Abstracts
Résumé
Le questionnement autour de l’identité canadienne-française, puis québécoise est une constante de notre vie politique et littéraire. Deux récents essais, par Alexis Tétreault et Étienne-Alexandre Beauregard, s’y emploient à leur tour. Fondés sur l’histoire de même que sur l’actualité, ils proposent des diagnostics et des remèdes analogues.
Mots-clés :
- Canada français,
- identité,
- mythes,
- mythologie,
- nation,
- nationalisme,
- révolution tranquille,
- vulnérabilité
Article body
En finira-t-on d’ausculter l’identité québécoise? Les observateurs s’y adonnent depuis le 18e siècle alors que des Français métropolitains constatent la distance inexorable qui se creuse avec les colons d’Amérique. Plus tard, l’occupant britannique et les immigrants anglais, écossais et irlandais introduisent le parlementarisme et l’imprimerie, transforment l’architecture, la culture militaire, la musique et même la cuisine (Lachaussée, 2021) : dans quelle mesure l’identité d’ici en est-elle pénétrée? La France du 19e siècle et du début du 20e, pour sa part, s’émeut sentimentalement du maintien de son ancien rameau, sans pour autant y vouer beaucoup d’attention, ce qui suscite ici tantôt un redoublement de francité ardente, tantôt le détachement d’une mère-patrie ingrate.
Depuis une génération, une constellation de chercheurs redoublent d’efforts pour définir l’homo quebecensis. Les questions foisonnent. Est-il enraciné ou entrepreneurial, Eutrope Gagnon ou François Paradis? Serait-il un « Français amélioré », pour reprendre la boutade de Maurice Duplessis, ou un Nord-Américain francophone? Cette américanité pose problème. Parle-t-on proprement des États-Unis ou de tout le continent? Est-ce une menace, une planche de salut, une simple constatation? Le Québec français – dont la définition démographique n’est pas claire – doit-il se voir comme un « petit peuple », une « petite nation »? Voire, pour citer René Lévesque, « quelque chose comme un grand peuple » s’étant dépris de son atavisme d’infériorité? S’agirait-il plutôt d’une « société neuve » comme les autres greffons européens des Amériques? Y a-t-il vraiment eu une « mutation » depuis 1960? Les francophones de la diaspora sont-ils désormais évacués de l’identité québécoise? Quelle place faut-il accorder à l’amérindianité – celle d’hier, celle d’aujourd’hui – dans le « Nous »? L’expression « société distincte » est-elle un euphémisme ou, au contraire, une fanfaronnade? Faudrait-il la bannir et insister sur la « normalité » du Québec? La foi catholique fut-elle un vernis longtemps appliqué, mais superficiel, ou une composante clé dont la dissolution crée un vide éthique? S’est-elle transmuée en une autre sorte d’unanimisme?
Retenons la formule algébrique proposée par Yvan Lamonde (2002), « Q = -F +GB +USA2 -R », relativisant les influences de la France et de la Rome vaticane sur la trajectoire québécoise et accentuant l’empreinte de la Grande-Bretagne et surtout des États-Unis. D’autres ont proposé leur angle de vue, au premier chef Gérard Bouchard (1999), Jocelyn Létourneau (2004), Jean-Jacques Simard (2005) et Joseph Yvon Thériault (2002). En vérité, rares sont les intellectuels québécistes qui ne soient pas tentés de donner leur définition. Parfois, on procède en plongeant au tréfonds de la psyché collective (Laurin, 1978); ailleurs, c’est par la comparaison internationale (Bouchard et Lalonde, 1997), ou l’art populaire (Blanchette, 2014), ou une approche quantitative ou statistique. Jusqu’aux publicitaires et aux spécialistes en marketing qui s’en mêlent, détaillant les « cordes sensibles » (Bouchard, 2006) et décryptant le présumé « Code Québec » (Légeret al., 2021) dans des exercices plus profonds qu’il n’y paraît. La caractérisation de l’identité québécoise est devenue une « cottage industry », comme disent les anglophones. Elle succède à « l’industrie constitutionnelle » qui a accaparé tant de grands esprits dans les années 1960 à 1990 et qui périclite en cette ère post-référendaire, faute de mûrissement du fruit à Québec et à Ottawa.
Les essayistes Étienne-Alexandre Beauregard et Alexis Tétreault, tous deux à leur premier ouvrage, arpentent à leur tour ce territoire bien sillonné, mais dont les contours ne font pas consensus.
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Doctorant en sociologie à l’UQAM, Alexis Tétreault s’en prend à de larges pans de la classe intellectuelle récente qui refusent de faire corps avec sa nation, de comprendre sa fragilité, d’être hantés par son destin. Dans La nation qui n’allait pas de soi, il esquisse un panorama de près de deux siècles, pointant la persistance (nécessaire) de cette « mythologie politique » et regrettant son oubli ou, pire, sa répudiation. Il n’a pas tort : rares aujourd’hui sont les gens de lettres qui consentent à porter le Québec « comme un enfant », pour le dire comme Serge Cantin (1997).
Tétreault démontre comment, à la suite de l’Acte d’Union, le sentiment de vulnérabilité, loin d’être vécu comme une résignation fataliste, s’affirme en exploitant les interstices laissés par le pouvoir dominant. C’est ainsi que la multiplication des institutions catholiques, l’appropriation du sol, la valorisation de la culture traditionnelle, la revanche des berceaux, les exhortations à la concorde nationale, peuvent s’interpréter comme autant d’actes de résistance, de lente fortification du Québec comme État national. Cette vulnérabilité est hélas nourrie par des événements qui en martèlent la pertinence : Union puis Confédération, obstacles à l’immigration française, pendaison de Louis Riel, déni des droits scolaires des minorités franco-catholiques hors Québec, arrivée massive de Britanniques, crises de la conscription…
L’auteur explore le Rapport Durham, ses conséquences politiques et constitutionnelles, et leurs réponses, dans un grand arc qui naît avec l’Histoire du Canada de François-Xavier Garneau et aboutit à la Révolution tranquille. Sont ainsi convoqués, dans un arc temporel fidèle mais sans surprise, Honoré Mercier, le curé Labelle et Lionel Groulx, qui raffermit le nationalisme en le recentrant sur le Québec. Le régime duplessiste s’insère dans cette fresque. Mû par la même hantise de la vulnérabilité, il adopte le drapeau fleurdelisé, oppose un cran d’arrêt à la centralisation fédérale et institue un impôt québécois sur le revenu. Au-delà des différences de tempérament, le trio constitué de Michel Brunet, Guy Frégault et Maurice Séguin procède du même élan. Tétreault a raison de nuancer fortement leur rupture d’avec le chanoine Groulx. Comme Fernand Dumont jadis, et comme Mathieu Bock-Côté (2016) récemment, il voit dans le néonationalisme de l’École historique de Montréal non une rupture ontologique, mais une radicalisation, un aboutissement du groulxisme.
C’est du côté de l’Université Laval, par les sociologues Georges-Henri Lévesque et Jean-Charles Falardeau, notamment, et de Cité libre qu’advient une première rupture dans ce continuum de la vulnérabilité. La personne (isolée, sinon absolutisée) et les classes sociales remplacent alors la nation comme objets de préoccupation. L’amitié entre Franco- et Anglo-Canadiens, l’« humanisme » et l’universalisme sont vus comme des idéaux qui transcendent et invalident le nationalisme au lieu d’en constituer des prolongements. Tétreault parle d’une « fuite en avant de l’individu vis-à-vis du national » (p. 128).
Ce citélibrisme laissera des traces, mais pour l’essentiel Tétreault voit la Révolution tranquille et la transition Canada français-Québec comme une modernisation, une réorientation de l’effort des années 1840-1960, une manière d’enfin surmonter la vulnérabilité nationale par la reprise des leviers de commande. « La Révolution tranquille est le produit politique de la survivance » (p. 130). Le contexte permet une application plus concrète des projets parfois diffus d’affirmation qui s’exprimaient depuis un long siècle. L’auteur marque ainsi sa dissidence avec Gérard Bouchard, par exemple, qui tend à voir l’idéologie de la Survivance non comme un attentisme, mais comme une fin en soi, le désir d’une élite clérico-bourgeoise de maintenir sa supériorité (ne parle-t-il pas durement des « geôliers de la Survivance »?) et de tenir les fenêtres bien scellées.
Au-delà de l’oeuvre de Bouchard, Tétreault cible une vaste littérature qui, tout appliquée à dénigrer les « Survivants » pour leurs incapacités présumées, en vient à les combattre pour ce qu’ils étaient et ce qu’ils croyaient. On assiste ainsi au paradoxe d’une nation québécoise enfin à moitié advenue, qui décide presque aussitôt de renier ses patients bâtisseurs. À la suite du Dumont inquiet de la fin des années 1960, Tétreault s’interroge sur la solidité d’un projet national reposant sur des assises toutes fraîches. Désireux de ne pas verser dans la polémique, sans doute, son essai y perd un peu en mordant; sa retenue polie ne l’empêche toutefois pas d’identifier quelques noeuds.
L’auteur prend à témoin le débat sur les « accommodements raisonnables », culminant avec la Loi sur la laïcité votée en 2019. C’est bien le mythe de la vulnérabilité (ou de l’insécurité) qui la motive. Pour mettre fin à la consécration du multiculturalisme comme principe suprême, épousée par le gouvernement fédéral et jugée dissolvante pour la nation, le gouvernement de la Coalition Avenir Québec impose la laïcité à la républicaine. Il s’agit pour lui d’affirmer la cohésion nationale et citoyenne contre la « société des identités », pour reprendre le mot de Jacques Beauchemin (2004) adopté par Tétreault.
Mais le débat a révélé deux… vulnérabilités collectives minant l’impératif de la vulnérabilité. Primo, l’interculturalisme et la « laïcité ouverte » que promeuvent nombre d’acteurs politiques et intellectuels dans la foulée de la commission Bouchard-Taylor paraissent à l’auteur comme de bien timides digues contre le multiculturalisme à la canadienne. Et la Commission réussit à faire germer dans les esprits une nouvelle mythologie québécoise, celle de la normalité. Nous serions devenus une majorité comme les autres, ni meilleure ni pire, devant traiter ses minorités avec empathie. Nulle considération n’est accordée, dans ce mythe, à la minorisation avérée du Québec et des francophones sur les plans démographique, économique et constitutionnel. Le gouvernement caquiste est ainsi dépeint par ses opposants comme abusant de la majorité interne franco-québécoise pour piétiner des droits. Tétreault s’inquiète de cette mue apparemment saine. Peut-on vraiment, « par la seule magie du verbe » (p. 246), effacer les pénibles réalités objectives de la vulnérabilité québécoise? À l’heure actuelle, on peut se demander s’il s’agit d’une marque de confiance et de résolution ou d’un aveuglement volontaire. Tétreault rappelle que la Loi 101, pourtant forte d’un large consensus, a été percée comme un gruyère par la Cour suprême. Un sort analogue pourrait échoir à la Loi 21. Dure sera l’heure de la désillusion, si elle sonne!
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Le schisme identitaire, d’Étienne-Alexandre Beauregard, scrute aussi l’âme québécoise. Diplômé en philosophie et en science politique, l’auteur est rédacteur au cabinet du premier ministre Legault. Son essai vise les plus récentes décennies, là où son confrère Alexis Tétreault s’était astreint à embrasser presque deux siècles. Plus circonscrit, l’ouvrage est aussi plus vif de ton, moins scolaire. Plus engagé même : bien qu’il soit souvent érudit, il s’agit d’un ouvrage de combat qui veut « se rebiffer contre » (p. 16) des idées jugées fallacieuses. Étienne-Alexandre Beauregard décèle au Québec, depuis les années 1990, un puissant courant voulant ébarber la nation au point de la vider de sa substance. Un certain progressisme voit la nation québécoise – n’importe quelle nation en fait – comme un écran de fumée masquant une pensée liberticide. Cette mauvaise conscience nationale a été exacerbée par la déclaration malencontreuse de Jacques Parizeau le soir du 30 octobre 1995, coup de sang dont l’effet perdure. C’est l’identité, Beauregard en est convaincu, qui constitue la nouvelle ligne de fracture intraquébécoise, reléguant son statut constitutionnel loin au second plan. Il explore cette fracture et propose des munitions pour la victoire des idées identitaires dans une guerre culturelle dont l’enjeu est la définition de « l’imaginaire national » (p. 13).
Beauregard rappelle les enseignements de Gramsci. Un imaginaire national – un paradigme, si on préfère, ou une idéologie-parapluie – ne naît pas spontanément. Il germe, puis se diffuse grâce aux efforts coalisés des politiques, des fonctionnaires, des éducateurs, des journalistes… Si l’imaginaire identitaire jouit d’un certain ascendant depuis l’élection de la Coalition Avenir Québec en 2018, sa victoire demeure fugace; il veut l’implanter plus largement et durablement, renverser un autodénigrement qui le désole. À ses yeux, « l’hégémonie postnationale » demeure en position de force depuis la déclaration Parizeau de 1995, même si la crise des accommodements raisonnables l’a affaiblie.
Poussée à son extrémité, la vision de la société franco-québécoise par les apôtres des identités multiples n’est plus celle des Nègres blancs d’Amérique, pas plus que celle du village d’Astérix résistant à la masse anglo-américaine. On la voit comme une communauté d’Occidentaux judéo-chrétiens blancs, colonialistes et capitalistes, imposant indûment sa domination au Québec alors qu’elle n’est qu’une communauté parmi d’autres. La « méta-identité nationale » serait désormais assimilée à « la tyrannie d’une majorité qui invisibiliserait les diverses minorités » (p. 46). Pour les postnationaux, il conviendrait donc de remiser le portait d’un peuple conquis en 1760 et aspirant à un meilleur avenir collectif. La lancinante « question nationale » ainsi évacuée, la conciliation des multiples groupes linguistiques, sexuels, confessionnels et autres vivant sur le territoire québécois deviendrait le nouvel idéal. L’imaginaire postnational voit aussi des grands dossiers internationaux tels que les changements climatiques (attribués à la cupidité de l’Occident) et la toute-puissance des entreprises d’infodivertissement (les GAFAM) comme autant de raisons de délaisser la vision nationale québécoise, jugée désuète et inopérante.
Les tenants des identités multiples sont parvenus à diffuser leur paradigme en déformant et noircissant l’héritage groulxien (que Beauregard, comme Tétreault, voit complété par celui de Maurice Séguin) et en postulant une antinomie entre des nationalismes dits ethnique et civique, alors que la variante québécoise n’a jamais été purement héréditaire et qu’un nationalisme strictement civique n’a manifestement rien de « national ». Ils érigent la Charte canadienne des droits et libertés en horizon indépassable. Ils se réjouissent qu’elle soit appliquée avec zèle par la Cour suprême fédérale, et au besoin comme un gourdin, s’il s’agit de ramener les « ethnicistes » à la raison. Le recours par le gouvernement du Québec à la clause dérogatoire leur fait pousser les hauts cris et renforce leur conviction d’une majorité dominatrice.
Longtemps, cette stratégie fut suprêmement efficace. Beauregard parle de la « nature inhibitrice » (p. 59) d’un discours qui sait se parer d’atours vertueux. On a ainsi semé le doute chez les nationalistes, acculés à la défensive, s’interrogeant sur leur ethnicisme peut-être inconscient, s’estimant forcés de professer leur esprit d’ouverture, d’inclusion, quitte à mettre beaucoup d’eau dans leur vin national. Qui pourrait favoriser l’« exclusion »?
Beauregard évoque plusieurs intellectuels et acteurs publics poussant en ce sens. Gérard Bouchard est l’une de ses cibles. On comprend la tentation de l’inclure dans le camp postnational, mais l’essayiste nous semble forcer un peu la note[1]. Certes, l’« interculturalisme » bouchardien paraît plus proche du multiculturalisme ottavien que de la convergence culturelle épousée par Camille Laurin en 1978. Oui aussi, en trente ans de réflexions sur l’appartenance, Bouchard a parfois posé des questions à voix haute, bousculé de vieilles certitudes, ébauché diverses hypothèses, comme il sied à une pensée en mouvement. Mais le chercheur saguenéen ne répudie pas l’ensemble de l’héritage canadien-français dans le Québec qu’il envisage, même si son inventaire est sélectif et sévère. De ce legs, il ne préserve pas que la langue française. Les valeurs de solidarité et l’esprit pionnier, par exemple, trouvent grâce à ses yeux. C’est tout de même Bouchard qui précisait, dans La Nation québécoise au futur et au passé : « Je ne pense pas que le modèle de la nation civique soit viable sur le plan sociologique, […il faut…] des référents qui fondent l’identité, l’appartenance et la solidarité » (Bouchard, 1999, p. 22 et seq.).
Le cas de Gérard Bouchard semble plutôt emblématique du tourbillon qui s’est emparé des intellectuels et politiques foncièrement nationalistes – toutes options constitutionnelles confondues – depuis les années 1990. Devant l’accusation infamante d’ethnicisme, comment réagir?
Le Parti libéral du Québec, quant à lui, abandonne sa posture nationaliste des années Lesage et Bourassa. Le « Maîtres chez nous » de 1962, la « souveraineté culturelle » de 1975, le « Quoi qu’on dise, quoi qu’on fasse » de 1990 passent à la trappe. Le parti glisse « d’une vision québécoise du fédéralisme à une vision canadienne du Québec » (p. 80). Le mouvement s’amorce sous Jean Charest et devient patent sous le leadership de Philippe Couillard (2013-2018). Québec Solidaire, qui naît en 2006, est un allié objectif du PLQ sur ce plan; les deux partis convoitent d’ailleurs de plus en plus un même électorat.
Au sein de la gauche, il est bien révolu, le concept de « classe ethnique » cher à Marcel Rioux (1965; 1976). Encore fort aux débuts de Québec Solidaire, ce courant devient minoritaire avec le départ du tandem Amir Khadir – Françoise David. Le basculement s’est illustré avec le rejet de la Loi sur la laïcité, dont QS appuyait auparavant tous les fondements. L’aile majoritaire du parti, désormais, « met tous ses oeufs dans le panier du projet social » (p. 195) : féministe, diversitaire, écologiste dans la mouvance altermondialiste, tout en appuyant nominalement l’indépendance.
Selon Beauregard, le Parti québécois doit prendre acte de l’écart infranchissable qui s’est creusé avec Québec solidaire et cesser de rêver à la recréation d’une coalition arc-en-ciel, d’une « convergence » avec un parti qui refuse frontalement une vision nationale des choses. Il estime qu’au gré de ses chefs, le PQ oscille, depuis une génération, entre l’affirmation sereine d’un nationalisme tel qu’épousé par René Lévesque – on relira Option Québec pour s’en convaincre – et le questionnement existentiel qui le ronge, le déboussole. De l’autre côté de la rivière des Outaouais, les tribulations idéologiques du Bloc québécois témoignent aussi de ce questionnement constant. Beauregard range Gilles Duceppe, pourtant chef (1997-2011) d’un parti pro-indépendance, dans le camp de ceux qui privilégient les causes estimées progressistes, fussent-elles pancanadiennes, à la défense et à l’illustration d’une identité québécoise fondée sur son héritage.
Ces atermoiements du PQ et du BQ des années suivant 1995 aboutissent à une série de défaites. On observe une saignée des nationalistes plus traditionnels vers le Parti conservateur fédéral au Québec et surtout vers l’Action démocratique du Québec et la CAQ. Parallèlement, l’électorat tenté par le postnationalisme s’aligne vers Québec solidaire et, le temps d’une vague orange, en 2011, vers le Nouveau parti démocratique. Nous pourrions ajouter, comme indice de la séduction du discours « inclusif » post-nationaliste, que le Parti québécois a déployé infiniment plus d’efforts, d’offensives de charme, de contorsions presque, pour retenir une brebis égarée à gauche que pour en reprendre deux ou trois égaillées vers l’ADQ ou la CAQ. La leçon concrète de cet amour non partagé commence à porter.
Pour supplanter définitivement l’approche postnationale, le primat aux identités multiples, Beauregard estime que le courant nationaliste devra assumer son message, persévérer sans tapage, mais sans crainte dans la voie dessinée par François Legault depuis 2018. Il convient de s’adresser à la majorité silencieuse, rempart contre le chartisme – l’essai parle favorablement d’une « logique populiste » (p. 153) –, de rallier les abstentionnistes et de refuser de se laisser intimider par les étiquettes d’infréquentabilité. Il ne servirait à rien de quémander des brevets de respectabilité auprès d’une classe intellectuelle, médiatique et judiciaire qui ne lui en décernerait qu’à la suite d’un renoncement à sa substance. Les nationalistes de tous les partis ne doivent pas non plus abandonner des causes intrinsèquement justes, comme l’écologie, à leurs adversaires : il ne fait aucun doute pour Beauregard que l’écologisme bien compris, le désir de préserver ce qui nous est proche, ce qui nous est cher, ce qui est menacé, vaut tant pour la nation que pour la nature qui l’environne.
Ce retour d’un paradigme nationaliste se fera au Québec seul. Il ne faut pas compter sur des appuis au Canada anglais. Selon Beauregard, la refondation identitaire du pays par les politiques et les intellectuels libéraux depuis 1945, culminant avec la Charte de 1982, est un fait accompli. Il en veut pour preuve la faiblesse intellectuelle du Parti conservateur depuis maintes années, qui a intériorisé ce nouveau Canada postnational, voué à la promotion de droits multiples plutôt que croissant sur le terreau historique et culturel des cultures fondatrices. Le PC ne s’écarte de l’héritage trudeauiste que de quelques nuances. Le torysme de naguère, qui avait commencé à reconnaître la binationalité du pays avec George Grant et Robert Stanfield, est éteint.
⁂
Les essais d’Étienne-Alexandre Beauregard et d’Alexis Tétreault prouvent, s’il en était besoin, que la définition d’une identité québécoise reposant sur l’histoire, la culture et la langue n’est pas l’apanage d’une cohorte en voie d’extinction.
Ces auteurs, âgés de moins de 30 ans, appartiennent de plein droit à la Génération MBC analysée récemment par Frédéric Boily (2022). Lecteurs et même émules de Mathieu Bock-Côté (2007; 2016), mais aussi de Jacques Beauchemin, deux auteurs abondamment cités, Beauregard et Tétreault sont nationalistes sur le plan des principes, avant d’être indépendantistes – ce qu’ils sont aussi. L’indépendance est le moyen qu’ils privilégient pour mener le Québec à son âge adulte; elle n’est pas une fin en soi. Tous deux adoptent la vision longue d’une Révolution tranquille comme un aboutissement « après deux siècles de patience », pour reprendre le titre de Gérard Bergeron (1967). Respectueux du passé, de leur passé – car ils l’assument –, objectivement conservateurs, Beauregard et Tétreault ne peuvent pour autant être qualifiés de nostalgiques du Canada français d’antan. Les structures de l’État québécois post-1960 ne sont pas remises en question. Ni l’un ni l’autre ne semble préoccupé de foi, de spiritualité; nulle hostilité ne transparaît toutefois. Ils n’évoquent pas la francophonie hors Québec. Enfin, ils n’expriment pas d’attachement pour la ruralité, pas plus que pour ses variantes modernes, l’occupation du territoire ou l’équilibre villes-campagnes. On est donc loin de la triade agriculturisme-messianisme-anti-étatisme décriée par Michel Brunet jadis. Le duo Beauregard-Tétreault ne s’apparente en rien non plus à la droite américaine. L’avortement, le port d’armes, le Big State : autant de thèmes qui leur sont étrangers. Il s’agit donc de représentants typiques de la nouvelle droite culturelle québécoise. S’exprimant sans détour, ils marient une connaissance poussée de leur sujet et une intention d’infléchir le présent et l’avenir de leur société. Il faudra tenir compte de ces deux voix qui échappent à une caricature facile de l’« identitarisme ».
Appendices
Note
-
[1]
Gérard Bouchard (2022) a d’ailleurs répondu aux thèses du livre le concernant.
Bibliographie
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- Bergeron, Gérard, 1967 Le Canada français après deux siècles de patience, Paris, Seuil.
- Blanchette, Jean-François, 2014 Du coq à l’âme. L’art populaire au Québec, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa. (Coll. Mercure)
- Bock-Côté, Mathieu, 2007 La dénationalisation tranquille. Mémoire, identité et multiculturalisme dans le Québec post-référendaire, Montréal, Boréal.
- Bock-Côté, Mathieu, 2016 Le multiculturalisme comme religion politique, Paris, éditions du Cerf.
- Boily, Frédéric, 2022 Génération MBC. Mathieu Bock-Côté et les nouveaux intellectuels conservateurs, Québec, Presses de l’Université Laval.
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- Bouchard, Gérard et Yvan Lamonde (dir.), 1997 La nation dans tous ses états. Le Québec en comparaison, Montréal et Paris, L’Harmattan.
- Bouchard, Jacques, 2006 Les nouvelles cordes sensibles des Québécois, Montréal, Les Intouchables.
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- Lachaussée, Catherine, 2021 « Ce que la Conquête a changé dans notre assiette », Site Web de Radio-Canada Québec, 1er octobre. [https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1827931/conquete-alimentation-changement-habitudes-quebec-regime-anglais] , consulté le 22 novembre 2023.
- Lamonde, Yvan, 2001 Allégeances et dépendances. L’histoire d’une ambivalence identitaire, Montréal, Nota Bene.
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- Léger, Jean-Marc, Jacques Nantel, Pierre Duhamel et Philippe Léger, 2021 Le code Québec. Les sept différences qui font de nous un peuple unique au monde, Nouvelle éd. Montréal, Éditions de l’Homme.
- Létourneau, Jocelyn, 2004 Le Québec, les Québécois. Un parcours historique, Québec, Musée de la civilisation et Montréal, Fides.
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- Rioux, Marcel, 1976 La question du Québec, Nouvelle éd. Montréal, Parti pris.
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