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Introduction

Au Burkina Faso, l’agriculture et l’élevage ont été pendant longtemps considérés comme les principales sources d’exportation du pays. Mais à partir de 2009, l’or est devenu le premier produit d’exportation, plaçant ainsi le pays parmi les principaux producteurs d’or en Afrique (Arnaldi di Balme, L et Lanzano, C., 2013 ; Gilles, S., 2016). Selon les données de la Direction générale de l’économie et de la planification (DGEP, 2024), le Burkina Faso comptait, en 2023, 12 mines en production et 9 mines en développement, avec une production industrielle de 56,8 tonnes contre 57,6 tonnes en 2022[3]. Parallèlement à cette exploitation industrielle, le secteur artisanal s’est aussi distingué par une prolifération sans précédent des sites d’exploitation artisanale (Arnaldi di Balme, L et Lanzano, C., 2013). En 2023, le ministère responsable des mines répertoriait 600 sites actifs d’orpaillage sur le territoire burkinabè avec une production annuelle d’environ 10 tonnes d’or[4]. Dans un contexte marqué par la crise sécuritaire à laquelle fait face le Burkina Faso depuis 2015 et de faibles opportunités d’emploi en dehors de l’agriculture, l’orpaillage joue un rôle essentiel dans la lutte contre la pauvreté rurale par sa capacité à générer des emplois et des revenus pour les populations locales. Par exemple, toujours selon le ministère responsable des Mines, l’orpaillage occupait plus d’un million de personnes au Burkina Faso en 2023. S’ajoutent à cela les possibilités d’emploi offertes par un grand nombre d’activités connexes : restauration, logement, commerce, transport, etc. La région du Sud-Ouest, historiquement connue pour son abondance de riches gisements aurifères (Mégret, Q., 2013), comprenait 61 sites avec une production artisanale annuelle d’or évaluée à 4,5 tonnes, soit environ 50 % de la production totale de l’or artisanal (INSD, 2017). Ceci témoigne de l’ampleur du phénomène minier actuel dans cette zone.

Ce boum aurifère entraine l’arrivée de milliers d’orpailleurs migrants, originaires de tout le pays et de la sous-région dans le Sud-Ouest, et particulièrement dans la commune de Gaoua. Cette arrivée s’accompagne de changements sociaux, politiques et économiques dans les sociétés locales. Comme le note Mégret (2013), elle ne provoque pas seulement un boum économique. Elle met également à l’épreuve nombre de règles de vie et de conceptions locales et les rapports sociaux dans les arènes locales : reconversion de nombreux jeunes autochtones à l’orpaillage, diffusion de styles de vie et de modes de consommation spécifiques, dissémination de nouvelles références culturelles, expression de nouvelles conceptions de la réussite, du partage et de l’amitié, entretien vis-à-vis des entités sociopolitiques locales, nationales, voire internationales, des rapports oscillants entre refus, résistance, ajustement et négociation, liées à la terre et à ses ressources.

Cet article contribue au débat sur les dynamiques de changements sociaux induites par la pratique de l’orpaillage. Il vise particulièrement à montrer l’impact de ces dynamiques sur la recomposition sociopolitique locale. L’étude traite, dans une première partie, de l’émergence d’une nouvelle catégorie de big men. La seconde partie analyse l’orpaillage comme moyen stratégique d’ascension politique. La troisième porte sur les rapports entre les chefferies traditionnelles et les nouvelles élites issues de l’orpaillage. Dans la quatrième, il est question de l’orpaillage comme vecteur d’équité et de justice sociale en milieu rural. La dernière partie porte sur les changements dans les rapports intergénérationnels.

1. Approche méthodologique

Nos enquêtes de terrain ont été conduites dans la commune de Gaoua. Elles ont porté prioritairement sur les sites d’orpaillage de Djikando, de Gongombiro (Gbomblora), d’Ourbi, et de leurs villages riverains. La ville de Gaoua a également été étudiée. La méthodologie utilisée est essentiellement qualitative. Le but de la recherche qualitative est d’avoir un échantillon qui reflète la diversité des points de vue de la population étudiée (Sawadogo, H. P., 2020).

La collecte des données s’est effectuée selon un échantillon raisonné. Suivant cette méthode, les acteurs sondés l’ont été en fonction de leur position et de leur statut social. Il s’agit d’orpailleurs locaux et migrants (propriétaires fonciers, propriétaires de sites, propriétaires de puits, creuseurs), d’experts et spécialistes de l’orpaillage, d’agents des services techniques, des autorités administratives, municipales et coutumières, de jeunes, femmes et ainés de la communauté, etc. Au total, 29 entretiens individuels et 12 entretiens de groupes ou focus group ont été réalisés. Les principales techniques de collecte de données qualitatives mobilisées dans le cadre de l’étude sont les entretiens individuels, les entretiens de groupes et l’observation directe. Ces entretiens se sont déroulés autour des principaux thèmes suivants : la nature des rapports entre les différents groupes sociaux, la nature et la cause des changements sociaux, les conséquences des changements sociaux, l’organisation coutumière et le rôle des notables dans la gouvernance du foncier et des ressources aurifères, les rapports entre la tradition locale et la pratique de l’orpaillage ainsi que les types de rapports entre les orpailleurs et les populations locales. L’observation a, quant à elle, porté sur les sites d’orpaillage, les sites sacrés (tombes, collines, cours d’eau…) et la nature des réalisations faites par les orpailleurs et leur mode d’organisation. La collecte des données nous a valu de fréquents séjours sur le terrain auprès des différents acteurs. Le traitement des données recueillies s’est effectué au moyen d’une analyse thématique de contenu.

Carte 1

Carte de la Commune de Gaoua

Carte de la Commune de Gaoua
Source : Données 2IE (2012)

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2. Résultats de la recherche

2.1 Évolution de représentations autochtones autour de l’or et émergence d’une nouvelle catégorie de leadeurs

Dans la commune de Gaoua, l’exploitation artisanale de l’or est restée l’apanage des femmes durant de nombreuses décennies, et uniquement sur des gisements alluvionnaires en raison des interdits liés à l’or et à l’argent produit à partir de l’or dans le contexte spécifique du Sud-Ouest burkinabè (Arnaldi di Balme, L et Lanzano, C., 2014 ; Mégret, Q., 2013 ; Werthmann, K., 2010, 2008). Mais depuis les années 2000, à la faveur du boum minier qu’a connu la région, de nombreuses populations lobi, en particulier les jeunes autochtones, s’engagent dans le fonçage du puits et dans la recherche du minerai. Cette évolution des représentations des populations autochtones autour de l’or s’explique par de forts enjeux économiques liés à l’orpaillage, ou les « coups de chance réalisés par des orpailleurs et des échos de production des sites » (Traoré, 2022). La littérature fourmille de cas de chercheurs d’or devenus multimillionnaires. S’ajoutent à cela les enjeux politiques autour de l’orpaillage. Comme le soulignent Arnaldi di Balme et Lanzano (2014 : 51-52), les Lobi cherchent à éviter que la gestion de l’or, tout comme la gestion de leur territoire, de leurs ressources, et plus généralement, du peuplement, ne leur échappe. Rétablir le contrôle des habitants du village sur l’or signifie alors rétablir le contrôle sur l’ordre social.

Ainsi, les orpailleurs autochtones s’investissent dans l’acquisition de connaissances sur l’orpaillage, les techniques d’extraction, les modes d’organisation et les mécanismes de la filière auprès des migrants orpailleurs, qui demeurent les plus expérimentés et les mieux équipés. Pour cela, ils « instaurent un système de métayage. “Apprendre le travail” ne concerne pas que les aspects techniques des opérations, mais aussi l’apprentissage des rites qui permettent aux orpailleurs de toucher à l’or sans être sanctionnés aussi sévèrement que le sont les Lobi » (Arnaldi di Balme, L. et Lanzano, C., 2014 : 51).

De nos jours, un jeune orpailleur autochtone a pu accéder au statut de propriétaire d’un site aurifère. Le propriétaire du site[5] ou du terrain d’orpaillage est celui qui accorde les autorisations d’exploitation aux propriétaires de puits évoluant sur son site. Il dispose d’un comptoir d’achat sur le site et y achète l’or produit. Ses gains financiers varient entre 2 à 3 milliards de francs CFA[6] par année, soit 3 063 959,76 Euro à 4 595 939,64 Euro.

En revanche, de nombreux jeunes autochtones sont propriétaires de puits (aussi appelés trous). Les propriétaires des puits aurifères[7] emploient plusieurs manoeuvres. Leurs gains financiers varient entre 60 à 100 millions de francs CFA par année, soit 91 918,79 Euro à 153 197,99 Euro.

Les ressources financières générées par l’orpaillage ont favorisé l’émergence d’une nouvelle catégorie de jeunes leadeurs que nous pouvons considérer comme de véritables big men, d’autant que leur accès à des positions de prestige et d’influence dans la commune est imputable à leurs richesses, leur engagement dans le développement de leurs localités et la création de réseaux de relations redevables par leurs interventions et cadeaux. Ainsi, dans des localités de la commune de Gaoua (Djikando, Gaoua), Gbomblora et Périgban, leur implication en faveur du développement s’observe à travers différentes réalisations socioéconomiques : dispensaires, forages publics, château d’eau, ponts, logements au profit des propriétaires terriens. Ils se distinguent également par leurs appuis financiers à plusieurs cérémonies sociales (baptêmes, mariages, funérailles, etc.), la prise en charge des frais de scolarité et l’achat des vivres au profit de leurs familles et des personnes vulnérables et leur propension à répondre favorablement aux sollicitations de leurs parents et amis.

Par ailleurs, ils sont porteurs de pratiques de consommation ostentatoires (téléphones portables, bières, voitures) que les autres acteurs (fonctionnaires, commerçants) ne partagent pas. Ces dépenses « renvoient à l’imaginaire qui s’étend autour du travail de l’or, identifiable à l’écoute des mythes contemporains d’ascensions sociales fulgurantes (fortunes acquises en un coup de pioche) et de prestiges matériels auquel la gent féminine locale est très sensible » (Mégret, Q., 2013 : 126). Ces jeunes, par leur prodigalité et leur capacité redistributive, ont considérablement dévalué l’image de certaines figures sociales du pouvoir et de la réussite – en particulier celle du fonctionnaire, qui occupait auparavant une place centrale dans les imaginaires populaires du succès (Banégas, R. et Warnier, J.-P., 2001 : 5). Par exemple, dans un passé récent, les jeunes fonctionnaires étaient fortement courtisés par les jeunes filles et leurs familles du fait de leur réussite sociale. Mais de nos jours, ce sont les jeunes orpailleurs qui subjuguent des filles, voire des femmes mariées. Cette attitude est à l’origine de nombreux cas de divorces, d’abandons de foyers, d’adultère et de grossesses non désirées, notamment chez les jeunes élèves des lycées et collèges (Koffi, F. E., Adolphe, K. K. K. et Sangaré, M., 2022 ; Sangaré, O., 2016). Dans les marchés de Gaoua, les commerçants préfèrent vendre aux orpailleurs, car ces derniers ont la réputation de ne pas marchander les prix, contrairement aux autres clients qui passent de longs moments dans des discussions interminables dans le but d’obtenir un rabais. Cette même situation est perceptible aujourd’hui à l’égard des logements. Beaucoup de propriétaires préfèrent offrir en location leur maison aux orpailleurs, qui sont prêts à payer le loyer, quel qu’en soit le cout, plutôt qu’aux fonctionnaires ou aux forces de défense et de sécurité. Il est à noter qu’ils ont su tisser des relations utiles dans les sphères économique, administrative et politique de la région. Ces relations s’étendent jusqu’aux échelons national et même sous-régional. Par leur participation active à la vie socioéconomique et politique, les jeunes orpailleurs se positionnent face aux autres acteurs (ainés, autorités coutumières, élus locaux, représentants de l’État) comme de véritables forces de développement local. Ce dynamisme s’inscrit en opposition à la majorité des villageois, qui, dans la gestion des questions publiques, adoptent généralement une posture plus passive.

2.2 L’orpaillage comme moyen stratégique d’ascension politique

Afin de mieux encadrer les orpailleurs et de défendre leurs intérêts matériels et moraux, plusieurs organisations syndicales ont été créées : le Syndicat national des exploitants miniers artisanaux du Burkina (SYNEMAB), la Corporation nationale des petits exploitants miniers (CONAPEM), l’Union nationale des travailleurs des exploitations artisanales de l’or (UNTEA-OR), l’Union nationale des artisans miniers du Burkina Faso (UNAMB) et le Syndicat burkinabè des orpailleurs artisanaux et traditionnels (SY.NO.AR.TRA.B). Ce dernier, par exemple, a été créé en 2008 avec des sections régionales et provinciales couvrant l’ensemble du territoire national. Le SY.NO.AR.TRA.B est affilié à l’Organisation des syndicats libres du Burkina (ONSL). Progressivement, le syndicat a su s’imposer comme le portevoix des milliers d’orpailleurs et comme un partenaire incontournable, entre les orpailleurs et les autorités politiques, administratives et coutumières du pays. Le syndicat a été consulté plusieurs fois par les autorités sur des questions liées à la gouvernance de l’orpaillage à l’échelle nationale. À titre d’exemple, il a été invité à la rencontre initiée par l’Assemblée nationale pour échanger sur les problèmes auxquels les acteurs miniers artisanaux font face. Le syndicat a également rencontré les autorités du Conseil national de la transition (CNT, organe législatif) au moment de l’élaboration du code minier de 2015 et de ses textes d’application. Sur le plan social, le syndicat s’est illustré à travers plusieurs réalisations dans les localités où ses membres exploitent des sites aurifères : la construction de logements pour enseignants, des forages hydrauliques, l’offre d’une ambulance, de décortiqueuses, de motocyclettes, etc. À l’échelle locale, le président du Syndicat (SY.NO.AR.TRA.B), section du Sud-Ouest, qui fait partie de la catégorie des jeunes orpailleurs, a effectué un don à un ensemble d’acteurs le mardi 21 avril 2020 à Gaoua. Ce don, présenté comme sa contribution personnelle à la lutte contre la maladie à coronavirus, était composé de deux tonnes de riz, trois sacs de sel, dix cartons de savon, des cache-nez (ou masques) et du gel hydroalcoolique. Les bénéficiaires étaient les pensionnaires de la Maison d’arrêt et de correction de Gaoua (MACG), les agents de la mairie de Gaoua, les commerçants du marché central de Gaoua et du marché du site d’orpaillage de Djkando. Ces dons et ces réalisations socioéconomiques contribuent à consolider la notoriété et l’assise politique de ces entrepreneurs aurifères à l’échelle locale. Tout en contribuant à assurer une visibilité et une certaine légitimité à leur syndicat au sein de leur communauté, ces actions permettent à certains leadeurs d’influer sur la conduite des affaires de la localité. C’est le cas du président du Syndicat burkinabè des orpailleurs artisanaux et traditionnels (SY.NO.AR.TRA.B) du Sud-Ouest, qui a réalisé un enrichissement multiforme. Il est le propriétaire de la mine de Djikando (la plus grande mine artisanale d’or du Sud-Ouest), de l’hôtel les « Cauris de Diki »[8], considéré comme le plus grand complexe hôtelier de la région, etc. Grâce à ce capital économique et à sa position de président du SY.NO.AR.TRA.B, il a pu se faire introniser chef de canton de Gaoua le 29 juillet 2022. En plus de ce cas emblématique, d’autres orpailleurs ont fait leur apparition dans l’espace politique local. C’est le cas d’un jeune orpailleur naguère agriculteur, devenu conseiller municipal de son village. Lorsque nous avons voulu connaitre les motivations qui l’ont poussé à pratiquer l’orpaillage, il a répondu ce qui suit :

« Je suis natif de Djikando, je n’ai jamais vécu ailleurs qu’ici. Je cultivais le champ de mon père, mais malgré nos efforts, les récoltes n’arrivaient pas à satisfaire à nos besoins. C’est ainsi qu’avec la pratique de l’orpaillage dans mon village, j’ai vu de jeunes orpailleurs qui arrivaient à gagner de l’argent. Cet argent leur permettait d’acheter des vivres pour leurs parents et de s’acheter des biens personnels. Avec l’argent gagné en quelques mois, l’orpailleur arrivait à construire aussi sa propre maison, chose que l’agriculture ne permet pas de faire ; c’est ce qui m’a encouragé à m’engager dans l’orpaillage sur conseil de mes amis qui y travaillent depuis quelques années… l’argent de l’orpaillage m’a permis d’aider pas mal de personnes dans mon village et de me faire connaitre. C’est ainsi que lorsque les élections sont arrivées, des gens de mon village m’ont conseillé de me présenter, j’ai accepté et aujourd’hui je siège au conseil municipal de Gaoua pour le compte de mon village ; sans l’orpaillage, je n’y serais jamais arrivé ».

Avant la dissolution des conseils des collectivités territoriales par le coup d’État du Mouvement patriotique pour la sauvegarde et la restauration (MPSR)[9] le 2 février 2022, ce jeune orpailleur politicien participait, en sa qualité de conseiller municipal, à toutes les rencontres de la mairie auprès d’autres conseillers municipaux. Il était également fortement impliqué dans les actions de développement local. Cela lui a permis de se faire connaitre, d’entrer en contact avec beaucoup de personnes et de donner son avis sur des décisions municipales. Depuis lors, malgré son jeune âge, il a gagné en notoriété et en influence dans sa communauté. Il intervient également dans la vie communautaire à travers le financement de microprojets de développement et d’actions sociales (dons de diverses natures, vivres, soutien financier des cérémonies traditionnelles, des décès, etc.). Il est devenu incontournable et est consulté par toute la population pour des questions concernant la vie du village. De ce fait, les moyens conférés par la pratique de l’orpaillage sont utilisés comme moyens d’ascension sur le plan politique.

Nous retrouvons là un trait caractéristique de ces entrepreneurs politiques consistant à « accumuler des ressources d’une certaine nature en s’appuyant sur des ressources d’une autre nature » (Chrétien, J.-P., 2010 : 64).

2.3 Chefferies traditionnelles et nouvelles « élites de l’orpaillage »

Les chefferies traditionnelles existent encore dans bon nombre de pays en Afrique et constituent des institutions de gouvernance politique des sociétés traditionnelles qui ont survécu à la colonisation et à l’instauration de l’État (Bado, A., 2015). Au Burkina Faso, ces institutions traditionnelles fonctionnent toujours, avec toutefois des degrés d’influence variables, selon les régions et la culture sociopolitique des sociétés dans lesquelles elles sont présentes. Dans les sociétés du Sud-Ouest, particulièrement dans la société lobi, dite à pouvoir acéphale et égalitaire (Dacher, M., 2001 ; De Rouville, C., 1985), le pouvoir traditionnel est essentiellement représenté par différentes autorités (chef de terre, chef de village, chef de quartier). Mais ce pouvoir est essentiellement concentré entre les mains du chef de terre, qui est le détenteur de l’autorité foncière et religieuse. En revanche, les chefferies de village sont des créations de l’administration coloniale (Bazié, B., 2021 ; Da, S. D. B., 2020 ; Baux, S., 2006) et elles ne jouissent pas de la même légitimité traditionnelle que les chefferies de terre. De nos jours, les pouvoirs coutumiers lobi coexistent avec une multitude de nouveaux centres de pouvoir et de décision officiels ou officieux. Ce pluralisme institutionnel est caractéristique des sociétés africaines contemporaines. En l’occurrence, il s’agit, pour reprendre Bierschenk et Olivier de Sardan, d’une fragmentation du pouvoir villageois entre des institutions politiques issues d’époques différentes qui reposent sur des principes variés de légitimité (traditionnels, néo-traditionnels, charismatiques, bureaucratiques, clientélistes, militants, démocratiques, etc.), sur des règles, et sur des acteurs différents (Bierschenk, T. et Olivier de Sardan, J.-P., 1998 : 29).

Parmi les nouveaux détenteurs de pouvoir dans la commune de Gaoua, figurent en bonne place les big men de l’orpaillage. Les rapports entre ces élites et les institutions coutumières sont empreints d’une certaine concurrence.

Dans un environnement dominé par l’effritement des valeurs traditionnelles et morales et la monétarisation des rapports sociaux, ces acteurs dont la légitimité découle de leur pouvoir économique sont au centre de la vie communautaire. Leurs avis comptent dans la mesure où ils produisent, accumulent et redistribuent des richesses, créent des emplois et rendent service à de nombreuses personnes. De plus, l’individualisation des droits fonciers, les enjeux de la rente foncière dans le contexte de l’orpaillage (contrepartie monétaire obtenue en échange de l’exploitation des terres par les orpailleurs), la désacralisation de la terre et la croissance démographique sont autant de facteurs concourant à l’affaiblissement de l’autorité des instances coutumières dans les régulations foncières. On constate, en effet, un relâchement de l’emprise de ces notabilités sur la gestion des ressources foncières.

Dans ces conditions, ces nouveaux acteurs de l’orpaillage sont à même de jouer un rôle décisif dans l’espace de compétition politique conditionnant l’accès aux ressources minières. Par exemple, sur un site d’orpaillage dont il est le propriétaire, le big man s’arroge des responsabilités et prérogatives assimilables à celle d’un chef de terre ou d’un chef de village. D’abord, c’est vers lui que les migrants orpailleurs se tournent pour bénéficier de l’autorisation d’installation et d’exploitation des puits (aussi appelés trous) sur le site, alors que la logique locale voulait qu’ils s’adressent directement au chef de terre. Ensuite, il joue le rôle d’interface entre les orpailleurs de son site et les différentes instances externes : autorités coutumières, mairie, forces de l’ordre, etc. Enfin, il s’investit dans l’espace de médiation et de règlement des conflits entre les exploitants du site (par exemple, lorsqu’il faut régler les conflits et les tensions sur les droits des orpailleurs sur les puits) et entre ces exploitants et les acteurs externes. Cette centralité du propriétaire de site dans la prise en charge des décisions concernant les modalités d’accès et d’exploitation du site d’orpaillage affaiblit la légitimité des chefferies traditionnelles en matière de régulation foncière. Comme le fait remarquer Lund, le « statut de la personne ou de l’organisation (être chef de village, sous-préfet, responsable d’un service d’administration foncière, etc.) compte moins que son pouvoir personnel, pouvoir renforcé par les sollicitations dont elle est l’objet » (Colin, P. et al., 2022 : 79).

Pour autant, la question des relations entre les autorités coutumières et les élites de l’orpaillage est aussi marquée par la complémentarité ou la collaboration. Les élites de l’orpaillage, fussent-elles autochtones, se retrouvent plus ou moins obligées d’entretenir de bonnes relations avec les chefs de terre dans la mesure où leurs compétences sont mobilisées lors des cérémonies rituelles pour garantir les chances de réussite de leur entreprise minière et la sécurité des orpailleurs (se prémunir des mauvais sorts ou d’éventuels accidents de travail). En tant qu’autorités coutumières, ces chefs sont reconnus comme étant les seuls à même de consulter les puissances chtoniennes[10] et de résoudre certaines situations dramatiques (Cros, M. et Mégret, Q., 2018 : 130).

À contrario, les élites de l’orpaillage qui sont vues comme étant puissantes, et donc porteuses de soutien aux communautés locales sont sollicitées par les autorités traditionnelles pour mettre les infrastructures publiques (ponts, forages, dispensaires, etc.) au service de leur village. Leur appui est également sollicité pour l’achat d’animaux à sacrifier à l’occasion des cérémonies religieuses collectives destinées à implorer les divinités en vue d’assurer la protection du village et de bonnes récoltes.

2.4 L’orpaillage comme vecteur d’équité et de justice sociale en milieu rural

Nonobstant ses insuffisances sur les plans environnementaux et sanitaires (Sawadogo, E., 2021 ; Konkobo, H. M. et Sawadogo, I., 2020 ; Ndiaye, K., 2020), l’orpaillage profite à la commune de Gaoua par les activités menées par les milliers d’orpailleurs. Dans un rapport de juillet 2013, le Comité national de politique économique (CNPE) décrit « l’exploitation artisanale […] comme un mal nécessaire » pour les populations locales. Alors que les retombées locales des mines industrielles sont souvent au coeur des contestations, l’artisanat minier génère une diversification des petits métiers de services (Zongo et Zerbo, 2019), un renforcement de la consommation locale, une augmentation du revenu des ménages situés autour des zones d’orpaillage (Bazillier, R. et Girard, V., 2018) et un renforcement du système d’activités des ménages (Sangaré, O., 2016). L’orpaillage offre une possibilité d’accès aux revenus ne nécessitant aucune compétence particulière (une offre bienvenue dans un État au système éducatif défaillant). Dans ce contexte, l’orpaillage est perçu comme un puissant vecteur d’équité et de justice sociale par les laissés pour compte, qui sont majoritairement de jeunes hommes. Compte tenu des difficultés d’accès à l’emploi, la dégradation des conditions économiques de l’activité agricole et la faible rémunération dans le secteur informel (commerce, artisanat), qui ne permettent pas l’accomplissement social et économique, les jeunes issus aussi bien des milieux ruraux que des milieux urbains s’engagent dans les activités extractives (Arnaldi di Balme, L. et Lanzano, C., 2014 : 52). Ces jeunes ont facilement accès aux sites d’orpaillage et à de multiples emplois : creuseurs, concasseurs et tâches de tamisage, de panage (à l’eau) et de vannage (à sec), etc. À titre d’exemple, l’orpaillage générait, en 2017, environ 46 086 emplois dans le Sud-Ouest (INSD, 2017). Les employés sont rémunérés à la tâche en liquide et en nature avec des sacs de minerai, selon le type d’accord qu’ils passent avec le chef de puits. Dans la zone, les gains financiers cumulés d’un creuseur peuvent s’élever à 10 millions de francs CFA par année, soit 15 319,80 Euro. Grâce aux revenus financiers générés par l’activité, ils affichent leur réussite en s’offrant des biens matériels et sociaux de leur choix et entendent jouir d’un statut social relativement élevé. De manière générale, l’idée que l’orpaillage représente une opportunité d’enrichissement rapide et, donc, un moyen d’ascension sociale fulgurante pour tout jeune doté de volonté et de courage[11] (Afane, A. et Gagnol, L., 2020 ; Mégret, Q., 2008) est largement répandue parmi les jeunes ruraux. Dans les termes d’un jeune orpailleur :

« Je connais plusieurs jeunes qui ne savent ni lire ni écrire, mais qui ont eu beaucoup d’argent grâce à l’orpaillage ; avec cet argent, ils sont respectés au village. C’est ce qui m’a encouragé à rejoindre le site d’orpaillage. Aujourd’hui, je ne regrette pas ma décision. Je n’ai jamais fait l’école, mais grâce à l’orpaillage, et l’argent obtenu de la vente de l’or, j’arrive à aider mes parents et à m’acheter des vivres et des biens comme un fonctionnaire. Alors qu’avant l’orpaillage, on vivait difficilement, les seuls revenus de l’agriculture ne pouvaient pas me permettre de réaliser ce que je fais actuellement ».

Ainsi, dans les représentations locales, l’orpaillage constitue un des moyens par excellence d’échapper aux déterminismes sociaux. Loin de participer à la reproduction des inégalités sociales, l’orpaillage favorise l’égalité des chances. Ici, la réussite n’est ni liée à l’appartenance ethnique, familiale ou socioéconomique. Elle découle de la volonté, la détermination, la ténacité, la chance et l’endurance de l’orpailleur. Cette thèse est nourrie par des exemples de big men locaux, partis de rien ou de conditions très modestes, pour être aujourd’hui des modèles de réussite économique et sociale. De ce point de vue, l’orpaillage est un facteur d’inclusion permettant aux jeunes de jouir d’une plus grande considération sociale et d’une meilleure vie par rapport aux ainés, qui se sont contentés de l’agriculture alors que la production ne suffit plus à satisfaire leurs besoins alimentaires.

2.5 Les changements dans les rapports intergénérationnels

L’exploitation artisanale de l’or impacte les rapports intergénérationnels. Elle contribue fortement, selon les personnes sondées, à inverser la nature des rapports sociaux entre les jeunes Lobi et les ainés sociaux. Nombreux sont les jeunes qui ont accédé, à travers l’orpaillage, à une réussite financière incontestable leur permettant de jouir d’une certaine marge de manoeuvre et d’une autonomie sociale. Cela s’est traduit par la réalisation d’activités diverses (construction de maisons, pratique d’activités commerciales, élevage, etc.) sans consultation des parents. Dans le même temps, ils n’hésitent pas à se marier avec des femmes de leur choix, ce qui illustre l’effritement de l’autorité des ainés sur le contrôle des choix matrimoniaux de leurs cadets. C’est ce dont témoigne cet ainé de la commune de Gaoua :

« Aujourd’hui, les jeunes, avec les moyens qu’ils tirent de l’orpaillage, font ce qu’ils veulent sans consulter les anciens, notamment les parents dans la famille. Ils s’achètent ce qu’ils veulent, construisent quand et où ils veulent et marient la femme de leur choix sans s’en référer à la famille ou aux parents. Nous ne faisons que constater les choses. Tout cela est causé par les moyens qu’ils tirent de l’orpaillage, qui est également responsable des changements de comportements dans notre communauté. Avec ces moyens, les jeunes ne nous respectent plus et ne demandent même plus notre avis avant de faire quelque chose ».

Aussi, les jeunes orpailleurs qui étaient dépendants de leurs ainés dans leurs pratiques religieuses se convertissent de plus en plus à des religions universelles de leur choix : catholicisme, protestantisme, islam, etc. Ces religions, considérées par les jeunes comme étant moins contraignantes, semblent être un moyen supplémentaire d’échapper à la tutelle des ainés, ces derniers étant de moins en moins en situation de leur imposer une pression spirituelle, voire magicoreligieuse fondée sur la croyance aux fétiches et au pouvoir des esprits.

De nos jours, les ainés sont devenus de moins en moins influents et se voient de plus en plus relégués à un simple rôle moral, voire symbolique, au sein des familles. Souvent confrontés à une grande vulnérabilité économique et sociale, ces ainés se retrouvent dans une situation de dépendance vis-à-vis des jeunes orpailleurs pour leur survie. Ce sont ces jeunes, en lieu et place des ainés d’antan, qui assurent, dans un grand nombre de cas, la reproduction de la grande famille (vivres, frais de scolarité, santé) et qui assument les dépenses sociales obligatoires (cérémonies funéraires, baptême, mariage). Cette capacité redistributive leur permet de se constituer une clientèle à même de renforcer leur position et leur pouvoir. Cela leur procure du prestige au sein des familles. Ils sont respectés et prennent la parole en présence de leurs ainés ; leur avis compte et est reconnu au moment où des décisions sont prises.

Toutefois, il convient de souligner que l’émancipation des jeunes orpailleurs de la tutelle des ainés met à rude épreuve la cohésion sociale, fondée traditionnellement sur le pouvoir dominant des ainés. Les ainés, attachés aux valeurs traditionnelles, perçoivent cette émancipation des jeunes comme un manque de respect, voire une arrogance qui contribue à la déstructuration de « l’organisation sociale structurée sur le principe de l’ainesse » (Attamé, A., 2007 : 174) et au passage à l’individualisme.

3. Discussion

L’analyse met en lumière, dans le sillage de nombreux travaux engagés sur le terrain de l’anthropologie minière ouest-africaine (Arnaldi di Balme, L., et. Lanzano, C., 2013 ; Mégret, Q., 2008, 2013 ; Werthmann, K., 2010 ; Werthmann, K., 2003 ), les dynamiques de changement induites par la pratique de l’exploitation minière artisanale dans la commune de Gaoua. Si naguère l’exploitation de l’or par les migrants orpailleurs était marquée par une forte hostilité des Lobi et, parfois, par des épisodes de conflits extrêmement violents, on note, depuis quelques années, l’atténuation d’une telle opposition en raison des forts enjeux économiques dus à son exploitation (enrichissement rapide, création d’emplois, réduction de la vulnérabilité et de la pauvreté). Désormais, nombre de jeunes Lobi choisissent de tirer des avantages économiques de cet assouplissement en intégrant les différents niveaux de la filière de l’or (prospection, exploitation, production, vente, achat, etc.) et en accédant aux statuts de propriétaires de sites ou de « puits » sur les différents sites miniers. Ces activités donnent lieu à l’économie de l’orpaillage, laquelle favorise une recomposition des configurations du pouvoir avec l’émergence d’une nouvelle catégorie de jeunes orpailleurs autochtones dans les champs politique et social locaux. Nantis des capitaux économiques et politiques acquis grâce à leur position de leadeurs d’orpailleurs, ils s’imposent de fait comme des recours crédibles au détriment « des autres acteurs structurant le champ politique (ainés, chefs, etc.) » (Le Meur, Y., 2005 : 109.) Ces jeunes incarnent « les nouvelles figures de la réussite » qui réalisent des dons de diverses natures, des dépenses de prestige et de solidarité (achats de vivres au profit de la famille, contribution aux dépenses pour l’organisation des funérailles, achat des offrandes d’animaux et de volailles lors des cérémonies rituelles, dons de matériels de protection à la commune durant la pandémie de COVID-19, etc.), mais aussi des investissements : construction de maisons, création d’entreprises, d’hôtels, de restaurants, de camions de transport, etc. En échange de ces actions « qui légitiment leur position et leur richesse, ces hommes s’attachent simultanément à consolider leur statut, à améliorer leur position, leur influence » (Mégret, 2013 : 261). Donner beaucoup, comme le dit Attané, c’est faire la preuve de son pouvoir économique et social et de son autorité morale ; c’est faire « grandir son nom » (Attané, A., 2007 : 171).

Les recherches de l’enrichissement et du pouvoir de ce groupe de jeunes orpailleurs autochtones s’apparentent au modèle de big man que décrivent de nombreux travaux. Ce modèle repose sur l’accumulation des richesses qui sont en partie investies dans des activités économiques et en partie redistribuées et transformées en capital symbolique (prestige ou renommée), qui peut être reconverti en richesse ou en soutien politique (Chrétien, J.-P., 2010 ; Werthmann, K., 2003 : 96 ; Laurent, P.-J., 2000 ; Médard, J.-F., 1992).

Comme l’a souligné, il y a longtemps déjà, M. Sahlins (1963), le big man est un individu très influent dans sa communauté du fait de sa puissance financière. Il a un grand groupe de partisans à qui il offre protection et aide économique, et reçoit en retour un soutien qu’il utilise pour améliorer son statut. Le big man est celui qui a su, grâce à ses efforts personnels, devenir un homme de renom. Son prestige lui vaut un poids déterminant dans la conduite des affaires publiques. Dans tous les domaines de la vie sociale, le big man est un catalyseur des activités du groupe. Son autorité doit peu à la coercition, mais beaucoup à son prestige et à ses talents de persuasion (Sahlins, M., 1963). Les big men locaux ont su tirer profit de leur pouvoir économique pour le convertir en pouvoir politique, par exemple en devenant chefs de canton ou conseillers municipaux.

L’exemple de nouveaux riches de ce type dans un camp minier situé près du village V3 Dimouon, dans la province du Ioba au Burkina Faso, a été étudié par K. Werthmann (2003). On y observe un big man recourir à diverses stratégies pour s’attirer une clientèle, assoir une position de leadeurship et s’approprier des droits miniers. Bien qu’il ne soit pas un politicien, cet acteur établit des relations de travail avec des représentants de la société civile. En même temps, il crée un « système de pouvoir personnel » qui sert, en fin de compte, à accroitre la richesse individuelle. Ce système est fondé sur un mélange de violences (réelle ou potentielle), de générosité, d’habileté diplomatique et – du moins selon la croyance populaire – de magie individuelle puissante. Ce big man, ajoute-t-elle, est considéré comme un dirigeant légitime par ses partisans, dans la mesure où il parraine et protège sa clientèle, assurant ainsi une certaine stabilité dans un monde complexe de violence et d’insécurité économique.

Par ailleurs, la réussite économique des jeunes orpailleurs autochtones de la commune de Gaoua leur ouvre la voie à une autonomisation matrimoniale vis-à-vis des ainés, lesquels assuraient auparavant le contrôle de l’ensemble des relations sociales, notamment les alliances matrimoniales qui sont, avec l’accès au foncier et le contrôle de sa propre force de travail, une condition de l’autonomie des cadets (Colin, J.-P. et Rangé C., 2022 : 100). Certes, des ainés continuent à être consultés par ces jeunes, mais leurs décisions en matière de choix matrimoniaux s’imposent de moins en moins à eux. Cette érosion du pouvoir des ainés sociaux les met en situation de dépendance vis-à-vis des cadets. Ainsi, du statut de dépendants familiaux, ces jeunes deviennent des leadeurs locaux qui « se créent des dépendants et une autorité en rupture avec les hiérarchies antérieures sur la base de richesses nouvelles » (Chrétien, J.-P., 2010 : 66).

Conclusion

Avec cette étude, nous avons cherché à comprendre et à expliquer les changements sociopolitiques induits par la pratique de l’orpaillage dans la commune de Gaoua. Depuis l’apparition de l’orpaillage dans cette commune, considérée comme une nouvelle voie d’accès à la réussite, on observe l’engagement de nombreux jeunes autochtones dans le processus d’accès aux richesses produites par l’exploitation de l’or. Ces jeunes, en vertu de leur capital économique issu de l’orpaillage, se sont imposés dans les arènes sociopolitiques et économiques locales comme les « nouvelles voies de la réussite individuelle » (Banégas, R. et Warnier, J.-P., 2001 : 8). Outre leur richesse matérielle, certains de ces jeunes que nous identifions à la figure du big man se distinguent par leurs pratiques de consommation ostentatoire et leur capacité redistributive, qui leur assurent une position sociale et un rôle de leadeurship au sein de leur communauté d’appartenance. Cela s’accompagne d’une modification des rapports de force locaux. Ce sont les jeunes orpailleurs qui se substituent aux chefs de terre dans la prise en charge des modalités d’accès et d’exploitation des sites d’orpaillage dont ils sont les propriétaires. Ce sont eux également qui se positionnent comme de nouveaux pôles structurant le champ du développement local par la réalisation d’infrastructures collectives afin d’assurer aux populations villageoises l’accès aux services de base (centre de santé, eau potable, routes, ponts, etc.). Dans les familles, on note aussi la recomposition des pouvoirs entre les ainés sociaux et les jeunes orpailleurs autochtones au détriment de l’ordre social ancien, qui était en faveur de la gérontocratie. Ainsi, ce sont les jeunes qui assument désormais des responsabilités importantes dévolues aux ainés.

Par ailleurs, les représentations locales associent l’orpaillage à un vecteur d’équité et de justice sociale tant il favorise l’inclusion pour toutes les catégories de population (jeunes hommes, propriétaires terriens, femmes, autochtones, migrants, etc.). Même si des asymétries en termes de pouvoir économique ou politique existent entre différentes catégories d’orpailleurs (propriétaires de sites, propriétaires de trous, creuseurs, etc.), ces catégories ne sont pas figées. D’autant que l’on peut passer d’un poste de patron de puits à celui de creuseur et vice versa (Mégret, Q., 2013 : 129).