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“Poets are the unacknowledged legislators of the world”

P. B. Shelley, A Defence of Poetry

Jacques Monfrin (1964), lorsqu’il écrit un article sur l’humanisme et la traduction au Moyen Âge, affirme que les traductions des textes formant le Corpus Iuris Civilis[1] réalisées en France au xiiie siècle n’ont jamais fait l’objet d’une étude sérieuse. Cette affirmation est encore valide de nos jours. Pourtant, tous ces textes ont été traduits pour la première fois entre les xiiie et xive siècles. Ainsi, on connaît l’existence d’une traduction anonyme des Novelles appelée Authentiques qui remonterait à la fin du xiiie siècle. Cette traduction est rédigée en prose et l’on en possède deux manuscrits[2]. Il existe au moins une traduction en prose du Codex, nommée Code de Justinien et l’on en a recensé dix manuscrits[3]. La traduction du Digeste est connue sous le nom de La vielle Digeste ou Digeste vielle de Justinien en français ; elle est rédigée en prose, elle comprend 24 livres et son auteur est inconnu. Il en existe trois manuscrits complets et un fragmentaire[4]. Les Institutes, texte juridique destiné à l’enseignement, ont été traduites en français à deux reprises au cours du xiiie siècle. La première version daterait des années 1220 ou 1230 et serait probablement la plus ancienne traduction d’un des textes du Corpus Iuris Civilis. Le traducteur est anonyme, le texte est en prose et la traduction ne contient ni prologue, ni épilogue. Si l’on se fie au nombre de manuscrits, au total 27, qui nous sont parvenus ou dont l’existence nous est connue, il semblerait que cette traduction ait joui d’une diffusion et d’une popularité importantes[5].

La seconde version des Institutes est attribuée à Richard d’Annebaut et fut terminée en 1280. Elle est rédigée en vers et possède un prologue de 84 vers et un épilogue de 40 vers vraisemblablement écrits par le traducteur lui-même. Cette traduction n’a jamais fait l’objet d’une étude sérieuse. Nous souhaitons ainsi, grâce à cet article, remédier en partie à ce désintéressement. En ce sens, il débute en situant l’auteur de cette traduction versifiée, il se poursuit par une analyse des propos tenus par D’Annebaut dans son prologue et son épilogue, et il se termine par un examen des raisons probables de la versification de cet écrit de droit savant.

1. L’auteur des Institutes en vers français

La traduction en vers français des Institutes de Justinien n’a jamais fait l’objet d’une étude approfondie. On ne lui a consacré que quelques mentions ou notices au cours des siècles. Traitons donc d’abord de la question de l’auteur de cette traduction. Au folio 215 du manuscrit 4477.2, il dévoile son nom et la date d’achèvement de son oeuvre dans un épilogue de 40 vers qui commence ainsi :

Mil ans CC IIII fois vingt

Apres que Jhesus Crist vint

En terre pour humain lignage

Pour rendre nous nostre heritage.

C’est le regne de paradis

Que Adam nous tolly jadis

Qui de mauvais venin est yvre.

Mis Richard dourbault cest livre

En romans, au mieulx qu’il sault.

Sy savoir il bien et pensot[6]

Nous avons peu d’information sur la vie du traducteur des Institutes en vers français. Le nom de Richard d’Annebaut (Onebault, Olnebault, Onnebault, Enebaud) a été accepté à cause de l’existence d’une famille de ce nom. Cette dernière s’éteignit au xvie siècle avec la mort de Magdelaine d’Annebaut – épouse de Jacques de Silly – en 1558. Selon Gervais de la Rue, ce poète aurait étudié principalement le droit civil. Le traducteur nous indique dans son prologue qu’il a rendu le texte des Institutes en ancien français pour un certain Bertrand d’Eschalfepié (originaire de la Gascogne) dont l’instruction lui avait été confiée. Notons qu’à l’exception de la mention qu’en fait Richard d’Annebaut dans son prologue, nous n’avons aucune information à propos de son élève. Aux vers 21 à 25, le traducteur explique :

A commencier ceste besoigne

Ne met ung enfant de gascogne

Qui m’est ballie a introduyre

Et a ensaigner et a duyre

Et a tenir lay bien soubz pie.

Bertran a nom Deschalphepie

Frere est Raymont qui les se veut.

Selon Houard (1780-1782 : 49), Tardiff (1977 : VI) et Froland[7], Richard d’Annebaut aurait également mis en vers français le Grand coutumier de Normandie[8], texte qui, selon Gervais de la Rue (1834 : 184-185), est souvent jumelé aux Institutes en vers français. Selon Tardiff (1977 : VI), il existerait un manuscrit portant comme nom d’auteur Bertrand de Chalphepie – probablement le même que Bertrand d’Eschalphepié, élève de Richard d’Annebaut – alors que selon P. Viollet (1903 : 111-112) et Gervais de la Rue (1834 : 222-224), le traducteur du Grand coutumier serait un certain Guillaume Caulph ou Guillaume Chapu.

Afin de comprendre comment la traduction en vers français du Grand coutumier a pu être attribuée à trois auteurs différents, dont un est notre traducteur des Institutes, il faut remonter à l’édition qu’en a faite David Houard (1780-1782 : 49 sq.) à la fin du xviiie siècle. Cet auteur explique qu’il édite un manuscrit qui lui a été fourni par le marquis de Paulny[9]. Ce manuscrit ne contient pas de prologue[10], mais à la fin de la traduction on y trouve un épilogue de 67 vers qui fournit en ces termes des indices concernant l’auteur de la traduction :

Qui mon nom veult appercevoir

Par aguille, & pour me voir

Le sçaura, & le sournom sache

Cil y met C. A. U. P. H.[11]

Houard indique qu’il connaît l’existence d’un autre manuscrit du Grand coutumier en vers français qui aurait appartenu à l’abbé Flavier et qui aurait passé, à la mort de ce dernier, aux mains du libraire Lallement à Rouen. Ce manuscrit contient un prologue qui donne comme nom d’auteur Richard Dourbault :

Mil deux cens quatre fois vingt

Après ce que Jesus-Christ vint

En terre pour humain lignage

Pour rendre nous son héritage

Et nous donner le Paradis

Qu’Adam nous tollit jadis

Quand de mauvais venin fut yvre

Mit Richard Dourbault ce livre

En rimes en mieux qu’il put

Pour commun et propre salut[12].

Houard explique la présence de ce prologue dans le manuscrit du libraire Lallement en formulant l’hypothèse que le manuscrit qui contient les initiales C.A.U.P.H. pré-daterait celui du libraire Lallement et que le traducteur, vu la popularité et la bonne réception de son oeuvre, aurait décidé, plus tard, d’indiquer son nom, Richard Dourbault, dans un autre manuscrit. Notons que Houard n’avance aucune preuve vérifiant cette affirmation qui nous semble pour le moins farfelue. Selon Paul Viollet (1903 : 112), le manuscrit dont fait mention Houard, est conservé à la British Library sous le numéro Harl. 4477. Le passage faisant mention de Richard Dourbault appartiendrait à la traduction en vers des Institutes et non pas au Grand coutumier.

Pour sa part, Joseph-Ernest Tardiff (1977 : VI), dans son ouvrage sur les coutumiers de Normandie, mentionne l’existence de trois manuscrits du Grand coutumier en vers français. Le premier, dont il ne donne ni la provenance ni la collection à laquelle il appartiendrait, aurait pour traducteur Richard Dourbault et daterait de 1280. Le second[13] porterait les initiales : C.AU.P.H. et Gervais de la Rue l’aurait attribué à un certain Guillaume Cauph. Le dernier manuscrit dont Tardiff fait mention aurait appartenu à la collection de Foucault[14] et l’auteur en serait Bertrand de Calphepié[15]. Tardiff ne fournit aucune explication ou hypothèse afin d’expliquer les noms d’auteurs différents dans les trois manuscrits qu’il mentionne.

Selon Gervais de la Rue et Paul Viollet, la traduction en vers français du Grand coutumier de Normandie a été faussement attribuée à Richard d’Annebaut. La cause de cette erreur réside dans le fait que la traduction versifiée des Institutes est habituellement incluse dans les manuscrits contenant la version en vers du Grand Coutumier. Selon P. Viollet (1903 : 41-190 (111-112)), Froland et Hoüard (1780-1782 : 49) auraient connu un manuscrit aujourd’hui conservé à la British Library (Harley 4477) qui contenait deux textes : le Grand Coutumier en vers français (Harley 4477.1 : folios 4-69) et les Institutes en vers français (Harley 4477.2 : folios 70-215). Ces auteurs n’auraient pas réalisé que ce manuscrit contenait deux traductions d’auteurs différents. Ils auraient ainsi pris l’épilogue des Institutes comme appartenant au Grand Coutumier.

Gervais de la Rue (1834 : 186-187), dans son ouvrage sur les trouvères, avance que les manuscrits contenant la traduction en vers français du Grand Coutumier sont habituellement jumelés à la version en vers français des Institutes. Nous avons donc vérifié cette affirmation, afin de déterminer le nombre de manuscrits des Institutes qui nous sont parvenus et de vérifier si Olivier-Martin avait raison d’affirmer qu’un seul manuscrit de cette traduction nous est parvenu. L’on connaît l’existence de sept manuscrits du Grand Coutumier en vers français. Le premier est conservé à la Bibliothèque de l’Arsenal (2467, fol. 23-96 ; incomplet). Quatre autres manuscrits sont à la Bibliothèque nationale de France (fonds fr. 5330, fol. 2 ro et suivants ; fonds fr. 5335, fol. 1 ro et suivants ; fonds fr. 14548, fol. 22 ro et suivants ; fonds fr 5962, fol. 6 vo et suivants). Les deux derniers manuscrits sont la propriété de la British Library (Harl. 4477, fol. 4-69 et Harl. 4148, fol. 1-240). Nous avons effectué des vérifications dans les catalogues de la Bibliothèque nationale de France, dans celui de la Bibliothèque de l’Arsenal et dans le catalogue des manuscrits de la British Library. Les notices dans les catalogues français ne font aucune mention de la traduction en vers des Institutes. En ce qui concerne le catalogue de la British Library, par contre, on trouve au numéro 4477 les manuscrits suivants : le Grand coutumier de Normandie en vers français et les Institutes en vers français. La notice est rédigée en ces termes : « 4477.1 Coutume de Normandie, en vers, XV ; 4477.2 “Les 4 Livres d’institutes du Justinian en vers”. The Author seems to call himself Bertran de Chalphepie (probably the same as Chaulpié) a native of Gascony. Written on paper. This MS and No 4474-5 came from the Collection of Foulcault » ; le manuscrit 4148 ne semble contenir, selon la notice qui lui est consacrée, qu’une version de la Coutume de Normandie en vers français[16]. Ainsi, il semble qu’Olivier-Martin ait eu raison d’affirmer qu’un seul manuscrit des Institutes en vers français, conservé à la British Library[17], nous soit parvenu. Il n’existe donc qu’un seul manuscrit de cette traduction, Harley 4477.2, qui se trouve à la British Library, et un incunable imprimé en 1485 par Antoine Cayllaut à Paris et intitulé : C’est le livre des institutions des drois [Justiniani], appellé Institute, translaté de latim [sic] en français et corrigé en diligence par plusieurs docteurs et souverains légistes[18].

2. Le thème de la traduction

Nous analyserons maintenant le prologue et l’épilogue contenus dans la version rédigée par Richard d’Annebault ainsi que les vers dans l’épilogue du Grand coutumier de Normandie en vers français attribué à Guillaume Chapu qui fournissent les raisons de la versification de ce texte. Ces traductions datent toutes deux de la fin du xiiie siècle, sont rédigées en vers octosyllabiques et, selon nos recherches, elles sont, pour les xiiie et xive siècles, les deux seuls exemples où un traducteur a rendu un des textes du Corpus Iuris Civilis ou d’un coutumier rédigés initialement en prose latine en français versifié. Ainsi, leur intérêt réside non seulement dans la présentation qu’ils font de leur entreprise de traduction, mais encore dans le fait qu’ils sont les seuls cas de versification française d’un écrit juridique latin pour les xiiie et xive siècles.

Nous débuterons par une analyse des commentaires vraisemblablement rédigés par Richard d’Annebaut. Le prologue à la traduction en vers des Institutes est composé de 84 vers. Il est divisé en deux grandes parties qui contiennent plusieurs sous-thèmes. Le premier traite de la traduction (1-40) ; le second reprend, de façon simplifiée, le prooemium de Justinien à ses Institutes (vers 41-84[19]). Notons que Richard d’Annebaut semble avoir reproduit la structure et certains des propos tenus dans le prooemium. L’épilogue est composé de 40 vers. Le traducteur commence par donner son nom (vers 1-9), puis aborde la possibilité que l’on corrige sa traduction (10-22) et termine en expliquant à qui et en quoi sa traduction sera utile (23-40). Nous donnons ci-après le prologue et l’épilogue tels qu’il sont reproduits dans le manuscrit Harl. 4477.2, les folios 70-70v et le folio 215 :

 Prologue :

 Qui de rien ne se veult grever

 Il ne pourra pas achever

 Chose de quoy honneur li viengne

 Il est droit qu’a chacun soutengne

5 Que hom qui est plain de peresce

 N’aura ja los de grant prouesse

 Et qui voulontiers ne travaille

 Ja ne fera chose qui vaille

 Ne de quoy il soit honnoure

10 Jay par peresse demoure

 Trop longuement a commencer

 Institutes romancier

 Or ny mettray plus de delay

 Ore que jay propose lay

15 Que maintenant la main n’y mette

 Et que je ne m’en entremette

 Si les translateray en rime

 Ou consonant ou leonine

 Si ainsi Dieux m’en donne grace

20 De vivre tant que je parface.

 [A commencier ceste besoigne

 Ne met ung enfant de gascogne

 Qui m’est ballie a introduyre

 Et a ensaigner et a duyre

25 Et a tenir lay bien soubz pie.

 Bertran a nom Deschalphepie

 Frere est Raymont qui les se veut.

 Se il y veult garder suvent

 Il y pourra asses aprendre

30 Et plus legierement entendre

 Le latin quant il le verra

 Et trouver ce que il querra.

 Jay grant paour des envieux

 Qui sont mauvais et ennuyeux

35 Et de meffiance ne se faignent

 Qu’i ne me blasment et repraignent.

 Mais je pri les autres pour dieu

 Si je mespren en aucun lieu

 Que malvais louyer ne m’en rendent

40 Et que courtoisement l’amendent]

 Nous lison en Justinien

 Qui fu jadis bon crestien,

 Religieux et est prudomme

 Et fu empereur de rome,

45 Il vit que le droit citain

 De quoy usicent ly Romains

 Estoit confus et desordonne

 Et veult qu’il fust ramene

 Par lui a droite concordance.

50 Il commanda donc sans doubtance

 A tribunien le questor

 Qui des drois est grant doctor,

 Et a compaignons qu’il ot

 En quoy durement se fyot

55 Car bien les avoit esprouves

 Et a tous poins loyaulx trouves,

 Que pour lui tant se travaillassent

 Que tout le viel droit ramenassent

 A concordance et a droite ordre

60 Que nulz ne s’en peust remordre.

 Et des que il l’oult commande

 Oncques ny oult contremande

 Qu’il ne feissent ses requesces

 Ilz ordonnnerent les digestes

65 En cinquante livres les misrent.

 Maintenant au code se prindrent

 Des lois aux princes adrecier

 Ilz le firent sans perecier

 Car de bon cueur y entendirent

70 Et a Justinien rendirent

 Le code si bien ordonne

 Comme ne fu de mere ne

 Tant y sceust bien garde prendre

 Qui de rien les peust reprendre.

75 Quant Justinien oult le core

 Que droiz il se pourpensa lore

 Qu’il feroit Institutions

 Qui sont les introductions

 Et la voie des lois savoir.

80 Et lors commenchaye pour voir

 Institutes et le pauvist

 Et en quatre livres les mist

 Justinien en son vivant

 Et mist ce prologue devant.

 Épilogue :

 Mil ans CC IIII fois vingt

 Apres que Jhesus Crist vint

 En terre pour humain linage

 Pour rendre nous nostre heritage,

5 C’est le regne de paradis

 Que Adam nous toly jadis

 Qui de mauvais venin est yvre.

 Mist Richart dourbault cest livre

 En romans, au mieulx qu’il soult.

10 Sy savoir il bien et pensot

 Que aprins pouvoit avenir

 Qu’il ne luy convenist venir

 Entre les mains aux envieux

 Qui sont felons et ennuyeux

15 Et tost ennyiz en seront

 Pour ce que rien li [?]

 Mais il requiert par charite

 Ceulx qui ayment la verite

 Que la ou il fait a reprendre

20 Veuillent sy doulcement entendre

 Et sy courtoysement l’amendent

 Que villain loyer ne luy rendent

 Or ce que il a mis [?]

 Car tout vrayement il mist

25 Que il son bons a [?] gent

 Qui moult despandre grant argent

 A mis que les loys ayent aprendre

 Dont ilz puissent mestre en prendre

 Et quant des escolles vendront,

30 Du latin que il n’entendront

 S’yront au françois conseiller ;

 Sy lor convendra mains veiller

 Pour avoir en l’entention ;

 Et se ilz font collacion

35 Du françois contre le latin,

 Quant ilz le verront au matin

 Pour aller à l’escolle aprendre,

 Legierement pourront entendre

 Ce que les maistres lor diront,

40 Que tout en latin lor liront.

Nous regarderons, en premier lieu, les propos tenus par D’Annebaut dans son prologue. Nous voyons qu’aux vers 1 à 40 du prologue, il introduit son entreprise de traduction. Les neuf premiers vers sont constitués de remarques générales qui sont anodines. Dès les premiers vers, le lecteur est informé que celui qui évite de se « grever » (donner de la peine) ne finira pas ce qui doit lui apporter des honneurs (1-3). Dans le même ordre d’idées, le paresseux qui se refuse à travailler n’achèvera jamais un exploit lui apportant estime et respect (5-9).

Ces commentaires moralisateurs qui semblent innocents sont typiques des prologues médiévaux. Toutefois, le traducteur les applique et les ramène à un cas précis, c’est-à-dire à son entreprise de traduction. Ainsi, en mentionnant sa traduction et sa propre paresse (10-13), il se trouve à comparer et à associer implicitement sa traduction à « chose de quoy honneur li viengne » et à « chose qui vaille ». Les vers 1 à 13 pris dans leur ensemble laissent transparaître les prétentions du traducteur aux honneurs que sa traduction devrait lui apporter. Il associe ainsi la traduction à une prouesse. Notons que, bien que ce passage associe la traduction à un exercice difficile, il n’est fait aucune mention dans le prologue de l’opposition libre-littérale ou des diverses façons de rendre un écrit latin en langue vulgaire. Le traducteur poursuit son raisonnement en donnant le titre de l’écrit qu’il entend traduire en langue vulgaire, les Institutes, et déclare ensuite qu’il en fera une traduction versifiée (17-18, prologue). Nous discuterons de ces deux commentaires dans ce qui suit.

En indiquant clairement qu’il rend les Institutes en langue vulgaire, le traducteur renvoie le lecteur au texte d’autorité, c’est-à-dire à l’auctoritas latine. Dans le cas des traductions, le topos de la mise à jour représente une reconnaissance de l’autorité du texte de départ latin et une démonstration de l’humilité du traducteur. Il ne prétend pas produire un écrit original, ce qui s’inscrit dans la mentalité médiévale du recours à l’autorité : toute nouveauté devant se fonder sur un discours d’autorité, ce qui permet de garantir la validité et la véracité des propos et des raisonnements. Ce recours direct et spécifique à l’autorité du texte latin par le traducteur lui permet de légitimer sa traduction en vernaculaire.

Une autre facette du recours à l’autorité est que le traducteur présente son oeuvre comme ne devant être que le complément de l’auctoritas. Cet aspect de la mentalité médiévale est abordé aux vers 29 à 32 du prologue et aux vers 23 à 40 de l’épilogue. Le traducteur y indique clairement que sa traduction est un instrument pédagogique et didactique. Il spécifie aux vers 22 à 26 du prologue que sa version des Institutes doit servir à l’instruction d’un enfant qui lui a été confié. Il précise également qu’il espère que sa traduction facilitera l’apprentissage du latin à son pupille et lui permettra de le comprendre plus facilement (29-32, prologue). Dans le même ordre d’idées, D’Annebaut explique, dans son épilogue, que les étudiants pourront faire « collacion / Du francois contre le latin » (34-35), afin de saisir ce que les « maistres lor diront / Que tout en latin lor liront » (39-40). Il positionne ainsi sa traduction au service non seulement du texte original, mais encore de l’étudiant en indiquant qu’elle doit tenir lieu de texte d’appoint à l’écrit latin.

Notons qu’il n’est pas rare de trouver, dans les prologues ou épilogues, la thématique d’aide à la compréhension afin de justifier la traduction d’une oeuvre latine vers le vernaculaire. Ces propos du traducteur indiquent qu’il veut présenter sa version comme étant au service du texte latin et non pas comme devant se substituer ou ré-inventer l’auctoritas. D’Annebaut fait également référence à l’autorité du texte latin aux vers 17 à 22 de l’épilogue. Il demande à « ceux qui ayment la verite » (18) d’amender « courtoysement » (21) sa traduction si nécessaire, renvoyant ainsi le lecteur à l’original latin. Cette requête du traducteur fait partie des topoi médiévaux d’humilité du traducteur ou du compilateur. On trouve, par exemple, le même genre de commentaire dans les prologues d’écrits juridiques[20] qui ne sont pas à proprement parler des traductions. Le traducteur, par les propos qu’il tient, ne semble pas vouloir produire un texte de remplacement à l’original latin ; il positionne sa traduction comme texte d’accompagnement au texte de départ. Notons que déjà le traducteur dans son prologue transfère, possiblement de façon inconsciente, l’emphase de l’écrit latin vers la production en vernaculaire, en attirant l’attention sur son entreprise de traduction et de versification du texte. Ainsi, bien qu’il se positionne comme un intermédiaire entre le texte latin et son pupille, son acte de traduction des Institutes se trouve à mettre de l’avant ses propres choix de traduction et d’interprétation du texte. C’est donc sa traduction qui s’impose à son élève et non pas les Institutes latines de Justinien 1er. Ce glissement est tout particulièrement perceptible dans son choix de versifier l’écrit juridique. Nous examinerons donc les facteurs qui ont pu participer à la versification de ce texte juridique.

3. Et les causes de rimer sont…

Richard d’Annebaut ne dit pas pourquoi il entend versifier le texte. Il nous indique seulement par le jeu des vers 17-18 du prologue qu’il veut rendre le texte des Institutes en rime « ou consonant ou leonine[21] ». Il peut à première vue sembler étrange de soumettre un écrit juridique à la versification[22]. On voit mal, en effet, comment réconcilier la pensée analytique et rationnelle du droit avec la poésie. Ce rapprochement n’est pourtant pas si saugrenu. Déjà, durant l’Antiquité, ce lien entre droit et poésie était reconnu. Cicéron, par exemple, considérait que le discours poétique initie au civisme, qu’il est plaisant, harmonieux et infiniment persuasif. En ce sens, il se rapproche de la rhétorique. Rappelons en effet que Cicéron définit cette dernière, dans son sens large, comme étant l’art de persuader. Comme le mentionne d’ailleurs Goodrich (2001 : 143) :

The practice of law was hermeneutic in a strong sense and that means, in terms that may ring strangely in contemporary sensibilities, that law was a poetic art, a capture and play upon words, an attempt to convey in persuasive forms the bonds of nature and amity, of family, place and election, that make community and communication possible.

Ainsi, le droit dans l’Antiquité était compris comme une pratique rhétoricienne et herméneutique qui partage une certaine affinité avec l’art poétique, car le droit et la poésie sont tous deux un jeu de langage et sur le langage qui participe à la persuasion grâce à la beauté et à l’éloquence de leurs discours respectifs. Cet aspect de beauté de la langue versifiée sera d’ailleurs l’un des trois éléments repris par Guillaume Chapu dans son épilogue à sa traduction versifiée du Grand coutumier de Normandie. Analysons donc ce que le traducteur nous dit à propos de son oeuvre de versification.

 Les causes de rimer sont telles

 Du livre, cest affin que les

20 Advocats qui sont & seront,

 Qui volenté de scavoir ont

 Par ceur le Livre, & quil contient

 Len sachent plutost ; car on tient

 Que plus est bon a conchevoir,

25 François rimé que prose ; voir

 Qui de bon coeur s’en entremet,

 Une aultre cause en rimer met ;

 Car plus est bel rimé langage

 Que prose n’est, & pour cela je

30 Lay mis en rime leonine,

 Et cil qui lescripra, si ne

 Le mut en riens. Mais au regart

 A lorthographie, & se gart

 Que muanche aulcune ny face

35 Par escripture ; car a ce

 Peult en vos dis par escripvains,

 Estres reclamés pour cris vains,

 Et s’aulcun nentent bien à point,

 Ce livre, ou croy que faulx n’a point,

40 Au livre en latin ait recours,

 Là trouvera du droit le cours

 Une aultre cause me semout

 De rimer que je prise moult ;

 Car jen attent le guerdon

45 Davoir des prieres le don

 De ceulx qui le livre aimeront ;

Guillaume Chapu explique ici son choix de traduction selon un modèle tripartite qui se compose d’un aspect pratique, d’un aspect esthétique et d’un aspect spirituel. Du côté pratique, la versification représente un moyen mnémotechnique qui facilite la mémorisation du texte du Grand coutumier. Aux vers 19 à 25, le traducteur justifie la rime en expliquant que les avocats[23] qui souhaitent mémoriser l’ouvrage auront plus de facilité à le faire car le « françois rimé » est plus aisé à retenir que la prose. Ce genre de remarque sur les avantages mnémotechniques de la versification se trouve souvent dans les traductions en vers d’oeuvres en prose, car le vers de façon générale représente pour les médiévaux un moyen mnémotechnique non négligeable afin de retenir un écrit[24]. De plus, à l’époque où Chapu rédige ces vers, le droit féodal est encore fortement influencé par la parole, c’est-à-dire par la procédure orale. La procédure écrite du droit romano-canonique n’exerce qu’une légère influence sur le droit coutumier qui demeure dépendant de l’oralité[25]. Ainsi, les propos qu’il tient s’inscrivent dans la logique du droit féodal.

Nous avons déjà mentionné que Guillaume Chapu aborde dans son épilogue la question de l’esthétique du langage poétique. Il y explique que la langue versifiée est plus belle que la prose (28-30, épilogue G.c.) : « Car plus est bel rimé langage / Que prose n’est, & pour cela je / Lay mis en rime leonine. » Cette affirmation s’inscrit dans la tension existant au xiiie siècle entre la versification et la prose. D’ailleurs, on trouve souvent, dans les prologues ou les épilogues, des commentaires opposant les qualités de la prose à celles de la versification[26]. Ce qui différencie les propos tenus par Chapu, c’est qu’il applique le concept de beauté à un texte qui n’a pas comme but de plaire à son lecteur et qui est présenté, dans le prologue même, comme un outil de travail dédié aux avocats. Toutefois, sa traduction, lorsque utilisée par un plaideur, peut participer à convaincre et à persuader son public du bien-fondé de l’argumentation grâce à la beauté de la langue versifiée. On peut ici percevoir le jeu entre la langue poétique et celle du droit tel qu’il était perçu par Cicéron[27] et repris – de façon inconsciente peut-être – par Guillaume Chapu.

La dernière raison mise de l’avant, avons-nous dit, appartient à une thématique que l’on trouve souvent dans les traductions médiévales. Chapu demande aux lecteurs (42-45, épilogue G.c.) qui ont apprécié sa versification de prier pour son âme, ce qui est un topos dans les commentaires des traducteurs médiévaux. Toutefois, Guillaume Chapu le ré-interprète, car son raisonnement repose sur l’acte de versification du Grand coutumier Normand et non pas à sa traduction en langue vernaculaire. C’est ainsi le fait de traduire en vers qui semble lui faire croire qu’il mérite davantage les prières de ses lecteurs. Il s’approprie le topos et l’accorde avec son point principal, c’est-à-dire la supériorité des vers rimés sur la prose. Le mouvement de versification semble donc posséder, pour Guillaume Chapu, une valeur particulière l’autorisant à demander l’intervention de ses lecteurs auprès de Dieu.

Conclusion

Le but de cet article était de faire mieux connaître une traduction qui se démarque – par sa forme versifiée – des autres versions françaises du Corpus Iuris Civilis réalisée au xiiie siècle. Nous avons vu que Richard d’Annebaut ne donne aucune raison de rendre le texte latin en vers français, alors que Guillaume Chapu en fournit trois qui appartiennent toutes aux topoi médiévaux.

Si l’on se fie au propos qu’il tient, d’Annebaut, positionne sa traduction comme étant au service de l’original latin et comme devant servir d’aide pédagogique et didactique à l’enfant qui lui a été confié. De plus, dans son épilogue, il spécifie que ses lecteurs pourront utiliser sa traduction afin de comprendre l’écrit latin, inscrivant ainsi sa version comme texte d’accompagnement et non pas comme texte de remplacement à l’original latin. De la même façon, Chapu aux vers 38 à 42 de son épilogue renvoie le lecteur à l’auctoritas latine s’il ne comprend pas ou s’il soupçonne des fautes. Ainsi, D’Annebaut et Chapu disent vouloir se soumettre volontairement à l’autorité du texte de départ latin en le traduisant en français pour ceux qui éprouvent des difficultés à comprendre le latin

Nous ne saurons probablement jamais les raisons exactes qui ont poussé Richard d’Annebaut à traduire un texte de droit savant en vers français. Certes, l’entreprise de versification de Richard d’Annebaut lui a permis de faire entendre sa propre voix qui se démarque ainsi de celle de la version en prose, toutefois cette traduction restera toujours – de par sa versification d’un écrit de droit savant – un mystère et un cas d’espèce qui gagnerait à être mieux connue.