (OFB),

  • un salarié de l’association pour le Développement de l’aquaculture et de la pêche professionnelle en Auvergne-Rhône-Alpes (ADAPRA).

Ces rencontres ont été ensuite complétées par l’organisation d’un atelier participatif en décembre 2022 dont l’objectif était de réfléchir avec les acteurs locaux sur les différents scénarii possibles de création d’une filière. Chaque participant était amené à contribuer à la faisabilité de ce scénario avant de décider à la fin de l’atelier s’il était en faveur ou non de sa réalisation. Leurs compétences techniques et financières, ainsi que leurs connaissances liées aux étangs et à la pisciculture ont permis d’apporter de significatives modifications des scénarii préalablement conçus par un groupe d’étudiants sur la zone de Meyrieu-les-Étangs et du plateau de Bonnevaux. Cette zone correspond en effet aux principaux étangs en termes de superficie, de profondeur et d’accessibilité en mesure d’accueillir une activité piscicole pour leurs caractéristiques biogéochimiques et hydrologiques favorables identifiées par une étude de faisabilité menée en 2021-2022 (Robin et Sarrazin, 2022).

Enfin, en décembre 2022, un dernier atelier a été organisé entre l’équipe de recherche, le groupe d’étudiants, certains membres de l’association Étangs Isère, un représentant de l’OFB, un représentant du syndicat de rivière, une représentante de la Chambre d’Agriculture et deux agents du Département de l’Isère pour discuter de l’état et de la faisabilité du projet de pisciculture.

Un projet de pisciculture porté localement et perçu diversement

Un projet de pisciculture qui reste à consolider

Dans le cadre de ce projet de relance de la pisciculture et des enjeux associés à ce territoire de l’eau, nous avons cherché à identifier les atouts et contraintes de la création d’une filière piscicole au travers de la méthode d’analyse dite SWOT[6], caractérisant les facteurs internes et externes favorables et défavorables à la bonne réalisation du projet et/ou des objectifs. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les discours des acteurs rencontrés et sur la littérature grise focalisée sur la filière de pisciculture en étang. Le schéma ci-dessous (Figure 6) illustre les résultats :

Figure 6

Analyse SWOT de la filière piscicole dans le Nord- Isère

Analyse SWOT de la filière piscicole dans le Nord- Isère
André et al., 2022

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La morphologie des étangs, de par leur superficie et leur profondeur, constitue la principale force de ce projet de pisciculture. La disponibilité en eau est également conséquente pour les étangs identifiés avec du potentiel (Robin et Sarrazin, 2022), permettant d’assurer une sécurité d’approvisionnement en eau vis-à-vis des remplissages des étangs après vidange. Néanmoins, le cycle de vidange représente l’une des faiblesses principales puisqu’il est complexe à mettre en place et à contrôler. D’autres faiblesses subsistent comme la difficulté à valoriser les étangs forestiers dans le cadre d’une activité piscicole en raison des contraintes d’accessibilité, mais aussi en raison de la présence de cormorans dans ces espaces. Concernant les opportunités, la création d’une filière de pisciculture engendrerait une valorisation des produits finis sur le territoire, produits qui feraient potentiellement émerger une image de marque. La création d’une filière piscicole permettrait également de préserver les étangs du territoire, notamment au travers de leur entretien plus fréquent qui pourrait être financé par le biais d'une activité économique relancée grâce à la pisciculture. Enfin, quelques éléments menacent la bonne réalisation de ce projet. Les contraintes réglementaires liées au protocole de vidange, les aléas météorologiques (sécheresses) et la saisonnalité limitée de la pêche représentent des risques à circonscrire pour pérenniser et assurer la rentabilité de la filière tout au long de l’année.

Un projet qui nécessite l’approbation d’autres types d’acteurs

À la suite des entretiens réalisés et des deux ateliers participatifs durant lesquels ont été présentées les figures 4 et 5, nous rendons compte dans le tableau 1 des opinions diverses des acteurs par rapport au lancement de ce projet de relance de pisciculture :

Tableau 1

Grille d’analyse sur le projet de pisciculture de ce territoire d’eau en Nord-Isère

Grille d’analyse sur le projet de pisciculture de ce territoire d’eau en Nord-Isère

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Alors que les propriétaires d’étangs réclament le droit d’utiliser librement leurs biens pour engager une démarche de pisciculture ou les louer par fermage à des fins piscicoles, les acteurs étatiques adoptent une approche juridique quant à l’application des législations et des réglementations pour évaluer ce projet. À l’exception du Département de l’Isère qui embrasse une position neutre de par la promotion de sa Charte cherchant à encourager les propriétaires à respecter la réglementation, la majorité des acteurs locaux (élus des mairies et communautés de communes qui président le syndicat de rivière) sont en faveur de l’aboutissement de ce projet.

Selon les types d’acteurs, les enjeux à privilégier varient du tout au tout. Pour les acteurs étatiques, la préservation de la ressource en eau (limitation des effets des crues et des étiages, qualité et quantité d’eau) et la biodiversité listée comme protégée sont à prioriser par l’intermédiaire du cadre législatif et réglementaire. Du côté des propriétaires d’étangs intéressés par la pisciculture, il s’agit de préserver les étangs en tant que patrimoine dans le cadre de leur aménagement et de leur gestion. Quant aux acteurs locaux, ils sont mus par des considérations de développement économique et local pour valoriser les pêches (professionnelles ou de loisirs), les paysages et les activités touristiques adjacentes. Pour leur part, les associations environnementales défendent les populations d’espèces végétales et animales du territoire, la protection des zones humides, ainsi que le développement d’une agriculture respectueuse de la protection des sols et de la biodiversité. Il est à noter que ce projet de pisciculture n’a pas encore été discuté et partagé auprès du plus grand nombre. Il nous est ainsi impossible d’identifier une opinion pour la population locale.

Ce projet de filière piscicole s’inscrit dans le cadre de désaccords entre les acteurs liés aux étangs que nous présentons ci-dessous sous la forme de la tableau 2 :

Tableau 2

Désaccords entre les principaux acteurs de ce territoire d’eau

Désaccords entre les principaux acteurs de ce territoire d’eau

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Ces désaccords engendrent une méfiance des propriétaires et gestionnaires d’étangs envers les acteurs défendant la législation en vigueur. Ils révèlent également un décalage entre plusieurs manières de situer la place des usages humains dans la nature et la place donnée à la ruralité.

De manière complémentaire aux tableaux 1 et 2, nous proposons un tableau 3 rendant compte cette fois-ci des potentiels impacts positifs et négatifs identifiés par les acteurs.

Tableau 3

Identification des impacts positifs et négatifs du projet de pisciculture selon les acteurs

Identification des impacts positifs et négatifs du projet de pisciculture selon les acteurs

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Ce tableau révèle que les points de vue en tension ne concernent pas seulement la gestion de l’eau et de la biodiversité, mais également des enjeux divers comme l’esthétique de paysages de l’eau, les questions patrimoniales et l’alimentation. Selon les principaux enjeux environnementaux et alimentaires auxquels tenir compte pour décider du devenir de ce projet de relance de la pisciculture, il existe des arguments positifs et négatifs peu ou pas quantifiables quant au niveau de gestion du milieu à vocation piscicole ou à une fin de conservation de la nature en termes d’impacts sur le milieu (quantité et qualité de l’eau, gaz à effet de serre), de coûts (entretien et surveillance des infrastructures hydrauliques), de niveau d’investissement personnel (équilibre dynamique de la biodiversité) ou de temps consacré (gouvernance et concertation). Les défenseurs et les opposants à ce projet entendent chacun centrer l’attention sur les éléments positifs et/ou négatifs de chaque enjeu sans chercher à gouverner la controverse sur le plan du savoir. Les références des uns ne sont pas nécessairement celles des autres, avec des entités du paysage qui varient selon les réseaux d’expertises des acteurs. La controverse sociotechnique illustre différentes manières d’appréhender le projet selon les enjeux liés aux savoirs.

Tandis que la Charte des étangs avait vocation à encourager l’entretien des étangs, faciliter la mise en place de vidange et faire le point sur l’évolution de la réglementation, elle ne permet pas en l’état de mettre fin aux désaccords et d’identifier des compromis par rapport à ce projet de pisciculture.

Ce que ce projet de pisciculture révèle des discussions à mener pour gouverner la controverse

Cette dernière partie entend caractériser les conditions de dialogue entre les différents acteurs en présentant d’abord le cadre à mettre en place. Une trame de discussion globale centrée sur les synergies, antagonismes et compromis possibles est ensuite proposée.

Un projet avec des verrous à lever

À l’instar de controverses impliquant des étangs liés aux cours d’eau (Pulido et al., 2020 ; Laurenceau et Molle, 2019), ce projet de pisciculture engage des décisions à la croisée des frontières entre la science, la technique, les valeurs « et les enchaînements qui lui sont imputables» (Callon, 2006, p. 147) pour permettre aux étangs identifiés de faire de la pisciculture extensive et, en conséquence, choisir leur mode de gestion optimal. En effet, il s'agit en partie d’un conflit environnemental dormant entre des acteurs privilégiant chacun leur propre type d’étang anthropisé ou renaturalisé. Ce projet de relance de la pisciculture sur ce territoire de l’eau questionne in fine les relations territorialisées entre nature et culture/société (Ingold, 2012 ; Descola, 2007) avec, en leur cœur, la place souhaitée des étangs piscicoles dans le milieu habité de cette partie de l’Isère. Une analyse de discours des acteurs permet de catégoriser ces relations. En effet, les promoteurs de ce projet considèrent la pisciculture comme une activité favorisant la biodiversité grâce au développement de diverses espèces animales et végétales. Nous interprétons leur rapport à la nature en tant qu’« éthique anthropocentrée faible » (Norton, 2005), au sens d’éthique élargie aux non-humains en prescrivant un rapport de faible exploitation à la nature pour nourrir la population locale. Inversement, les discours des contempteurs les situent davantage au sein des éthiques biocentrée (Taylor, 1986) ou écocentrée (Leopold, 1949), leur volonté première étant de protéger certaines espèces phares, le milieu en tant que tel ou la durabilité de la ressource en eau pour une gestion multifonctionnelle.

D’autre part, ce projet est controversé puisque ces mêmes acteurs valorisent un usage d’étang autour d'éléments de savoir différents. Dès lors, ils ne parlent pas des mêmes enjeux, composantes et paramètres des paysages d’étangs empêchant tout dialogue productif. Caractériser les composantes jugées essentielles (telle espèce, tel fonctionnement optimal, telle infrastructure d’eau, tel règlement) du paysage d’étang selon les acteurs peut faciliter leur prise en compte dans les éventuels compromis en évaluant les conséquences sur les usages, les pratiques et les milieux (s’ils doivent être préservés ou mis de côté).

L’interdépendance de l’eau des étangs avec celle des rivières revêt d’ailleurs un des éléments clefs à articuler. En tant que lutte discursive entre les acteurs sur des sujets qui les opposent, cette controverse renvoie à la fois à l’interprétation de ce que doivent recouvrir lesdites gestions de l’environnement et de l’eau, ainsi qu’aux usages qui doivent être privilégiés : gestion de l’eau, biodiversité, adaptation au changement climatique, agriculture et alimentation, et cetera. Pour gouverner la controverse et décider quelles « natures » (Lévêque et Van der Leeuw, 2003) doivent être prioritairement favorisées, il revient de faire discuter les acteurs à partir d’énoncés basés sur la science. Plusieurs dimensions doivent être abordées : le choix de focale sur tel ou tel type de biodiversité (avec des enjeux inhérents d'identification de leur importance et de leur valeur intrinsèque), l’assemblage des composantes aquatiques des paysages d’étangs (étang, chaine d’étangs, rivière ou bassin versant en tant que périmètre de gestion), une réflexion sur l’influence des échelles dans les argumentaires (Rangan et Kull, 2009), la prise en compte du rôle de l’inscience (Girel, 2017) et de l’incertitude (notamment en lien avec l’impact des vidanges faute de données et d’expérimentation préalable), l'examen de l’absence de règles de gestion homogènes entre les usages capables de rendre plus cohérente la gestion de ce territoire de l’eau.

Pour ce faire, ces vifs débats révèlent un besoin d’« ouvrir un espace de discussion épistémologique entre acteurs » (Brière, 2019, p. 221) de manière à clarifier leurs référentiels de savoir. Par exemple, les savoirs hydrologiques et écologiques ne relèvent pas de la même discipline scientifique et, par là même, donnent à voir un regard particulier sur un objet d’observation. La temporalité et le(s) niveau(x) scalaire(s) peuvent aussi faire varier les éléments de savoirs sur lesquels s’appuient les acteurs. Plus concrètement, les propriétaires privés disposent de savoirs sur l’aménagement des étangs, font des observations sur les faunes et flores à leurs abords, parlent de cheptel, de techniques de vidange, de technique de pêche, de gestion des vases et d’économie circulaire. Or, leurs objets d’intérêt et d’étude ne sont pas les mêmes que celles des expertises légitimées dans les rapports de l’action publique mettant l’accent sur la continuité écologique des cours en ciblant particulièrement les espèces piscicoles migratrices. De surcroît, sur un plan axiologique, l’anthropisation du milieu n’est pas perçue comme ayant nécessairement un impact négatif par les propriétaires d’étangs, impliquant un autre rapport coût-bénéfice de ce projet, non pas seulement centré sur la biodiversité ou l’eau, mais intégrant aussi une logique territoriale avec l’enjeu de circuits courts et d’autonomie alimentaire (faible empreinte carbone du poisson consommé localement). Entreprendre un tel travail de discussion nécessite une combinaison entre ce que nous appelons une approche techniciste, correspondant aux acteurs étatiques avec des données relevées et analysées par des experts et des agents mandatés et formés à des méthodes reconnues, et une approche ouverte à la diversité des connaissances permettant d’« associer tous les détenteurs de connaissances sur la nature et le territoire » (Alphandéry et al., 2012, paragraphe 27) afin de renforcer le rôle de tout un chacun dans les processus de prise de décision.

Un autre écueil à lever renvoie à l’absence de culture épistémologique et administrative commune entre les acteurs. En dehors de l’atelier que nous avons organisé pour se faire rencontrer certains acteurs, un examen collectif du projet suppose une action publique dite intégrée (Busca et al., 2003), au sens de trans-sectorielle. Cela demande ainsi de parvenir à faire travailler ensemble des acteurs aux profils et institutions différentes. Les modalités de production et de mobilisation de savoir dans un contexte d’action publique relèvent une importance capitale pour légitimer et justifier une orientation donnée, voire une intendance environnementale (Allouche, 2019 ; Rivaud et Prévost, 2018). En ce sens, la proximité et l’apprentissage des considérations des uns et des autres peuvent aider. Par exemple, les acteurs étatiques disposent de différentes fonctions et missions entre la DDT, l’OFB, la Direction régionale de l’environnement, de l’aménagement et du logement (DREAL), la Direction régionale de l'alimentation, de l'agriculture et de la forêt (DRAAF), et la Direction générale de la performance économique et environnementale des entreprises (DGPE). Tandis que les représentants des trois premières instances adoptent d’emblée un regard critique sur la présence et le rôle des étangs en dérivation de cours d’eau, d’autres sont plus enclines à s’intéresser au développement d’une filière. Quant aux collectivités territoriales, leur travail de terrain et leur volonté de développement économique et touristique du territoire les conduisent davantage à tenir compte de la gestion intégrée des eaux conformément à leurs multiples usages. Les propriétaires privés d’étangs (Manceron, 2006) favorables à la pisciculture ont eux aussi conscience qu’ils doivent penser cette activité dans un cadre global qu’ils comprennent mal faute de compétences et de connaissances sur les autres secteurs. Cela demande la mise en place d’un dispositif ad hoc permettant aux divers acteurs de mieux se connaître et de mieux se comprendre pour trouver des compromis acceptables.

Enfin, le dernier écueil est de parvenir à penser ce projet à l’échelle territoriale (Popp et al., 2019) afin de mener des réflexions croisées mêlant jeu d’échelle (savoir) et d’échelon (pouvoir). Compte tenu des enjeux multiscalaires et multisectoriels, le projet de pisciculture représente un projet pour le territoire qui peut être ou non en phase avec la continuité des pratiques locales, ainsi que les envies des usagers et des gestionnaires de ce territoire de l’eau. Tandis que les acteurs étatiques impliqués pour l’heure envisagent ce projet sous l’unique angle environnemental, l’association Étangs Isère éprouve le besoin d’ancrer territorialement ses réflexions pour voir naître le projet en lien avec l’alimentation locale et l’identité historique des étangs. L’échelle territoriale permettrait ainsi d’appréhender plusieurs enjeux (milieux aquatiques, biodiversité, bilan carbone du territoire à travers l’alimentation locale, économie et marketing territorial) et échelles (étang, chaine d’étangs, bassin versant concerné) de manière à favoriser un compromis entre les intérêts individuels de certains propriétaires favorables à la pisciculture, collectifs (syndicat de rivière, mairies et communautés de communes) et l’intérêt général (cadre législatif défendu par les acteurs étatiques). À cette échelle territoriale constituant un espace de construction des interactions sociales les plus propices au changement (Gascuel et Magda, 2015), une gestion cohérente des étangs autour d’un projet de territoire ou d’un « bien commun comme construit territorial » (Lascoumes et Le Bourhis, 1998, p. 37) pourrait se décider entre deux logiques : partager la terre (sharing) avec une multifonctionnalité garantie à tous les étangs ou épargner la terre (sparing) assurant une répartition des services, dont une spécialisation de certains étangs tournés vers la conservation et d’autres vers la pisciculture. Penser à cette échelle reviendrait finalement à résoudre la « tension entre d’une part le territoire, espace d’équivalence associé à une action institutionnelle et susceptible d’être découpé, et d’autre part la localité, comme support d’une vie sociale, économique et politique aux composantes et interactions multiples » (Desrosières, 1994, p. 46).

Vers la recherche de synergies et de compromis pour gouverner ce projet

Dans une perspective de concertation territorialisée nécessitant une discussion sur la manière d’aborder les enjeux relatifs à ce projet de pisciculture, nous interprétons cette controverse comme une confrontation de réseaux de savoir qui, tantôt mobilisent les études issues de l’opérationnalisation de la réglementation en vigueur favorable à la protection des cours d’eau, tantôt convoquent des connaissances et savoir-faire liés à d’autres considérations jugées mésestimées (paysages, habitudes locales, patrimoine, provenance des poissons consommés sur le territoire). Rappelons utilement que le champ de recherche des études des sciences et des techniques (Science and Technology Studies) a montré comment l’utilisation de la connaissance dans des expertises tient à la production de travaux qui permettent de faire connaître et de considérer un enjeu par rapport à d’autres (Joly, 2012 ; Vimal et al., 2012).

Par ailleurs, l’absence de données sur l’ampleur du projet en lui-même et ses éventuels impacts représente un risque inquantifiable pour les contempteurs du projet. En rapport avec les enjeux de savoirs de la controverse et de l’inscience (absence de connaissances), aucune proposition n’a été faite pour trouver un cadre de discussion permettant d’expérimenter et de mieux connaître ses potentiels impacts. Dès lors, les conditions n’ont jamais été créées pour discuter du statut des connaissances controversées produisant un exemple de configuration sociopolitique menant à l’ignorance. En effet, sans que des individus soient opposés à l’acquisition de connaissances ou qu’un acteur en particulier tire profit d'un obscurcissement intentionnel, la controverse a créé des conditions défavorables à la discussion et à l’entreprise de projet de pisciculture extensive. L’ambiance et le contexte ne permettent pas d’accueillir sereinement la discussion autour des travaux scientifiques, servant alors un obscurcissement (in)volontaire et parfois la substitution de la connaissance par la croyance et la conviction.

Avec l’intention de clarifier ce projet de pisciculture, l’appréciation des avantages et inconvénients nous semble être une voie à privilégier pour garantir une juste répartition des bénéfices et des inconvénients. Il s’agirait d’identifier les synergies, les antagonismes et les compromis possibles selon les priorités et les échelles à prendre en compte. Le compromis serait possible lorsque les acteurs attachés à des enjeux différents se mettent d’accord pour prioriser un enjeu particulier, parfois au détriment d’un autre. Pour sa part, une synergie permet à des enjeux de se renforcer tandis que l’antagonisme survient lorsque des objectifs liés à des enjeux ne sont pas compatibles. Cette approche est particulièrement usitée depuis une quinzaine d’années dans la littérature en lien avec les services écosystémiques, notamment ceux en lien avec les étangs (Hambäck et al., 2023 ; Fuentes Rodriguez et al., 2012). Penser la multifonctionnalité à l’échelle du paysage d’étang de manière concertée et territorialisée, sous la forme d’un groupe de discussion dans ce territoire d’étangs, reviendrait à optimiser le rôle des étangs pour penser les synergies de leur contribution à la société de manière à éviter qu’ils ne nuisent à d’autres composantes du paysage ou se concurrencent. C’est à travers cette voie de la connaissance que la viabilité de ce projet – au cœur des débats scientifiques entre le fait d’épargner la terre (land sparing) et de la partager (land sharing) – pourrait être déterminée (Aubin et al., 2019).

En raison de la temporalité limitée du projet et de la nécessité de disposer de davantage de données techniques (sur l’incidence des vidanges par exemple), nous n’avons pas été en mesure d’organiser la discussion autour des impacts aussi bien positifs que négatifs pour identifier avec l’ensemble des acteurs concernés un arbre de décision à partir des synergies, des antagonismes et des compromis. De manière à pacifier les relations entre les acteurs, la possibilité d’organiser un jeu sérieux aurait le mérite de faciliter l’acquisition de connaissances sur d’autres objets d’étude que ceux habituellement travaillés par les acteurs et parfois d’encourager au développement de compétences collaboratives et de projection vers l’action. Le jeu peut servir à prendre du recul pour apprendre à se situer dans des référentiels transdisciplinaires pour in fine repérer les différentes modalités de production et d’utilisation des connaissances. Bien que nos figures et notre analyse soient basées sur ce cas d’étude isérois, il s’agit d’un projet émergent qui ne devrait pas rester longtemps un cas isolé dans la mesure où la reterritorialisation en cours des filières est un des leviers pour faire advenir la transition des systèmes alimentaires.

Conclusion

Le projet étudié en Nord-Isère ambitionne de relancer la pisciculture extensive d’étangs en France. Il interroge le cadre légal favorable à la protection des milieux au profit d’un autre secteur d’activité ambitionnant une autonomie piscicole locale. L’étude du contexte local et des arguments des acteurs questionne la place de ce projet dans celui du projet de territoire. Une absence de consensus quant aux usages à conserver, aux entités du paysage à favoriser et à la gestion des impacts est manifeste. Elle est couplée à une controverse que les acteurs locaux peinent à gouverner en raison d'un contexte défavorable à la production et à la mobilisation de connaissances rendant possible la réduction des incertitudes.

Une base de discussion collective pour penser ce projet de pisciculture à l’échelle d’un projet de territoire donnerait l’occasion de penser ensemble les enjeux environnementaux, patrimoniaux et alimentaires. Nous faisons l’hypothèse que la faisabilité socio-éco-technique de ce projet serait facilitée afin de déterminer les connaissances qu’il reste à produire pour réunir les conditions d’une délibération sciemment pensée et éventuellement exécutée.