Étude critique

Misère de la théorie critique des algorithmesÉtude critique de Jonathan Folco et Jonathan Martineau, Le Capital algorithmique. Accumulation, pouvoir et résistance à l’ère de l’intelligence artificielle, Montréal : Éditions Écosociété, 2023, 492 pages[Record]

  • Maxime Ouellet

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  • Maxime Ouellet
    École des médias, Université du Québec à Montréal

Folco et Martineau se sont donné une tâche extrêmement ambitieuse dans leur ouvrage Le Capital algorithmique, celle de proposer « une nouvelle “grande théorie” sur les enjeux de notre temps » (p. 43). Pour ce faire, il s’agirait d’élaborer « une théorie critique des algorithmes, c’est-à-dire une démarche interdisciplinaire qui vise à comprendre les multiples ramifications de la logique algorithmique, ses dispositifs et sa dimension idéologique, en mobilisant les sciences sociales et la philosophie pour débusquer les relations de pouvoir liées à ces nouvelles technologies, et comprendre l’économie politique qui les produit » (p. 29). En vingt thèses, ils tentent d’expliquer la logique qui relie des phénomènes aussi variés que la montée en puissance des oligopoles du numérique, l’extraction des métaux rares qui alimentent les guerres civiles dans les pays du Sud, l’idéologie post-humaniste qui nourrit l’imaginaire d’une nouvelle élite technologique (Musk, Bezos, Zuckerberg et cie), les conflits géopolitiques autour de l’intelligence artificielle, opposant les États-Unis et la Chine, la crise climatique, les assistants personnels comme Alexa et Siri, les assassinats politiques par drone, les influenceurs, l’accélération du temps induite par les technologies numériques, etc. Selon les auteurs, ces phénomènes sont liés à une transformation similaire à celle de la révolution industrielle au xixe siècle qui se caractériserait par une nouvelle logique d’accumulation centrée sur la captation des données numériques venant modifier radicalement les rapports sociaux dans le cadre d’une régulation algorithmique du social. S’il faut reconnaître que Folco et Martineau ont réalisé un travail de recension monumental de la littérature portant sur les transformations du capitalisme à l’ère numérique (le livre de 492 pages contient pas moins de 870 notes ainsi que 20 pages de références bibliographiques), leur ouvrage n’en possède pas moins les mêmes défauts que les gros livres à thèses qui ont été écrits dans les dernières décennies sur le même sujet. On pense notamment à la trilogie sur l’Ère de l’information de Manuel Castells, Empire de Michael Hardt et Antonio Negri ainsi que L’âge du capitalisme de surveillance, de Shoshana Zuboff. Leur livre souffre des mêmes limites que ces critiques contemporaines du capitalisme, d’obédience néomarxiste, c’est-à-dire qu’il verse dans une forme de « fascination devant ce qui se présente ou s’impose comme “nouveau” et inévitable ». Il m’est impossible dans le cadre de cette note critique d’aborder l’ensemble des thèses qui sont discutées par les auteurs dans leur ouvrage. Je me contenterai de montrer qu’ils n’ont pas été à la hauteur de l’ambition démesurée à laquelle ils aspiraient, à savoir produire une nouvelle théorie générale visant à expliquer l’ère de l’intelligence artificielle. Je soulignerai les trois principales lacunes de leur ouvrage, à savoir : 1) l’absence d’une théorie critique de la technique ; 2) la réification de la nouveauté ; 3) la faiblesse philosophique de la critique du capital algorithmique. Les auteurs abordent leur première thèse qui vise à formuler une théorie critique des algorithmes, en opposant les perspectives déterministes et ce qu’ils appellent le « mirage éthique », qui devrait plutôt être qualifié d’approche instrumentale de la technique. Leur catégorisation demeure somme toute superficielle et ne permet pas de rendre compte de l’ensemble des diverses positions théoriques dans le domaine de la philosophie de la technique, ce qui leur donne la tâche facile de balayer du revers de la main ces deux principales approches. Or, si l’on suit la classification qui est proposée par Andrew Feenberg, on peut regrouper en quatre perspectives les différentes théories qui analysent la technique. On trouve une première catégorie qui considère que la technique est neutre, c’est-à-dire qu’elle ne contiendrait aucune valeur. C’est le cas notamment de …

Appendices