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La Révolution tranquille des années soixante, et notamment la création du ministère de l’Éducation (1964), celle des cégeps (1967) et celle de l’Université du Québec (1969), tout cela devait avoir, inévitablement, des effets considérables sur la philosophie au Québec. Raymond Klibansky, qui était bien placé pour jauger la situation de la discipline un peu partout dans le monde, écrivait en 1998 que « depuis le début des années 60, la pensée philosophique d’expression française au Canada a connu un développement à ce point soudain et accéléré qu’il a peu de parallèles ailleurs dans le monde »[2]. Je voudrais soutenir ici que la période médiane des années soixante-dix — de 1973 à 1977 — fut le moment précis où l’impact des grands bouleversements des années soixante s’est le plus nettement fait sentir dans la pratique philosophique de langue française au Québec, tant sur les plans institutionnel qu’intellectuel.

J’avancerai qu’il y a eu en philosophie dans ces années-là un véritable changement de la garde au Québec (section 1), en même temps qu’une augmentation significative des publications (section 2). Quant aux contenus, je signalerai quelques thèmes qui furent alors saillants chez les praticiens de la discipline (section 3) et je dirai quelques mots sur l’émergence de la philosophie analytique dans le Québec francophone (section 4). Je m’arrêterai, pour finir, à titre d’illustration, à un ouvrage en particulier, spécialement révélateur de l’époque, le collectif Culture et langage, paru en 1973 (section 5). L’exposé s’appuiera principalement sur des données factuelles et sur une documentation publique, mais aussi à l’occasion sur mes propres archives et sur des souvenirs personnels.

1. Un changement de la garde

Sur le plan de l’organisation et des rencontres d’abord, il s’est passé beaucoup de choses en philosophie au Québec et au Canada français au milieu des années soixante-dix. En voici quelques exemples :

  • la création aux éditions Bellarmin de la collection « L’Univers de la philosophie », en 1973, par Yvon Lafrance, de l’Université d’Ottawa ;

  • la fondation de la Société de philosophie du Québec (la SPQ) en mai 1974, lors du congrès de l’Association canadienne-française pour l’avancement des sciences (l’ACFAS) tenu à Québec ;

  • la création, la même année, de la revue Philosophiques, qui devait devenir deux ans plus tard l’organe officiel de la SPQ ;

  • la création du Bulletin de la Société de philosophie du Québec en octobre 1974 ;

  • le dépôt en 1975 du Dossier Philosophie, le rapport d’un groupe de travail du Conseil des Universités sur la philosophie[3] ;

  • la parution, en 1975 aussi, d’un rapport du Conseil supérieur de l’éducation sur les besoins de l’enseignement collégial, connu comme le Rapport Nadeau (du nom du président du comité ad hoc, l’abbé Jean-Guy Nadeau, alors professeur de lettres à l’Université du Québec à Rimouski), qui proposait notamment la suppression du tronc commun de cours obligatoires au cégep, dont ceux de philosophie[4] ;

  • la tenue, en mars 1975, à Trois-Rivières, du premier colloque interdisciplinaire de la SPQ qui portait sur l’histoire de la philosophie au Québec (j’y reviendrai) ;

  • la tenue, en novembre 1975, d’un congrès spécial de la SPQ, au Collège de Maisonneuve, à Montréal, sur « La situation institutionnelle de la philosophie au Québec »[5] ;

  • la tenue, en octobre 1977, d’un colloque sur « La rationalité aujourd’hui », à l’Université d’Ottawa, auquel participaient entre autres Hans-Georg Gadamer, Mikel Dufrenne, Gilles-Gaston Granger, Carl Hempel, Jules Vuillemin, Michel Henry, Jürgen Habermas, Chaïm Perelman, Paul Ricoeur, Kai Nielsen et Karl-Otto Apel[6].

La période, bref, fut très active sur le plan institutionnel dans notre discipline, et le constat que je voudrais proposer est le suivant : il se produisit dans l’institution philosophique québécoise entre 1973 et 1977 une prise en charge du milieu philosophique par une nouvelle génération, une génération de trentenaires (ou à peu près), pratiquement tous en début de carrière.

Ainsi, le premier président élu de la Société de philosophie du Québec, Paul-André Quintin, avait 31 ans en 1974[7]. L’artisan principal de la création de la SPQ pendant la période préparatoire avait été Venant Cauchy, qui passait alors le cap de la cinquantaine et qui reçut le titre, bien justifié, de « président fondateur » de la Société, mais c’est Quintin, de vingt ans son cadet, qui fut élu à la présidence lors du congrès de fondation. De retour de Belgique avec un doctorat sur Husserl, il n’était en poste à l’Université du Québec à Trois-Rivières que depuis un an. Et les autres membres du premier bureau de direction de la SPQ, également élus en 1974, étaient sensiblement du même âge pour la plupart : le trésorier, Pierre Gravel (de l’Université de Montréal), avait 32 ans ; moi-même, nommé secrétaire pendant que j’enseignais encore au Collège de Maisonneuve, j’en avais 27 ; le secrétaire adjoint, Yvan Cloutier (du Collège de Sherbrooke), n’était guère plus vieux. Raymond Brouillet (de l’Université Laval), qui portait le titre de deuxième vice-président, avait 41 ans, mais il était, lui aussi, en début de carrière. Seul le premier vice-président, Paul Germain (de l’Université Concordia), appartenait à la génération précédente, mais il ne fut pas très actif à vrai dire dans ce bureau de direction.

Et quand le deuxième bureau fut élu en 1976, Paul Germain s’était retiré, et Raymond Brouillet est devenu président ; Paul-André Quintin siégeait comme président sortant, je suis devenu deuxième vice-président, Yvan Cloutier est resté secrétaire adjoint, et les nouveaux membres, Robert Nadeau comme premier vice-président, Georges Legault comme trésorier et Louise Marcil-Lacoste comme secrétaire étaient tous les trois dans la jeune trentaine (respectivement à l’UQAM, au Collège Bois-de-Boulogne et à l’Université McGill)[8].

Le directeur fondateur de Philosophiques, Yvon Lafrance, avait 44 ans en 1974 quand la revue fut créée, mais lorsqu’elle devint l’organe officiel de la SPQ en 1976, son successeur, Guy Bouchard, était un jeune professeur de l’Université Laval. Il avait 34 ans.

Le phénomène ne se limite pas à la SPQ. À Dialogue, la revue de l’Association canadienne de philosophie, le poste de directeur francophone, qui avait été occupé par Venant Cauchy depuis la fondation du périodique en 1961, passa en 1974 à François Duchesneau, de l’Université d’Ottawa, alors âgé de 31 ans[9]. Et les pratiques changèrent aussitôt. Duchesneau introduisit l’évaluation à l’aveugle du côté francophone de la revue et forma pour cela un comité d’« experts » locaux, dont plusieurs membres avaient à peu près le même âge que lui. Nicolas Kaufmann, par exemple, l’un des évaluateurs auxquels Duchesneau recourait le plus souvent, avait 33 ans.

Le rajeunissement des départements universitaires de philosophie ne fut sans doute pas aussi rapide — il faudrait étudier la chose de plus près — mais il est patent que beaucoup de jeunes professeurs y furent embauchés dans ces années-là. Les leaders du département de philosophie de l’Université du Québec à Montréal, qui fut à l’avant-garde du renouvellement dont je parle, les Georges Leroux, Jean-Paul Brodeur, Normand Lacharité, Jean-Guy Meunier, Robert Nadeau, étaient tous dans la trentaine. À l’Université du Québec à Trois-Rivières, la période 1973-1977 vit l’arrivée de cinq nouveaux professeurs de moins de 35 ans au département de philosophie (pour un corps professoral de dix au total en 1977)[10]. Et du côté des cégeps, les quatre cours de philosophie obligatoires avaient obligé à recruter en peu de temps un grand nombre de professeurs, souvent très jeunes.

Ce changement de la garde, nous étions plusieurs à le vivre comme tel en toute conscience. À tort ou à raison, nous n’avions pas en général une grande confiance dans le jugement de nos prédécesseurs ni dans leurs façons de faire, trop complaisantes, trop individualistes, nous semblait-il, et trop attachées encore pour une large part à la vieille tradition thomiste. À beaucoup d’entre nous, il paraissait urgent de dynamiser les échanges intellectuels entre philosophes par la prise en charge d’instruments comme des colloques, des congrès, des revues et des collections, et de resserrer en même temps les mécanismes de l’évaluation afin de rehausser les normes de qualité dans notre discipline.

2. Publications

Jean-Paul Brodeur, en 1973, concluait par une formule percutante sa courte introduction au collectif Culture et langage :

Quoi qu’il en soit des insuffisances de notre entreprise, c’est son mérite d’avoir eu assez de constance pour s’objectiver dans une production qui, à défaut d’instruire, réussira peut-être à émouvoir. Si minime que serait ce résultat, il constituerait néanmoins un progrès sur l’apathie minérale du milieu philosophique québécois.[11].

L’expression « apathie minérale » était beaucoup trop forte, la philosophie manifestait un certain dynamisme dans le Québec des années soixante, j’en ai été témoin, mais il est vrai qu’on y publiait peu. Or au moment précis où Brodeur écrivait ces lignes, les choses étaient en voie de changer de façon radicale. Vingt-cinq ans plus tard, dans le recueil La pensée philosophique d’expression française au Canada, Jean-Claude Simard a pu parler de « la faste année 1973 »[12], évoquant nommément Culture et langage, mais aussi l’ouvrage collectif Philosophie et relations interpersonnelles[13], ainsi que la création du Journal canadien de recherches sémiotiques. À quoi pourraient s’ajouter, entre autres, pour la même année, les deux premiers recueils de la collection « L’Univers de la philosophie » dirigée par Yvon Lafrance et John King-Farlow, ainsi que les ouvrages de Léonce Paquet sur Platon, de François Duchesneau sur Locke, de Bernard Carnois sur Kant, de Jacques Poulain, alors à l’Université de Montréal, sur Wittgenstein, de Roberto Miguelez en philosophie de l’histoire, de Joseph Pestieau en philosophie politique ou le recueil Chantiers de Fernand Dumont, en épistémologie des sciences humaines[14].

J’ai eu en 1975 une discussion avec Georges Leroux dans l’un des premiers numéros du Bulletin de la Société de philosophie du Québec sur la publication en philosophie dans notre milieu. Leroux en avait une vision plutôt négative : « […] nous ne pouvons éviter de constater », affirmait-il, « la minceur de l’écriture en philosophie actuellement » ; « notre philosophie, » ajoutait-il, « fut et, semble-t-il, continue d’être essentiellement orale »[15]. J’avais réagi à cela dans un court texte intitulé « Remarques sur la prétendue minceur de l’écriture philosophique au Québec » où j’exprimais une perception nettement plus optimiste de la situation, allant même — je me laissais quelque peu emporter — jusqu’à parler de « frénésie de production textuelle »[16]. J’évoquais, à l’appui, outre les revues comme Dialogue, Philosophiques, Laval théologique et philosophique, Critère, Phi Zéro, etc., une douzaine de publications de 1974-1975, dont le recueil La philosophie et les savoirs dirigé par Jean-Paul Brodeur et Robert Nadeau, l’ouvrage de Pierre Laberge, La théologie kantienne précritique, et celui de Guy Lafrance, La philosophie sociale de Bergson[17], qui révélaient à tout le moins un dynamisme intellectuel assez remarquable. Les auteurs des ouvrages que je mentionnais n’étaient pas tous des trentenaires (comme l’étaient Nadeau, Brodeur, Laberge et Lafrance) ; les Hermas Bastien, Rosaire Bergeron, Martin Blais, Marcelle Brisson, André Dagenais, Jaromir Danek, qui publièrent chacun une monographie ou un essai en 1974 ou 1975, étaient tous nés avant 1930[18]. Mais que l’on fût jeune ou moins jeune, l’atmosphère intellectuelle du Québec incitait alors à la publication en philosophie d’une façon qui tranchait avec la période précédente.

Georges Leroux m’a répondu dans un numéro ultérieur du Bulletin de la Société de philosophie du Québec : « Mon constat est que nous publions peu », écrivait-il, « je le maintiens contre la réponse de M. Panaccio qui cite des titres farfelus »[19]. Leroux n’avait pas entièrement tort, j’avais mentionné dans l’enthousiasme « les nombreuses publications » d’André Moreau, dont le sérieux, en effet, laissait à désirer[20]. Mais on peut difficilement qualifier de « farfelus » les autres travaux que j’évoquais, ceux, notamment, des auteurs nommés ci-dessus. Et les listes de « publications récentes » que le Bulletin fit paraître dans la plupart de ses numéros à partir de 1975 soulignaient de même le dynamisme du moment.

La chose tend à se confirmer rétrospectivement quand on considère les ouvrages et les articles philosophiques de langue française rédigés au Canada ou par des Canadiens qui sont cités dans le recueil de 1998, La pensée philosophique d’expression française au Canada, où il s’agissait de couvrir la période allant des années 1960 aux années 1990. Prenons à titre d’échantillons les binômes 1964-1965, 1969-1970 et 1974-1975. À éplucher les bibliographies de chacun des chapitres du collectif de 1998, qui, pris ensemble, touchent à tous les domaines de la philosophie (ou presque), je compte pour 1964-1965 cinq livres cités et trois articles, pour 1969-1970, dix livres et cinq articles, et pour 1974-1975, dix-sept livres et vingt articles. Ces écarts s’expliquent peut-être en partie par certains biais de perspective ou de méthode chez les auteurs des chapitres en question, mais ils me paraissent tout de même révélateurs. Le nombre de travaux qui, en 1998, sont jugés significatifs dans l’histoire de la philosophie au Québec pour 1974-1975 est plus du double par rapport à celui de 1969-1970 et a plus que quadruplé par rapport à celui de 1964-1965. Une étude quantitative plus systématique serait éclairante, de toute évidence, mais je doute qu’elle contredise cette conclusion provisoire : il y eut au milieu des années soixante-dix quelque chose comme un boom dans la publication philosophique au Québec et au Canada français, par rapport au moins à ce qui l’avait précédé.

3. Religion, société, langage

Quant aux sujets qui étaient en discussion dans ces publications et dans les rencontres philosophiques de ces années-là, je ne saurais en proposer ici une analyse le moindrement exhaustive. De nombreuses études, comme on peut s’y attendre, furent consacrées à des auteurs en particulier. J’ai mentionné des ouvrages sur Platon, Locke, Leibniz, Kant, Bergson et Wittgenstein[21], et l’on pourrait en ajouter d’autres, sur les cyniques grecs, par exemple, sur Plotin ou sur Thomas d’Aquin[22]. Plus significatifs encore des préoccupations du moment, quelques-uns étaient consacrés aux maîtres de la philosophie existentielle, de la phénoménologie et de l’herméneutique comme Kierkegaard, Sartre, Gabriel Marcel, Merleau-Ponty et Paul Ricoeur[23]. Ces derniers travaux sont spécialement révélateurs, dis-je, en ceci qu’ils continuaient, avec quelque brio, un mouvement amorcé dans les années soixante, à l’Université de Montréal surtout, qui voulait remplacer (ou compléter) le thomisme par la phénoménologie et l’herméneutique à titre de références philosophiques principales pour une pensée d’inspiration spiritualiste[24]. Dans le présent contexte, cependant, je voudrais insister sur trois thèmes surtout, qui, sans lui être exclusifs, caractérisent de façon saillante le tournant dont je parle : (1) la réflexion sur la religion et les conséquences de son abandon ; (2) le souci d’une philosophie socialement pertinente et (3) un intérêt accru pour le discours et le langage.

La question religieuse, d’abord, était alors de première importance. Le recul du christianisme dans l’espace public comme dans la vie privée, la chose est bien connue, fut l’un des phénomènes culturels les plus marquants de la Révolution tranquille, et cela imposait en philosophie non seulement de réorienter l’enseignement de la discipline, mais aussi de repenser le sens même de la religion et d’en réexaminer les fondements[25]. Les années 1973-1977 ont été fertiles à cet égard. Non que l’athéisme s’y soit manifesté d’une façon spécialement résolue ; on n’en trouve guère dans la production philosophique québécoise de l’époque une défense articulée comme celle d’un Kai Nielsen au Canada anglais[26]. Ce qui frappe le plus, au contraire, dans les cinq années qui nous occupent, c’est une riche série d’écrits d’inspiration chrétienne. Les uns — phénomène tout à fait nouveau dans le Québec francophone — défendaient la légitimité du discours religieux contre des critiques venues de la philosophie anglo-saxonne. Je pense au livre de Pierre Lucier, Empirisme logique et discours religieux, et à celui de Jacques Poulain, Logique et religion, qui met en cause la critique wittgensteinienne de la religion[27]. Et Benoît Garceau, dans la même veine, consacrait en 1975 dans l’un des premiers volumes de Philosophiques un article richement documenté à la discussion critique de plusieurs ouvrages canadiens de langue anglaise en philosophie de la religion (dont Contemporary Critiques of Religion de Kai Nielsen, justement)[28]. D’autres travaux, par ailleurs, que l’on peut qualifier de « révisionnistes », voulaient, sans trop rompre avec la tradition, contribuer à repenser le christianisme dans une optique plus « existentielle » et recouraient souvent à la phénoménologie pour cela, dans la foulée de ce mouvement des années soixante que j’ai mentionné plus haut. Ainsi, l’imposant ouvrage du dominicain Benoît Pruche, Existant et acte d’être, dont le premier volume est paru en 1977, était sous-titré Essai de philosophie existentielle et se donnait pour objectif de « dégager les cheminements d’une métaphysique à partir d’une phénoménologie de la conscience de soi »[29]. Parmi d’autres, les livres de Marcelle Brisson sur l’expérience religieuse, de Rosaire Bergeron sur Ricoeur, de Jean-Claude Petit sur le théologien Paul Tillich et de Simone Plourde sur Gabriel Marcel mettaient tous l’accent sur le vécu spirituel concret, tout comme les essais du chanoine Jacques Grand’Maison[30]. Et ce n’est là que la pointe de l’iceberg, l’approche était répandue dans l’enseignement de la philosophie, au niveau collégial comme à celui de l’université. Jean Proulx, par exemple, qui fut coordonnateur provincial de l’enseignement de la philosophie au niveau collégial de 1972 à 1975 (le tout premier à occuper ce poste), incarnait avec dévouement cet humanisme spiritualiste dans son action comme dans ses écrits[31].

Ce n’est pas que la philosophie au Québec fût unanimement chrétienne au milieu des années soixante-dix, loin de là. Nous étions plusieurs à tenir pour achevée notre rupture avec la religion. D’aucuns la remplaçaient par le marxisme, vigoureux en certains quartiers, j’y reviendrai. Mais la tâche, surtout, se posait à nous de repenser, pour notre propre compte d’abord, ce que pouvait être un monde sans Dieu. La question paraissait spécialement urgente dans le domaine de l’éthique : quelles sont pour la morale les conséquences de l’abandon d’une métaphysique théologique qui prétendait lui servir de fondement ? Je me permettrai d’évoquer à ce sujet une expérience à laquelle j’ai participé. En 1973 parut sous le titre Philosophie et relations interpersonnelles un recueil dirigé par le philosophe britannique Alan Montefiore, qui avait animé trois groupes de discussion sur le thème des rapports entre philosophie et relations interpersonnelles, à Oxford, Paris et Montréal[32]. Or le « groupe canadien-français », comme l’écrivait Montefiore dans son « Introduction », « s’intéressait particulièrement aux conséquences du rejet d’une morale « absolue » ou « objectivement » donnée »[33]. Il est vrai, comme Montefiore le souligne, que seule ma propre contribution reflète ce questionnement de façon explicite dans l’ouvrage publié[34], mais la remarque n’en est pas moins révélatrice des préoccupations de l’heure : la morale « absolue » que l’on tenait ainsi pour dépassée était associée dans ce contexte à une éthique à fondation religieuse.

Une autre préoccupation majeure à l’époque était celle de la pertinence sociale de la philosophie, en rapport notamment avec la rupture culturelle que l’on avait le sentiment de vivre. La vigueur du marxisme dans le monde francophone de ces années-là y contribuait certes de façon significative. Un rapport soumis en 1974 par la Coordination provinciale de la philosophie au Conseil supérieur de l’éducation et publié dans le premier numéro du Bulletin de la Société de philosophie du Québec identifiait « le courant freudo-marxiste » comme l’une des principales tendances dans l’enseignement de la philosophie au Québec et le caractérisait par « des préoccupations politico-sociales et par une réflexion sur les déterminismes inconscients »[35]. Dans son article synthèse sur le marxisme au Québec, Josiane Boulad-Ayoub parle, pour la période qui va de 1969 au début des années quatre-vingt, d’une « prédominance du discours marxiste-léniniste au sein des organisations et des groupuscules d’action politique »[36]. Côté théorie, elle signale entre autres le travail « marxisant » de Jean-Guy Meunier à l’UQAM, dans la première moitié des années soixante-dix, et note qu’en 1975, à l’UQAM, trois mémoires de maîtrise (sur un total de cinq) tournaient autour du marxisme, et deux (sur six) en 1976[37]. La philosophie sociale, plus largement, prenait une place importante. En mai 1975, par exemple, au deuxième congrès de la Société de philosophie du Québec (le premier à être organisé par l’équipe élue en 1974), la plus grande partie du programme fut occupée par la discussion de deux thèmes préparés par des groupes de travail : la philosophie du droit, d’une part, et l’analyse des idéologies, d’autre part[38]. Ce dernier sujet, d’ailleurs, a donné lieu à de nombreux travaux au milieu des années soixante-dix, dont l’ouvrage théorique de Fernand Dumont, Les idéologies, un groupe de discussion sur les rapports entre idéologie et langage, animé à l’UQAM par Jean-Guy Meunier, une équipe de recherche sur la théorie de l’analyse des idéologies mise sur pied par Claude Savary à Trois-Rivières en 1975, ainsi que diverses entreprises d’ordre sociologique ou historique consacrées à l’étude des idéologies au Québec[39].

La question nationale, saillante à ce moment-là, fut aussi pour beaucoup dans ce tournant sociopolitique de l’activité philosophique au Québec. Dès son congrès de fondation en mai 1974, la Société de philosophie du Québec donnait en assemblée générale « son entier appui à la lutte entreprise par le Mouvement du Québec français pour faire de la langue française au Québec la langue officielle de l’État, la langue d’enseignement et la langue de travail ». Le premier geste officiel de la SPQ, dans la foulée, fut de déposer dès le mois suivant un mémoire à la Commission parlementaire qui étudiait le Projet de loi 22 du gouvernement libéral sur la langue officielle[40]. La SPQ y reprochait à la loi ainsi annoncée de ne pas pouvoir neutraliser suffisamment les « forces d’anglicisation » et de ne favoriser que très peu les « forces de francisation ». La question nationale, néanmoins, ne fit pas l’objet de travaux théoriques d’envergure en philosophie proprement dite dans les années qui nous occupent. Bien qu’ils aient eu tous les deux une dimension philosophique évidente, le livre de Léon Dion, Nationalismes et politique au Québec, et celui de Gilles Bourque, L’État capitaliste et la question nationale, étaient respectivement d’un politicologue et d’un sociologue[41]. Du côté des philosophes, l’intérêt pour la « nation » se traduisit surtout dans le monde académique par des recherches et des considérations nouvelles sur l’histoire de la philosophie au Québec. Yvan Lamonde venait de publier en 1972 son Historiographie de la philosophie au Québec, qu’il fit suivre de nombreux travaux dans le domaine, et Roland Houde fit paraître en 1976 Pour l’histoire de la philosophie au Québec, qui devint un peu plus tard Histoire et philosophie au Québec[42]. Entre les deux eut lieu à Trois-Rivières, en mars 1975, le premier colloque interdisciplinaire de la Société de philosophie du Québec, sous le titre « Histoire de la philosophie au Québec 1800-1950 » avec la participation, entre autres, de Fernand Dumont, Gilles Bourque, Jean-Paul Brodeur, Roland Houde, Yvan Lamonde, Louise Marcil-Lacoste et Claude Savary[43].

Ce champ de l’histoire de la philosophie au Québec constitue pour notre propos un cas spécialement intéressant en ceci que l’écart des générations a pris là des allures plus conflictuelles qu’ailleurs, donnant lieu à une sorte de querelle des Anciens et des Modernes. Ou, plus exactement, de l’Ancien et des Modernes. Il y avait d’un côté Roland Houde, professeur à l’Université de Montréal de 1963 à 1977, puis à l’Université du Québec à Trois-Rivières jusqu’à sa retraite en 1988, et de l’autre, des chercheurs plus jeunes — des trentenaires à l’époque — qui avaient été ses étudiants dans les années soixante, Jean-Paul Brodeur et Yvan Lamonde en particulier. La querelle s’exprima publiquement dans un échange — assez pittoresque, ma foi — où les attaques étaient quelquefois virulentes[44]. L’intensité même de ces passes d’armes révèle, me semble-t-il, que l’histoire de la pensée au Québec fut alors comme un point focal dans les préoccupations des philosophes. Un examen plus poussé serait requis pour mieux comprendre les enjeux de cette polémique, mais une chose est claire : il s’agissait justement, dans certains au moins des écrits en question, de prendre la mesure de cette rupture intellectuelle qui était en train de se produire au Québec[45].

Outre la religion, la société et l’histoire locale de la philosophie, un autre sujet d’intérêt qui retint de façon saillante l’attention des philosophes québécois dans les années 1973-1977 fut le langage. Cela, naturellement, était au coeur de l’ouverture à la philosophie analytique qui se manifesta dans ces années-là, j’y reviendrai à la section suivante. Mais même là où la philosophie analytique n’occupait pas grand place, le langage et le discours furent de notable façon des objets de préoccupation pour les philosophes[46]. Ainsi, le rapport de la Coordination provinciale intitulé La philosophie dans l’enseignement collégial, dont j’ai déjà parlé, après avoir repéré trois courants principaux dans la philosophie du moment, le courant « humaniste », le courant « freudo-marxiste » et le courant « épistémologique », voyait, en reprenant une formule de Paul Ricoeur, « le plan du langage et du discours » comme le « terrain commun » des « philosophies actuellement vivantes », qu’il s’agisse de la phénoménologie, de l’herméneutique, du matérialisme dialectique, du structuralisme ou de la philosophie analytique, et proposait d’assigner comme objectif général à l’enseignement collégial de la philosophie « l’interprétation et la critique des pratiques discursives qui entourent l’étudiant »[47]. Au sujet de la période qui nous intéresse, justement, Jean-Claude Simard écrit que « [l’]insistance extrême du structuralisme sur le langage a contribué à asseoir vigoureusement cette thématique au Québec »[48]. Mentionnons dans cette veine le livre de Ghislain Charron, Du langage (1972), consacré à Merleau-Ponty et au linguiste André Martinet, celui de Claude Lévesque, L’étrangeté du texte (1976), sur Nietzsche, Freud, Blanchot et Derrida, celui de Raymond Montpetit, Comment parler de la littérature (1976), qui discute Ricoeur, Barthes, Todorov, Deleuze et Kristeva, entre autres, de même que les recherches de Guy Bouchard sur la sémiologie et la rhétorique[49]. Et les travaux sur les idéologies dont j’ai déjà parlé mettaient aussi l’accent sur l’analyse du discours et sur les façons de la théoriser. Le cas de Jean-Guy Meunier est particulièrement révélateur à cet égard : parti d’une réflexion sur le matérialisme du jeune Marx, il en vint à s’intéresser aux langages des idéologies et mit en branle dans les années soixante-dix une longue série de recherches sur l’analyse de textes assistée par ordinateur, un domaine dont il fut un pionnier à l’échelle internationale et qu’il continua toute sa vie d’explorer et de baliser[50].

L’introduction de la philosophie analytique

Venu d’autres quartiers, donc, et renforcé au Québec par l’actualité de la question linguistique, l’intérêt pour la philosophie du langage favorisa grandement l’ouverture nouvelle à la philosophie analytique, qui fut alors le fait de quelques jeunes chercheurs[51]. Dans un texte de 1998 sur la philosophie analytique au Québec, Mathieu Marion écrivait ceci :

Au Québec, c’est Jean-Paul Brodeur […] qui fut le premier à s’intéresser sérieusement à la philosophie analytique et à l’enseigner, lorsqu’il était professeur à l’Université du Québec à Montréal dans les années soixante-dix. Son article de 1971 dans Dialogue, « Faits, phrases et propositions », est fort probablement le premier article de philosophie analytique québécois […]. L’ouvrage de Georges Legault, La structure performative du langage juridique (Legault 1977), inspiré des travaux de Austin, est pour sa part le premier livre de philosophie analytique[52].

L’année 1977 fut celle de l’arrivée à l’Université du Québec à Trois-Rivières du logicien belge Daniel Vanderveken, qui devint vite, comme Marion le signale, un joueur de premier plan dans l’implantation de la philosophie analytique chez les Québécois de langue française[53]. Mais le terreau, déjà, était favorable, et les années 1973-1977 marquèrent, là aussi, un tournant décisif ; c’est ce qui rendit possible l’embauche d’un Vanderveken. À l’initiative de Claude Savary, le philosophe français Jacques Bouveresse, lui-même pionnier de l’introduction de la philosophie analytique en France, avait été professeur invité à Trois-Rivières en 1976. Nicolas Kaufmann, qui « introduisit au Québec la philosophie de l’action », selon l’expression de Marion, fut embauché à l’UQTR en 1975 après avoir enseigné au Cégep de Saint-Laurent. Et j’avais moi-même, à ma première année à Trois-Rivières en 1974-1975, donné un séminaire de maîtrise sur les théories de la référence chez Frege, Russell, Wittgenstein, Carnap et Strawson. Le jésuite Gilles Lane, en outre, qui a été professeur à l’UQTR jusqu’en 1974, avait publié aux Éditions du Seuil une traduction française de How to Do Things with Words de John Austin, accompagnée d’une introduction et de notes de son cru[54].

Du côté de l’Université du Québec à Montréal, Jean-Paul Brodeur (dont le mémoire de maîtrise portait sur Wittgenstein) n’était pas seul à s’inspirer de la philosophie analytique. Normand Lacharité, qui avait en bonne partie consacré sa thèse à Rudolf Carnap, s’était joint à l’équipe de l’UQAM en 1970 après avoir enseigné à l’UQTR pendant un an ; il approfondissait alors les rapports entre l’analyse logique à la Carnap et la pensée d’un Michel Foucault[55]. Arrivé à l’UQAM en 1971, Robert Nadeau, dont la thèse, dirigée par Paul Ricoeur, portait sur la philosophie du langage de Cassirer, se tourna vite vers l’épistémologie de Kuhn, puis celle de Popper[56]. Et Jean-Guy Meunier rapportait d’un stage à l’Université de Berkeley au début des années soixante-dix, un intérêt pour la sémantique en général, celle de Tarski en particulier.

L’Université de Montréal embaucha en 1973 Yvon Gauthier qui, à partir d’un doctorat sur Hegel, à Heidelberg, sous la direction de Hans-Georg Gadamer, scrutait maintenant de façon originale les fondements des mathématiques et de la logique. Alors dans la trentaine, il publia un article à ce sujet dans le premier numéro de Philosophiques, en 1974, ainsi qu’un livre en 1976 et fut pour beaucoup dans l’engouement nouveau de tout un groupe d’étudiants pour la logique formelle[57]. Son collègue, le Français Jacques Poulain — alors dans la trentaine lui aussi — ne peut être classé comme un philosophe analytique, certes (sa pensée s’inspirait notamment de l’« anthropologie philosophique » du penseur allemand Arnold Gehlen), mais il s’intéressait fort à Wittgenstein et à la philosophie analytique du langage[58].

À l’Université de Sherbrooke aussi, la philosophie analytique faisait son entrée dans les années soixante-dix avec Jacques Plamondon, surtout, détenteur d’un doctorat de l’Université d’Aix-Marseille sur Wittgenstein, et Maurice Gagnon, dans le domaine de l’épistémologie[59]. Je me souviens d’avoir fait quelques fois le trajet Montréal-Sherbrooke en 1971 en compagnie de Jean-Paul Brodeur et de Normand Lacharité pour assister au séminaire de philosophie des mathématiques qu’y donnait à titre de professeur invité Gilles-Gaston Granger, un autre des pionniers de la philosophie analytique en France[60].

En ce qui me concerne, si je puis ajouter un témoignage à caractère personnel, j’ai été alerté à la philosophie analytique par Alan Montefiore, dans le cadre du groupe de discussion sur la philosophie et les relations interpersonnelles dont j’ai parlé ci-dessus. Préoccupé par la question d’une éthique sans Dieu, j’y avais d’abord présenté l’esquisse d’un texte sur la justification morale. Montefiore me fit remarquer, avec la diplomatie et la gentillesse qui le caractérisaient, que d’autres, bien avant, avaient écrit là-dessus de façon élaborée et il me fournit une bibliographie des travaux pertinents de G. E. Moore, Charles Stevenson, Richard Hare et compagnie. La première lecture que je fis dans sa liste, celle de The Language of Morals de Hare, fut un choc : que ne m’avait-on parlé de ce type d’approche avant ?[61] Cela me conduisit à me plonger dans les autres titres, et la version finale de mon texte est ponctuée de références à Hare, Stevenson, Searle, Carnap et d’autres autant qu’à Auguste Comte, Sartre et Benveniste[62]. Je publiai, en 1973 aussi, un article en français sur Hare dans le Canadian Journal of Philosophy[63].

L’intérêt pour la philosophie analytique prit de l’ampleur dans les années quatre-vingt avec un dynamique groupe de jeunes chercheurs, les Daniel Laurier, François Lepage, Michel Seymour à l’Université de Montréal, Serge Robert et François Latraverse à l’UQAM, Renée Bilodeau et François Tournier à l’Université Laval, Jean Leroux et Mathieu Marion à l’Université d’Ottawa, Georges Legault à l’Université de Sherbrooke, Richard Vallée à l’Université de Moncton et d’autres encore, si bien qu’une section « PSPL » (pour « Philosophie des sciences, philosophie du langage ») occupa une part significative des congrès de la Société de philosophie du Québec, de 1981 à 1986. Mais le véritable tournant s’était pris dans les années soixante-dix, entre 1973 notamment (l’arrivée d’Yvon Gauthier à l’Université de Montréal) et 1977 (celle de Daniel Vanderveken à l’UQTR).

Culture et langage (1973)

Je voudrais pour finir illustrer mon propos par un bref examen d’une publication en particulier, qui tranchait avec ce qui se faisait jusque-là en philosophie au Québec : le recueil Culture et langage, paru en 1973 sous la direction de Jean-Paul Brodeur et Georges Leroux et auquel j’ai aussi participé[64]. Avec ses dix chapitres, l’ouvrage était le résultat d’une entreprise collective plutôt qu’un assemblage aléatoire d’articles indépendants. Le point de départ en avait été un séminaire de philosophie tenu à l’UQAM en 1970-1971 sur l’analyse philosophique de la culture, et d’autres collaborateurs se sont par la suite associés à l’entreprise à l’invitation des codirecteurs. Diverses rencontres eurent lieu pour préparer le projet, dont un atelier d’une journée dans un chalet des Laurentides à l’été 1972, où furent discutés quelques-uns des textes. Tous les participants appartenaient sensiblement à la même génération : aucun n’avait atteint la quarantaine au moment de la publication, et la plupart avaient moins de 35 ans. Six des dix auteurs étaient en poste à l’UQAM : Jean-Paul Brodeur, Georges Leroux, Normand Lacharité, Jean-Guy Meunier, Robert Nadeau et Marcel Rafie (ce dernier en sociologie) ; un autre était à l’Université de Montréal : Maurice Lagueux ; il y avait deux professeurs du Collège de Maisonneuve : Michel Dufour et Robert Hébert ; quant à moi, je travaillais à l’époque à mon doctorat en études médiévales[65]. Tous, en tout cas, vivaient consciemment quelque chose comme une rupture avec le passé philosophique du Québec. Luc Brisson ne s’y est pas trompé dans son compte rendu de l’ouvrage : au Québec, écrivait-il, « la production philosophique [écrite] ne s’est pratiquement pas ressentie de la rupture culturelle des années 60 », mais « ce recueil tranche radicalement, dans son ensemble […] »[66]. Ce jugement rejoint mon diagnostic : avec ce livre, mais avec plusieurs autres aussi, l’année 1973 marque un changement notable dans la publication philosophique au Québec.

La nouveauté des perspectives dans Culture et langage s’exprimait dans les sujets traités comme dans la façon de les aborder. La deuxième de couverture explique que l’entreprise visait à faire voir par des contributions théoriques, comme par des analyses plus ponctuelles, le lien étroit qui unit en principe l’épistémologie et la théorie de la culture. Des trois thèmes que j’ai identifiés ci-dessus comme ayant été particulièrement saillants au milieu des années soixante-dix, la question religieuse, il est vrai, n’est pas directement abordée dans l’ouvrage. Montefiore, pourtant, a bien vu dans son étude critique que le marxisme, qui y est très présent, allait de pair dans ce contexte avec le « rejet de l’Église catholique traditionnelle »[67]. Marx et Althusser, de fait, sont, d’après l’index, les auteurs les plus cités dans le livre, et quelques chapitres adoptent résolument la perspective marxiste, ceux de Jean-Guy Meunier, de Michel Dufour et de Marcel Rafie, en particulier[68]. D’autre part, la volonté d’une coupure avec la « métaphysique » est explicite dans le chapitre de Georges Leroux et dans le mien. Or je tenais quant à moi l’approche théologique pour une variante de ce que j’appelais alors « métaphysique », et Leroux voyait le geste constitutif de la Métaphysique (qu’il écrivait avec une majuscule) dans la prétention de trouver un fondement inébranlable à des oppositions comme celle de la justice et de la violence, ou de la force et de la volonté, une caractérisation qui s’applique bien à la dogmatique religieuse traditionnelle[69].

Le souci d’une philosophie socialement pertinente, par ailleurs, saute aux yeux dans le livre. La présence du marxisme, évidemment, en est révélatrice, même là où il fait l’objet d’une discussion critique, comme dans l’article de Robert Nadeau, consacré au concept de mentalité chez l’historien-sociologue Gilles Bourque, et dans celui de Maurice Lagueux, qui s’en prend à l’usage althussérien de la distinction entre science et idéologie[70]. Mais les contributions, en particulier, de Georges Leroux, de Normand Lacharité et de Jean-Paul Brodeur, qui ne se réclament guère du marxisme, cherchaient elles aussi des manières pour la philosophie d’intervenir dans la vie sociale par une réflexion critique sur la culture environnante. Leroux visait à croiser son intérêt pour les concepts de volonté et de violence avec « un effort pour penser […] ce que signifie pour la philosophie la tâche de critique de la culture qu’elle s’est toujours assignée »[71]. Lacharité portait attention à ce qu’il appelait « l’information événementielle » dans les médias et sa place dans « l’effort pour connaître et comprendre notre culture »[72]. Et Brodeur s’inquiétait, à travers des analyses et des exemples précis, d’une « dislocation » possible de la culture par l’accumulation de recherches et de textes théoriques que leur surabondance même empêche de rejoindre « l’ensemble des citoyens »[73].

L’intérêt pour le langage et le discours est tout aussi frappant dans le recueil. La deuxième de couverture annonce d’emblée que la rencontre projetée entre épistémologie et critique de la culture s’opère « à l’occasion d’un même objet, qui est reconnu comme langage ». Et Brodeur renchérit dans son introduction : « […] il est au moins un trait que ces textes ont en commun et qui est d’avoir pour objet explicite plutôt des discours que des choses »[74]. Les discussions du marxisme, notamment, par Meunier, Nadeau, Dufour, Lagueux et Rafie, concernent en bonne partie le discours des idéologies et celui dans lequel on les analyse ou on les théorise. Robert Nadeau est explicite : « Il faut donc concevoir la pratique idéologique comme un certain type de pratique discursive »[75]. Robert Hébert, lui, réfléchit au discours sur l’échec et au vocabulaire qui le caractérise[76]. Brodeur scrute ce qu’il appelle un « objet-texte » auquel doit s’appliquer la grille d’analyse qu’il veut mettre en place[77]. Lacharité se penche sur les médias à partir d’une notion d’information qu’il définit ainsi dès la première phrase de son chapitre : « Entendons ici par « information » l’ensemble des discours qui énoncent des faits ou des données »[78]. Et mon propre article propose de caractériser la métaphysique par un certain type de fonctionnement discursif, « une utilisation explicative et normative de noms abstraits dont la référence est comprise sur le modèle de celle des noms concrets »[79].

Aucun des textes n’appartient vraiment à ce que l’on peut appeler la « philosophie analytique ». Marx et Althusser mis à part, Bachelard, Foucault, Merleau-Ponty et Hegel sont les philosophes les plus cités dans le livre, un écho évident de la formation que nous avions reçue. Montefiore souligne néanmoins à juste titre dans son étude critique qu’environ la moitié des auteurs avaient quelque « expérience de travail en philosophie analytique » et que cela marque leurs contributions de diverses façons[80]. L’article de Lagueux lui paraît être celui avec lequel « la plupart des philosophes analytiques de langue anglaise se sentiront le plus en terrain familier », en ceci qu’il « soumet toute la terminologie de la distinction entre science et idéologie à un examen critique, sceptique et, pourrait-on dire, pragmatique »[81]. Mais l’index signale aussi des mentions de Ayer, Carnap, Goodman, Hare, Kuhn, Popper, Russell, Sellars et Wittgenstein, concentrées surtout dans mon propre texte et dans celui de Brodeur. Ce dernier, du reste, n’hésitait pas à recourir à l’occasion à des modes d’exposition typiques de la philosophie analytique[82]. Culture et langage, de la sorte, est tout à fait révélateur du stade inchoatif où en était ce type de philosophie dans le Québec de langue française en 1973 : encore très marginale, la philosophie analytique était néanmoins bel et bien présente dans l’élan d’un « tournant linguistique » que plusieurs d’entre nous avions pris sous l’impulsion originale de Merleau-Ponty, de Foucault et de ce que l’on appelait alors « le structuralisme français ».

Conclusion

Culture et langage n’eut guère par son contenu un impact significatif sur les travaux philosophiques ultérieurs, il faut bien le reconnaître, et ne figure certainement pas en bonne position dans les palmarès de citations, comme celui de Google Scholar. Cela vaut, je le crains, pour la plupart des ouvrages et des articles que j’ai cités ici. Mais cette période d’effervescence, au milieu des années soixante-dix, n’en marque pas moins un changement radical en philosophie au Québec. Il est vrai que tout ne fut pas homogène dans ce qui l’a précédée. Il y avait eu depuis longtemps des voix discordantes par rapport au thomisme d’école qui domina chez nous l’enseignement de la discipline depuis le début du xxe siècle au moins. On pense au scotisme d’Éphrem Longpré dès les années vingt[83] ou à celui d’André Dagenais plus tard[84], aux essais dissidents de François Hertel à partir des années trente et quarante[85] ou au spiritualisme à saveur existentielle de Jacques Lavigne dans son livre de 1953, L’inquiétude humaine, et dans ses travaux ultérieurs[86]. Et les années soixante, bien sûr, virent d’importantes transformations en philosophie, à l’Université de Montréal d’abord, qu’il y aurait lieu d’examiner de plus près[87]. Mais la coupure avec le passé s’est manifestée d’une façon nouvelle dans les années dont j’ai parlé ici. C’est le milieu philosophique dans son ensemble qui a été touché en même temps que ses institutions, ses modes de discussion et ses façons de s’exprimer publiquement par la publication, par les congrès et par les colloques. Et l’effet en fut durable. La Société de philosophie du Québec et la revue Philosophiques, par exemple, toutes les deux créées en 1974, jouent depuis lors un rôle majeur dans la vie philosophique locale, et plusieurs des trentenaires qui ont commencé à publier vers le même moment ont eu par la suite un impact significatif dans le milieu.