Soixante pour cent des travailleurs dans le monde n’ont aucun contrat de travail, la plupart étant à leur compte ou travaillant dans le cadre familial, indique un rapport de l’Organisation internationale du travail (Organisation internationale du travail, 2015). Mais, souligne aussi l’OIT, l’insécurité et la pauvreté au travail progressent partout, y compris dans les pays industrialisés du Nord, où le phénomène des travailleurs pauvres a explosé en trente ans, à la suite de la montée parfois exponentielle du travail atypique et des bas salaires. Ainsi, si les inégalités persistent entre le Nord et le Sud, elles se recomposent toutefois et s’accroissent au sein des pays. Dans les pays industrialisés, on voit progresser le travail informel, c’est-à-dire un travail sans protection sociale ni droits collectifs afférents à la situation de salarié, à cause des mutations du travail et de l’emploi. La mondialisation des activités de production et de financement, comme la tertiarisation de l’économie, sont allées de pair avec de nouvelles logiques de gestion de la main-d’oeuvre et la re-marchandisation du travail, tant au Nord que dans les régions industrialisées du Sud, qui avaient connu un développement de la société salariale (Ferraz, 2005 ; Barchiesi, 2010 ; Ramalho et Santana, 2003). Travailleurs temporaires, indépendants, sur appel, à domicile, chômeurs (sur) vivant de petits boulots… : ces situations favorisent le brouillage des frontières entre travail atypique et travail informel, en raison de la fragmentation des relations d’emploi et parce que les responsabilités d’employeurs se dissolvent dans la sous-traitance en cascade et le recours au travail atypique, notamment le travail indépendant et à domicile. Ces travailleurs — une majorité puisque, même parmi les salariés, seulement 42 % dans le monde détiennent un contrat permanent (OIT, 2015) — se retrouvent fréquemment exclus des protections sociales et de droits collectifs du travail, celles-ci étant souvent construites de manière à protéger les travailleurs employés dans une relation bilatérale et directe et non par des tiers employeurs, sous-traitants ou intermédiaires d’une entreprise cliente. Il arrive aussi souvent que les travailleurs ne sont pas syndiqués et ne sont couverts que par les lois du travail, dont les normes minimales s’avèrent insuffisantes pour les prémunir des pratiques prédatrices des employeurs, quand ces lois n’organisent pas le retrait des droits, comme c’est le cas pour les travailleuses et travailleurs immigrants (Noiseux, 2012) ou pour les travailleurs des agences de placement de main-d’oeuvre, en Amérique du Nord et dans certains pays d’Europe. De nouvelles figures de l’exploitation émergent donc ; elles s’appuient cependant sur la recomposition mutuelle des divisions du travail entre classes sociales, entre sexes et entre groupes de populations racialisées ou non (Kergoat, 2009 ; Yerochewski et al., 2015). Faut-il par conséquent continuer à parler de crise de la société salariale ou chercher d’autres cadres d’analyse que ceux issus de ce paradigme longtemps dominant, y compris au Sud ? En regroupant sous la catégorie de travailleurs informels ces nouvelles figures de l’exploitation, ce numéro thématique s’inscrit dans une controverse entamée après l’introduction du concept dans les travaux pionniers de Hart au Ghana en 1973, et alimentée notamment par De Soto dans ses travaux (De Soto, 1986). Elle a trait à la façon de caractériser les situations, en réalité très hétérogènes, vécues par des travailleurs considérés jusqu’alors comme des victimes du sous-développement ou marginalisés par des rapports inégalitaires entre un Nord dominant et un Sud périphérique (Quijano, 1971). Or les études sur la progression ou la réactualisation du travail informel montrent que ces travailleuses et travailleurs s’avèrent surtout être au coeur des multi-dominations sur le marché du travail (Peck et Theodore, 2010) tant au Sud qu’au Nord. Aussi, ce …
Appendices
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