Comptes rendus

Linteau, Paul-André, Yves Frenette et Françoise Le Jeune, dir., Transposer la France. L’immigration française au Canada (1870-1914) (Montréal, Boréal, 2017), 416 p.[Record]

  • Serge Joyal

…more information

  • Serge Joyal
    Sénateur

Quelle part la France a-t-elle eue dans le vaste mouvement migratoire qui a marqué le développement du Canada à la fin du XIXe siècle ? L’ouvrage de collaboration que viennent de publier Paul-André Linteau, Yves Frenette et Françoise Le Jeune, tous historiens chevronnés, intitulé Transposer la France. L’immigration française au Canada (1870-1914), comble un hiatus important dans la trame de l’immigration française au Canada. Il couvre la période de 1870 à 1914 qui a vu 50 000 Français traverser l’Atlantique pour venir s’établir au pays. Près de la moitié de ce contingent cherchera à prendre racine dans les Prairies que les autorités politiques du nouveau Dominion souhaitaient peupler afin d’amortir les coûts faramineux du lien ferroviaire de l’Intercolonial, inauguré en 1886 pour donner corps à l’unité du nouveau pays. Le Canada s’étendait jusqu’au Pacifique depuis que la Colombie-Britannique avait rejoint la Confédération en 1871. Plus de dix millions d’immigrants allaient être recrutés dans les îles Britanniques ; les Italiens affluaient (huit millions) et des millions de migrants en provenance de l’Europe de l’Est, poussés par la pauvreté, venaient tenter leur chance dans un pays de cocagne. Il fallait aussi créer des marchés pour les produits manufacturés fabriqués en Ontario et au Québec, un objectif au coeur de la « National Policy » poursuivie par le gouvernement de John A. Macdonald. En vingt ans (1891 à 1911), la population de Winnipeg explose : elle passe de 20 000 à 150 000 personnes ; la population de la Saskatchewan est multipliée par dix et elle obtient le statut de province autonome, tout comme l’Alberta, en 1905 ! Le Canada ne pouvait non plus demeurer passif devant la poussée américaine vers l’Ouest : depuis le président James K. Polke (1845-1849), les Américains cherchaient à réaliser leur « Manifest Destiny » et lorgnaient aussi du côté de l’Ouest canadien. Les grands mouvements migratoires, de l’Europe vers l’Amérique, qui rejoignaient aussi le Brésil et l’Argentine, étaient sans précédent dans l’Histoire du monde. Dans cette histoire du peuplement du Canada à la fin du XIXe siècle, aucune étude sérieuse n’avait évalué l’impact de l’immigration en provenance de la France. Cependant, il n’y a pas de comparaison possible entre celle-ci et les autres contingents d’immigrants européens, vu son nombre plutôt restreint : tout au plus 25 000 immigrants français s’établirent au Québec et un nombre presque semblable ailleurs au pays, principalement dans les Prairies (18 000). Toutefois, le nouvel afflux migratoire de Français était le premier en réalité à survenir depuis la cession du Canada en 1763, puisque pendant les cent années suivantes à peine quelque 2600 Français étaient venus s’y établir, via l’Angleterre. Le gouvernement de Wilfrid Laurier faisait de l’immigration le fer de lance de sa politique de développement : « le XXe siècle sera celui du Canada », déclarait-il. Au Québec, les chefs nationalistes, Henri Bourassa en tête, dénonçaient l’anglicisation à outrance du pays par l’immigration, qu’ils voyaient comme un relent d’impérialisme britannique. Bourassa accusait Laurier de ne pas déployer tous les efforts pour accélérer l’immigration en provenance de France et réussir à maintenir l’équilibre démographique. Mais, en fait, le plus grand obstacle au recrutement d’immigrants français était le gouvernement français lui-même. La France s’opposait vertement à tout recrutement sur le sol français de candidat(e)s à l’immigration. Des lois assorties de lourdes pénalités défendaient l’affichage, la présence et le travail d’agents recruteurs, et les autorités contrôlaient strictement l’autorisation de sortie des Français à des fins d’immigration dans les ports du Havre, de Bordeaux ou de Biarritz. Les Français qui cherchaient à immigrer ne pouvaient déclarer leur intention d’établissement au Canada. …