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C’est au mois de juin 2016 que s’est tenu le colloque « La mission dans tous ses états (xxe et xxie siècles). Circulations, rencontres, échanges et hybridités », dont le présent ouvrage est issu. Il est le premier volet d’une série de trois que s’est fixé le groupe international de recherche en histoire transnationale du catholicisme contemporaine (Transcath) qui vise à mettre de l’avant les circulations et les connexions transnationales dans l’espace catholique.

Catherine Foisy, Bruno Dumons et Christian Sorrel sont les directeurs de l’ouvrage. Foisy est spécialiste du christianisme au Québec et dans le monde contemporain et professeur agrégé au Département de sciences des religions de l’Université du Québec à Montréal. Dumons est directeur de recherche au CNRS et se spécialise dans les domaines de l’histoire sociale et politique, ainsi que l’histoire du religieux de la France contemporaine. Sorrel, quant à lui, est professeur d’histoire contemporaine à l’Université Lyon II et ses travaux se concentrent sur l’histoire religieuse contemporaine et l’histoire de la Savoie.

L’ouvrage comporte douze contributions divisées en trois parties de quatre textes. La première partie s’intitule « Entre adaptation, acculturation et indigénisation » et s’intéresse aux enjeux de l’adaptation, de l’acculturation et de l’indigénisation de l’Église ainsi qu’aux contours de la mission comme étant un lieu de rencontre interculturelle de personnes et d’idées. La deuxième partie, « De nouvelles formes de coopération internationale » s’attarde aux formes de coopérations missionnaires qui se mettent en place à partir des années 1950 jusqu’à aujourd’hui. La troisième partie, « Vers de nouvelles formes d’inculturation ? », met en lumière, à travers quatre études de cas, des transformations ayant eu lieu dans le champ missionnaire dans les années postconciliaires.

La première contribution est celle de Vincent Petit. L’historien offre une analyse de l’évolution et de l’adaptation de la liturgie missionnaire en Chine aux xixe et xxe siècles. Le paradigme liturgique passe d’un premier mouvement qui se traduit par la réaffirmation de l’Église romaine en tant qu’institution souveraine et unité sociale et culturelle à un deuxième mouvement qui exprime une conception plus collégiale et plus communautaire. De son côté, Olivier Sbire explore l’évolution de l’espace missionnaire coréen pour en démontrer le dynamisme et ce, malgré les stratégies peu productives du Saint-Siège pour ce pays. Sbire montre comment l’Église catholique, notamment en Corée du Sud, est passée d’une religion « ultra-minoritaire » à une confession solidement implantée. Alexandra de La Taille-Trétinville, professeure à l’Université de Los Andes de Santiago au Chili, aborde, quant à elle, les écrits personnels — la correspondance et le journal intime — de la première sainte chilienne, Thérèse des Andes (Juanita Fernández Solar), en y cherchant l’influence du monde missionnaire français. C’est par le contact de la culture française à travers les romans et les écrits spirituels que Thérèse des Andes trouve sa vocation et suit le chemin de Thérèse de Lisieux et Élisabeth de la Trinité. Paula Leonardi, professeure à l’Université d’État de Rio de Janeiro, analyse deux périodiques de la congrégation des Missionnaires de Notre-Dame de La Salette durant les premières décennies du xxe siècle. Leonardi aborde les ressemblances et les différences dans les représentations de la mission éducative évangélisatrice de la congrégation au Brésil et le mode d’endoctrinement à l’oeuvre dans les deux revues.

La deuxième partie s’ouvre avec l’article du théologien Gilles Routhier qui aborde les formes de coopération missionnaire qui se développent à la fin des années 1950 entre les Églises de l’Amérique du Nord, en particulier celle du Québec, et les Églises de l’Amérique latine. Il y traite notamment du modèle de coopération directe entre certains diocèses québécois et des diocèses de l’Amérique latine. L’historien Oliver Chatelan se penche sur la genèse du Comité épiscopal France-Amérique latine (CEFAL) de 1961 à 1963 afin d’en souligner les réalisations et les questionnements. Son analyse met en lumière la rationalisation de l’envoi des prêtres français vers l’Amérique latine notamment au niveau de la destination et de la formation. Caroline Sappia, de l’Université Catholique de Louvain, analyse les réunions épiscopales européennes d’aide à l’Amérique latine en 1965 et 1980. Elle y relève les difficultés, entre 1965 et 1973, dans la mise en place d’actions communes dans l’envoi de prêtres étrangers en Amérique latine. À partir de 1973 se met en place une meilleure coopération, même si s’instaurent également des tensions et de la méfiance. Christian Sorrel s’intéresse à la présence en France au xxie siècle des prêtres venus de pays étrangers. Sorrel présente d’abord les difficultés de nommer et de quantifier ce nouvel objet d’étude. Il soulève ensuite les questionnements que ce phénomène, qui représente 10 % du clergé français, pose sur la vocation, la culture et l’identité catholique.

La troisième partie de l’ouvrage débute avec l’article d’Agueda Bittencourt, de l’Université d’État de Campinas. Elle se concentre sur le mouvement dominicain français Économie et Humanisme dont l’objectif est la formation des cadres de l’élite catholique en Amérique du Sud afin de favoriser une participation active et décisive de leur part dans le champ politique. Bien reçu à Sao Paulo, le mouvement fait cependant face à des luttes de pouvoir entre différents groupes afin de déterminer le meilleur chemin à prendre pour le développement national d’après-guerre. Catherine Foisy s’attarde sur l’expérience de la Ruche de Kabylie, de 1938 à 1972, qui devient la Ruche d’Algérie dès 1963. Ce mouvement représente une opportunité idéale pour saisir les échanges entre les missionnaires féminines catholiques et les musulmans, ainsi que pour appréhender les rencontres interculturelles et interreligieuses dans l’espace missionnaire. Dans son chapitre, Maurice Demers, professeur à l’Université de Sherbrooke, cherche à comprendre l’engagement social et politique des missionnaires canadiens-français en Amérique latine. Il ressort de la rencontre entre les catholicismes latino-américain et québécois une conscientisation et une mobilisation pour les droits humains à partir des années 1960 qui a pour conséquence la mise en place d’actions concrètes au niveau gouvernemental. Enfin, Louis Audet-Gosselin analyse les transformations récentes des missions catholiques au Burkina Faso, en particulier celle fondée en 1999 par les Clercs de Saint-Viateur. La congrégation canadienne s’est trouvé un champ d’apostolat au sein de l’Église catholique burkinabé qui vient compenser son rapide déclin au Québec dans les années 1960. Pour s’établir dans ce pays d’Afrique, les Viatoriens ont adopté le statut d’ONG et ont modelé leurs activités sur les besoins humanitaires, le développement économique et le système éducatif masquant, du même coup, l’objectif d’évangélisation sous-jacent à la mission.

L’apport de cet ouvrage est de mettre de l’avant la richesse des pistes de réflexion sur les réseaux missionnaires transnationaux et les échanges interculturels. Il en ressort également un glissement des échanges de l’axe Nord-Sud vers de nouvelles mobilités du Sud vers le Nord et même du Sud vers le Sud. Il est donc aisé de constater, au fil des chapitres, la globalisation de la mission, et ce, même si sept des douze textes se concentrent sur l’Amérique latine. La majorité des auteurs adopte une approche historique, mais une place est néanmoins faite à la sociologie, aux sciences des religions et à la théologie, donnant à l’ouvrage une variété intéressante au niveau des analyses. Si l’agencement des textes pose parfois un défi dans la fluidité des transitions, l’ensemble dévoile bien la multiplicité des pistes de recherches lorsque la mission rencontre le prisme transnational. Pour finir, l’ouvrage ouvre la porte à d’éventuels projets de recherche qui promettent d’être tout aussi intéressants.