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Grâce à l’étude des ensembles funéraires mis au jour lors des opérations de fouille, les archéologues et les archéo-anthropologues ont un accès privilégié aux pratiques mortuaires du passé. L’étude biologique des squelettes, des architectures funéraires, de la répartition spatiale des tombes, de leur agencement entre elles et par rapport aux autres vestiges (édifices religieux, structures domestiques, artisanales ou agricoles, voies…) est aujourd’hui systématique : elle donne accès à une meilleure compréhension des gestes à l’origine de la constitution de l’ensemble funéraire donné. Ainsi, il est parfois possible de mettre en évidence des sectorisations particulières, que ce soit par rapport à l’âge du défunt ou en fonction de certaines architectures funéraires, ce qui conduit à discuter la topographie sociale. Dans le cadre de cet article, nous focaliserons notre analyse sur une catégorie précise de la communauté des morts pour les périodes médiévales et modernes (VIIe – XVIIIe siècle) : les individus victimes de pathologies endémiques et épidémiques. Quelle place leur est réservée dans les espaces funéraires? Sont-ils intégrés dans les mêmes lieux que les sujets considérés comme sains ou, au contraire, sont-ils relégués dans un secteur particulier? Observe-t-on le même traitement pour les victimes d’épidémies? Après une recontextualisation historique, nous développerons notre réflexion, non exhaustive, à partir de plusieurs exemples archéologiques répartis selon trois grandes phases chronologiques[1].

Quelques éléments de contexte historique (VIIe – XVIIIe siècle)

La multiplication des fouilles préventives sur le territoire français au cours des trente dernières années a conduit à la découverte de nombreux ensembles sépulcraux, mettant entre autres en évidence la grande variété des formes et fonctionnements de nombreux espaces funéraires des VIIe-XIe siècles[2]. En contexte urbain, ils sont bien souvent associés à une église suburbaine, c’est-à-dire située hors de l’enceinte protégeant la cité. Dans les campagnes, les petits sanctuaires sont nombreux, en pierre ou en bois, et s’installent parfois sur des vestiges plus anciens dont ils peuvent reprendre des éléments de bâti[3]. Les fondations de ces églises[4] étaient souvent assurées par de grandes familles aristocratiques, qui ancraient ainsi leur pouvoir sur un territoire rural[5]. Parallèlement, se développent aussi des églises à proximité d’habitats communautaires[6], sans que l’on ne puisse encore appréhender le mécanisme à l’origine de leur établissement : est-ce une volonté du pouvoir en place ou de la communauté elle-même? Lorsque l’occupation s’est poursuivie au-delà du XIe siècle, il est parfois délicat de reconnaître ces primo-édifices car ils ont pu être détruits pour laisser la place à d’autres bâtiments plus importants et/ou plus durables. Jusqu’au début du XIe siècle, des groupes d’inhumations à distance de toute église, plus ou moins importants (de quelques individus à plusieurs dizaines), sont également présents. Ils sont proches de secteurs d’habitats ou artisanaux[7], parfois le long de chemins[8]. Pendant plusieurs dizaines d’années, ces sépultures, qualifiées « d’isolées », ont été interprétées comme des sépultures de relégation, c’est-à-dire des inhumations de sujets qui n’étaient pas autorisés à être inhumés dans l’espace funéraire commun autour de l’église (Pecqueur, 2003).

À partir du XIe siècle s’esquisse le processus de polarisation des morts autour de l’église paroissiale (Lauwers, 2005, p. 23-54; Zadora-Rio, 2005). Le cimetière, véritable « terre des morts », accueille les défunts de la communauté et obéit à des règles spécifiques définies par l’Église. Cette structuration de l’espace funéraire conduit également à un rapprochement de l’habitat autour du pôle religieux paroissial, s’il n’était déjà pas effectif, dans un processus qualifié par M. Lauwers (2015) d’inecclesiamento. En ville, les églises et leurs cimetières sont alors souvent inclus dans l’enceinte[9]. Dans les campagnes, les édifices peuvent être construits ex-nihilo, mais il semble bien souvent qu’ils succèdent aux précédents, en étant reconstruits au même emplacement[10]. Dans tous les cas, l’espace funéraire, par son intégration dans la ville ou dans le village, voit souvent sa superficie se réduire[11] et son utilisation intensive va alors conduire à de nombreux recoupements de tombes.

À l’époque moderne, une rétraction de l’espace est souvent observée, autant dans les villes[12] qu’à la campagne[13]. À partir de cette période, l’évêque insiste sur la nécessité absolue de « délimiter nettement cet espace sacré par rapport aux espaces profanes qui l’entourent et aussi de le protéger des profanations ou, du moins des “indécences” par une clôture et une porte bien fermée » (Bertrand, 2016, p. 70). Cette clôture, en pierre, en bois ou végétale, a un coût de construction et d’entretien certain et les communautés villageoises doivent parfois négocier avec l’évêque une réduction de la superficie afin que les dépenses soient moins élevées[14]. Dans la majorité des cas, la densité d’inhumations ne faiblit pourtant pas, bien au contraire, et pour répondre aux besoins, le niveau de certains cimetières est rehaussé, tandis que dans d’autres cas les sépultures les plus anciennes sont détruites et les os récupérés pour être placés dans de grands ossuaires[15].

Des malades qui ne se distinguent pas des autres morts (VIIe – début du XIe siècle)

Peu d’ensembles urbains datés de cette période ont à ce jour livré un échantillon suffisant pour pouvoir mener des études poussées sur les squelettes et, par conséquent, sur l’organisation spatiale des sépultures. Nous pouvons citer le site de la place Saint-Thomas à Strasbourg (Bas-Rhin), qui correspond à l’espace funéraire d’un ensemble monastique situé en bordure de la ville et qui aurait été créé par saint Florent au VIIe siècle (Cicutta et al., 2022). Aucune sectorisation n’a pu être mise en évidence en fonction des pathologies observées chez les défunts (arthrose ou traumatismes, par exemple). C’est également le cas Place de la Libération à Troyes (Aube), pour des inhumations issues d’un contexte semblable (Roms et Kuchler, 2011). Un point notable peut toutefois être signalé, cette opération archéologique ayant permis la fouille à l’intérieur et à l’extérieur de l’église, il a été possible de comparer l’état sanitaire[16] des deux échantillons de population et celui des sujets inhumés en son sein était visiblement meilleur, les pathologies étant en effet plus rares.

Dans les campagnes, l’ensemble funéraire développé tout autour de l’édifice religieux est généralement vaste, à moins d’une contrainte géographique particulière (par exemple, cours d’eau, voie). Une organisation a cependant souvent été mise en place, avec la délimitation de rangées ou au moins d’axes de circulation, témoignant ainsi d’une gestion de l’espace funéraire raisonnée (Cartron, 2015). Cependant, dans la majorité des cas, il n’existe aucun secteur réservé aux sépultures d’individus présentant des pathologies. Sur le site de la place Roumégoux à Gradignan (Gironde) (Réveillas, en cours), on peut ainsi constater par exemple une répartition uniforme des tombes de sujets ayant souffert d’un traumatisme (figure 1) ou d’arthrose sévère (figure 2). Ils ne présentent pas non plus de traitement funéraire particulier (type de contenant, position du corps, etc.). À Mérignac (Gironde) (Réveillas, 2019; Réveillas et Daverat, 2021), c’est également le cas pour les mêmes types de pathologies, mais il est toutefois intéressant de remarquer que deux individus, pour lesquels un diagnostic d’ostéomyélite a été proposé, ont été inhumés en bordure de l’espace funéraire (figure 3). Les lésions, localisées au niveau des membres inférieurs, ont probablement provoqué un handicap, est-ce la raison pour laquelle la sépulture de ces deux sujets se trouve légèrement à l’écart? Il serait intéressant de vérifier s’il existe un lien de parenté entre eux, au moyen d’analyses paléogénétiques.

Figure 1

Répartition des individus (VIIe-XIe siècle) présentant un traumatisme, place Roumégoux, à Gradignan (Gironde).

Source : T. Huchet

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Figure 2

Répartition des individus (VIIe-XIe siècle) présentant des signes d’arthrose, place Roumégoux, à Gradignan (Gironde).

Source : T. Huchet

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Figure 3

Localisation des deux sujets atteints d’ostéomyélite, ZAC Centre-Ville, îlot 2, à Mérignac (Gironde).

Source : H. Réveillas

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Des contre-exemples existent néanmoins, c’est le cas à Joué-les-Tours (Indre-et-Loire) : le seul individu inhumé dans l’église primitive présente de nombreuses pathologies, tant dégénératives (arthrose importante, enthésopathies, etc.) que traumatiques (multiples fractures) (Papin et al., 2013). La sectorisation s’effectue alors non pas selon des critères pathologiques mais plutôt d’appartenance à un groupe particulier, ici un membre de l’aristocratie locale selon l’auteur.

Un autre indice autorise également à s’interroger sur la gestion des malades dans ces espaces funéraires, notamment les victimes d’épidémie. Pour la période considérée, aucun grand ensemble funéraire n’a à ce jour été découvert[17], mais les mises au jour de « petites » sépultures multiples[18] sont relativement fréquentes. Elles abritent deux à trois sujets, comme à Gradignan (Gironde) par exemple, et sont intégrées à l’ensemble funéraire. Sans analyse d’ADN bactérien, il est difficile de conclure à la présence d’un germe responsable de ces morts concomitantes, qui peuvent avoir été causées par un autre évènement (une intoxication alimentaire par exemple).

Dans le cas des inhumations isolées, l’historiographie a reconnu dans les sépultures dites de « relégation » des tombes d’esclaves, de criminels, mais aussi de malades, contagieux ou non (Pecqueur, 2003; Pecqueur et al., 2015). La multiplication des découvertes et le développement de l’archéothanatologie (Duday, 2005) ont permis de mieux appréhender ce phénomène et de constater qu’en réalité aucun élément ne permet de penser qu’il s’agit de sépultures de relégation. Au contraire, les individus inhumés semblent être partie intégrante de la communauté vivant et travaillant dans les structures découvertes à proximité (Blaizot et Savino, 2006; Peytremann, 2003). Aucun critère, qu’il soit funéraire (architecture de la tombe, contenant employé, etc.) ou biologique (âge, sexe ou pathologies) ne les distingue particulièrement des individus inhumés à proximité d’une église. Les deux fonctionnements peuvent même co-exister dans un microsecteur géographique donné, par exemple sur le site des Ruelles à Serris (Seine-et-Marne) (Blaizot, 2017), où ont été découverts plusieurs petits groupes funéraires au sein des habitats alors qu’une nécropole existait autour de l’église.

Au sein même de ces petits ensembles, il n’existe pas de mise à l’écart des individus atteints de pathologies visibles. C’est par exemple le cas d’une femme, victime de fractures au niveau de la colonne vertébrale, intégrée dans un des petits groupes funéraires identifiés sur le site de Pfulgriesheim (Bas-Rhin) (figure 4) (Peytremann et al., 2022). C’est également le cas pour les potentielles victimes d’épidémie, inhumées au sein du même groupe funéraire que les autres, comme à Prény Frichamp (Meurthe-et-Moselle) par exemple (Frauciel et al., 2011).

Figure 4

Squelette de la femme 2152, site de Pfulgriesheim (Bas-Rhin).

Source : H. Réveillas

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À la fin de la période (Xe-XIe siècle), commence à se développer une prise en charge dans la mort des malades accueillis dans des établissements dédiés. S’il est délicat de reconnaître ces espaces funéraires lors de fouilles archéologiques, faute de sources écrites, un exemple récemment découvert, comparé à des sites attestés un peu plus tardifs, semble appartenir à cette catégorie. Situé à Amiens (Somme), il est daté entre le Xe et le XIe siècle. En plus d’être situé à proximité de l’une des entrées médiévales de la ville, à l’extérieur du rempart, lui est associé un ensemble de 79 sépultures (Fossurier et Thomann, 2021), où les pathologies traumatiques et infectieuses sont particulièrement nombreuses, avec notamment un cas de lèpre avéré et plusieurs de tuberculose.

Diversité des cimetières synonyme de diversité de l’accueil des corps des victimes de maladies? Espaces funéraires paroissiaux, monastiques et hospitaliers (XIe – XVe siècle)

Au sein des espaces funéraires paroissiaux, aucune distinction particulière ne semble être réalisée entre les sépultures des sujets sains et celles des victimes de maladie. Si l’on s’intéresse à nouveau à la fouille de Gradignan (Gironde), on peut par exemple constater une répartition équivalente sur tout le site des sujets victimes de traumatismes ou d’arthroses sévères, des pathologies très invalidantes donc visibles du vivant des individus (figure 5 et figure 6).

Figure 5

Répartition des individus (XIe - XVe siècle) présentant un traumatisme, place Roumégoux, à Gradignan (Gironde).

Source : H. Réveillas

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Figure 6

Répartition des individus (XIe - XVe siècle) présentant des signes d’arthrose, place Roumégoux, à Gradignan (Gironde).

Source : H. Réveillas

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Le même fonctionnement est observé dans des ensembles situés à quelques kilomètres, comme à Villenave d’Ornon (Réveillas, 2014) ou à Bruges (Masson, 2017), mais également plus lointains, comme dans le cimetière Saint-Michel de Toulouse (Haute-Garonne) (Paya et Catalo, 2011). Deux individus, ayant subi une amputation partielle des deux os de la jambe, ont été pleinement intégrés au sein de l’espace funéraire; il en est de même pour un homme victime d’une spondylarthrite ankylosante, maladie connue pour notamment causer une « colonne bambou », provoquant un fort handicap (Cabot et Duchesne, 2009). La période voit également se développer les établissements monastiques, dans lesquels étaient souvent implantés une église et son cimetière. Comme en contexte paroissial, aucune relégation ni sectorisation particulière ne semble se dégager, c’est parfois même ici l’inverse. Ainsi, dans un cimetière de moniales à Saint-Germain (Aube), l’un des squelettes mis au jour appartenait à une femme victime d’une luxation de la hanche lors de sa petite enfance, entraînant un handicap physique important et limitant ses déplacements (Desbrosse-Degobertière, 2021). Loin d’être isolée, sa sépulture a été installée au sein de l’espace funéraire et semble même avoir été un pôle d’attraction pour les inhumations postérieures. À Carcassonne (Aude), un individu atteint de la maladie de Paget[19] a été découvert dans un caveau, structure funéraire généralement réservée aux personnes aisées (Réveillas et Bergeret, 2009). Son emplacement sur le site était en outre valorisant, le long d’un lieu de passage d’où il pouvait être vu de tous, des frères comme des paroissiens.

Que l’on soit en contexte paroissial ou monastique, une certaine catégorie de malades va toutefois nécessiter une gestion particulière : les victimes de maladies épidémiques. En milieu rural, l’identification de leurs sépultures, comme cela a été souligné ci-dessus, s’avère difficile en l’absence d’analyses moléculaires. À Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude), elles ont permis d’identifier le germe de la peste à la fois dans des sépultures individuelles et dans de petites sépultures multiples (principalement doubles et une quintuple) (Kacki et al., 2011). À Vilarnau (Pyrénées-Orientales), huit sépultures doubles et une triple ont été découvertes et une analyse ADN sur l’un des sujets inhumés a là aussi permis d’identifier Yersinia pestis (Passarius et al., 2008). Sans ces validations biomoléculaires, il n’aurait pas été possible de conclure définitivement sur l’origine épidémique de ces morts simultanées, qui n’aurait été que soupçonnée. Sur les deux sites, les tombes sont insérées au sein du cimetière paroissial et ce n’est que leur caractère multiple qui les distingue véritablement des autres sépultures (Kacki et Castex, 2012). À Saint-Laurent-de-la-Cabrerisse (Aude), elles sont même à proximité du mur de l’église.

En ville, où le nombre de victimes est plus élevé, la gestion des victimes d’épidémies va être plus facilement perceptible. Les sources textuelles vont être plus nombreuses et l’analyse de la composition par âge et par sexe des individus va apporter de précieuses informations sur les maladies pouvant être à l’origine de ces crises de mortalité (Blaizot et Castex, 2005). Devant l’afflux de nombreux corps, au moment du pic épidémique, l’octroi d’une sépulture individuelle ne va plus être envisageable et les fossoyeurs vont alors procéder au creusement de grandes fosses pour y disposer plusieurs défunts, d’une manière qui reste toutefois la plus respectueuse possible (sur le dos, les membres inférieurs étendus et si possible la tête à l’ouest) (Kacki et Castex, 2012). Nécessitant de la place, elles vont être installées en bordure du cimetière. C’est, par exemple, le cas dans le cimetière de l’église Saint-Pierre de Dreux (Eure-et-Loir), où un total de 72 individus ont été inhumés dans 22 sépultures (Castex, 2008). Ils ont été datés du XIVe siècle et les analyses ont montré que ces sujets avaient été victimes de la peste noire (arrivée en France en 1348-1349). À Toulouse (Haute-Garonne), plus de 450 individus, eux aussi victimes de la peste, ont été mis au jour dans 116 sépultures individuelles et multiples, installées en lisière du cimetière paroissial Saint-Michel (Laforest et Gourvennec, 2021). Légèrement plus anciennes (fin XIIIe – début XIVe siècle), plusieurs grandes fosses ont été mises au jour Place de la Libération à Troyes (Aube). Toutes ne sont pas conservées en entier, la plus importante a livré les restes de 19 individus (Réveillas, 2010; Roms et Kuchler, 2011). Il n’a pas encore été possible à ce jour d’identifier le germe responsable de la maladie. Il s’agit également de la peste pour les sépultures multiples mises au jour sur le site du 35 rue de Sarrebourg à Bourges (Cher) (Georges et Blanchard, 2007). De plus petite taille, elles ont livré les restes de 11 victimes. S’il s’agit bien d’inhumations dans un cimetière paroissial d’après les sources textuelles, il semble que cet espace funéraire ait également servi aux enterrements de sujets accueillis par l’Hôtel-Dieu de la ville. C’est aussi le cas à Troyes (Aube), où un espace était réservé au nord pour les défunts de l’Hôtel-Dieu-le-Comte, situé à proximité (Réveillas, 2010; Roms et Kuchler, 2011). À partir du XIe siècle et surtout au siècle suivant, époque de la « floraison hospitalière » (Imbert, 1947), sont en effet créés de nombreux hôpitaux bénéficiant de leur propre cimetière ou au moins d’un espace réservé dans un cimetière paroissial. La fondation d’établissements hospitaliers au Moyen Âge répond au besoin des contemporains de suivre les enseignements du Christ, permettant ainsi d’appliquer les règles de l’hospitalité en prêtant assistance aux membres défavorisés de la communauté chrétienne. C’est la « révolution de charité » (Vauchez, 1994, p. 118). Trois catégories d’individus accueillis peuvent être distinguées : les pèlerins, les pauvres et ceux qui nécessitent des soins médicaux. Le dernier grand groupe est celui qui nous intéresse ici, mais, au sein des hôpitaux, il va s’agir uniquement des malades pauvres, les personnes en ayant les moyens restant à domicile où ils peuvent bénéficier de meilleurs traitements. Dans les espaces funéraires des établissements hospitaliers vont donc être regroupés les desservants de ceux-ci ainsi que les malades décédés en leur sein, mais uniquement celles et ceux qui n’avaient d’autre choix que de se rendre à l’hôpital pour être pris en charge. Ces sujets vont être regroupés dans un même espace funéraire, distinct du cimetière paroissial, mais en son sein il ne semble pas y avoir eu de différenciation selon la pathologie concernée : aucune sectorisation n’a ainsi pu être mise en évidence dans les sites étudiés, au cimetière Saint-Ladre à Reims (Marne) (Réveillas, 2010) ou à l’hôpital de Notre-Dame-des-Vals (Aveyron) (Réveillas, 2021).

Tous les malades ne sont cependant pas acceptés, notamment les malades contagieux et les pestiférés, mais, lors d’épidémies, la Municipalité pouvait imposer l’obligation de les accueillir. Ce fut ainsi le cas à l’hôpital de Santa Maria Nuova à Florence (Italie) (Lallemand, 1906), mais aussi à l’Hôtel-Dieu-le-Comte à Troyes (Aube). Deux épisodes épidémiques ont pu être identifiés au sein de l’espace funéraire qui était réservé à celui-ci dans le cimetière paroissial, l’un daté du début du XIIe siècle, l’autre de la première moitié du XIIIe siècle. Dans les deux cas, le fonctionnement a été similaire, avec la mise en place de grandes fosses rectangulaires ayant accueilli plusieurs dizaines d’individus (Réveillas, 2010). Les incurables sont également rejetés pour ne pas bloquer les lits de l’hôpital comme à l’hôpital Notre-Dame de Tournai (Belgique) (Saunier, 1993) ou à l’Hôtel-Dieu-le-Comte à Troyes (Guignard, 1853). C’est notamment le cas pour les lépreux, qui vont être amenés à intégrer un établissement spécialisé, les léproseries, où ils finiront leur vie (Touati, 1998). Connus par les sources écrites, plusieurs sites ont pu être investigués archéologiquement et les découvertes ont permis de confirmer l’accueil de lépreux, par l’analyse des squelettes et la recherche d’ADN bactérien, comme à la maladrerie Saint-Thomas d’Aizier par exemple (Eure) (Jeanne et al., 2021). Aucune sectorisation n’a été mise en évidence dans le cimetière en fonction du degré d’atteinte des malades, seule une séparation par sexe a pu être observée, à Aizier (Eure) ou dans celui de la maladrerie de la Corneille de Putot-en-Bessin (Calvados) (Guillon, 2021).

Une rétraction des espaces funéraires paroissiaux[20] et une mise à l’écart des victimes d’épidémie (XVIe – XVIIIe siècle)

L’organisation en elle-même des cimetières paroissiaux ne semble cependant pas varier par rapport à ce qui avait cours depuis le XIe siècle, avec l’aménagement de rangées pour procéder aux inhumations successives et l’absence d’une sectorisation des sépultures des victimes de maladies sur les sites qui ont pu être fouillés à grande échelle, comme à La Ciotat (Bouches-du-Rhône) (Richier, 2011), à la Place de la Libération à Troyes ou à Villenave d’Ornon. À Gradignan en revanche, bien que présentes sur l’ensemble du site, une plus forte concentration de sépultures de sujets pathologiques se dessine dans le quart sud-ouest, parfois même d’individus porteurs de plusieurs lésions (figure 7). L’un d’entre eux, d’âge mûr et de sexe indéterminé, a été inhumé avec un bandage herniaire, un dispositif médical porté au niveau du bassin pour soulager les hernies inguinales (Bouffiès et al., 2023). Ce secteur du site se distingue également par les pratiques funéraires mises en oeuvre : alors que le cercueil est la norme dans le cimetière, ici, un grand nombre d’inhumations ont été réalisées dans une simple fosse et cinq sujets ont été déposés avec une monnaie, un dépôt votif qui pourrait remplacer, voire doubler le viatique de l’Eucharistie (étude de T. Cardon sur les monnaies dans Réveillas, en cours).

Figure 7

Répartition des pathologies osseuses à la période moderne place Roumégoux à Gradignan.

Source : C. Bouffiès

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Cette concentration particulière apparaît surprenante, au regard du fonctionnement observé dans d’autres cimetières contemporains, où n’apparaît aucune sectorisation des sépultures selon l’état sanitaire des inhumés. L’hypothèse d’un carré funéraire réservé à un établissement hospitalier peut donc être posée, notamment grâce à la présence d’un dispositif médical tel qu’un bandage herniaire. Aucun regroupement de ce type n’est cependant signalé dans les sources écrites pour le village de Gradignan, il pourrait donc s’agir d’une organisation spécifique à ce cimetière.

Les hôpitaux continuent à fonctionner à l’époque moderne de la même manière qu’au Moyen Âge, avec un accueil des pauvres malades et une inhumation dans leur espace funéraire. Le principal changement va porter sur le traitement des victimes d’épidémie. La notion de contagion est en effet élaborée en 1546 par un médecin padouan, J. Frascator, et va peu à peu se diffuser pour être finalement acceptée au XIXe siècle (Paillard, 1998). Les découvertes archéologiques ont démontré que les malades contagieux étaient toujours accueillis au sein des cimetières d’hôpitaux existants, par exemple à l’hospice Sainte-Catherine à Verdun (Meuse) ou à l’hôpital des Hospitaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem à Épinal (Vosges) (Réveillas, 2010). Lorsque les établissements n’ont pas de place ou souhaitent les mettre à l’écart, les défunts sont inhumés dans un autre espace funéraire, qui va alors être spécifiquement dédié à ces victimes. C’est le cas à Boulogne-sur-Mer (Pas-de-Calais), où des sépultures multiples ont été mises au jour dans les jardins de l’hôpital Saint-Louis, situés à distance du cimetière ordinaire (Castex et Réveillas, 2007). À Amiens (Somme), l’établissement Saint-Jean-Baptiste installe une autre aire funéraire réservée aux défunts considérés comme pestiférés. Fouillée récemment, elle a livré des sépultures individuelles et multiples ainsi que des ossuaires, trahissant une occupation intensive de l’espace (Jadelot et Jonvel, 2021). Les sources écrites font pourtant mention d’un certain nombre de règlements imposant le transfert des malades contagieux dans des structures temporaires hors de la ville (Réveillas, 2010). C’est le cas pour l’infirmerie de peste des Fédons à Lambesc (Bouches-du-Rhône) (Bizot et al., 2005). À distance du centre-ville, ce lieu accueille les malades et inhume les morts dans un espace dédié. La gestion est raisonnée, le cimetière étant organisé en rangées régulières, et les dépôts principalement individuels, parfois doubles ou triples. Les cimetières paroissiaux ne sont en effet plus que rarement mis à contribution ou, s’ils le sont, ils sont situés en bordure de cité, là où il est possible de s’étendre et de creuser de grandes fosses multiples. On peut citer l’exemple du grand cimetière d’Issoudun (Indre), fonctionnant en aire ouverte, dans lequel 201 individus ont été trouvés dans 14 fosses datées entre le XVIIe et le début du XVIIIe siècle (Blanchard, 2011). Les défunts sont encore traités en respectant au maximum les recommandations chrétiennes, avec un dépôt sur le dos, les membres inférieurs étendus et, si possible, la tête à l’ouest. Des sépultures de victimes d’épidémie ont également été retrouvées en contexte monastique, notamment à l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers (Vienne), où elles sont signalées par quatre tombes contenant de la chaux (Gallien et Darton, 2021). Cet indice a conduit à procéder à des recherches d’ADN pathogène qui se sont avérées positives pour la peste (ibid.). Les quatre religieuses touchées ont été inhumées individuellement, au milieu de leurs soeurs, dans l’espace funéraire habituel. Il est à noter qu’elles présentent, comme tous les squelettes retrouvés sur ce site, de nombreuses pathologies au niveau des membres inférieurs, sans doute liées au maintien sur une longue période et à plusieurs reprises de la position agenouillée. Pour la période moderne, des tombes isolées ont également été découvertes, conduisant parfois les auteurs à les interpréter comme des sépultures de crise, sans qu’il y ait d’analyses moléculaires menées. Les individus sont inhumés selon les recommandations chrétiennes, certains présentent des pathologies, mais aucun élément ne permet de conclure à un isolement consécutif à une épidémie. Il pourrait également s’agir de sépultures protestantes.

C’est avec la dernière grande épidémie de peste, qui sévit dans le sud-est de la France en 1720-1722, que le traitement du corps des victimes d’épidémie va véritablement changer. Si des espaces sont dédiés aux sépultures des victimes de maladies à l’extérieur de la ville, de nombreuses fosses sont aussi creusées dans le cimetière paroissial de la cathédrale de La Major à Marseille (Bouches-du-Rhône) en plein coeur de la cité, sans doute pour parer au plus pressé (Signoli et Tzortzis, 2018). Devant le très grand nombre de décès, les autorités sont débordées et le dépôt des dépouilles plus ou moins anarchique. Le soin apporté aux défunts lors des épidémies précédentes (installation du sujet sur le dos, les membres inférieurs étendus, préférentiellement la tête à l’ouest) n’est plus de mise; les corps sont jetés dans de grandes fosses qui peuvent parfois être assimilées à des tranchées (ibid.). Cette pratique se retrouve ultérieurement, au XIXe siècle, par exemple, lors de la retraite de Russie des soldats de Napoléon, victimes de maladies infectieuses et du froid à Vilnius (Lituanie) (Signoli et al., 2004).

Une intégration des malades au sein de la communauté des vivants et des morts?

Quelle que soit la période, après leur décès, les malades « ordinaires » apparaissent donc quasiment systématiquement intégrés à la communauté des morts, même dans le cas de handicaps importants. La principale différenciation entre les individus inhumés dans les ensembles sépulcraux va principalement se situer au niveau des pratiques funéraires dont ils ont bénéficié, pratiques qui peuvent parfois traduire un statut social plus ou moins élevé. Même si le sujet a souffert au cours de son existence d’une pathologie handicapante, son appartenance à un groupe favorisé (par sa famille, sa profession, etc.) détermine sa place dans le cimetière et reflète donc celle qu’il occupait dans la communauté des vivants. À partir du XIe-XIIe siècle, le développement des hôpitaux aurait pu laisser penser que les sujets atteints d’incapacités seraient regroupés dans les espaces funéraires de ces établissements, mais leur fonctionnement différait d’aujourd’hui et les malades les plus handicapés n’étaient pas toujours les bienvenus pour des raisons principalement financières; ils restent donc présents dans les cimetières paroissiaux. Les espaces funéraires monastiques regroupent également un certain nombre de malades en leur sein, probablement car certains individus n’étaient peut-être pas aptes à la vie laïque pour raisons de santé. Rentrer dans une congrégation leur offrait donc la possibilité de pratiquer des activités moins pénibles, même si des atteintes pathologiques particulières ont été trouvées pour certains religieux.

Deux exceptions vont cependant pouvoir être reconnues, la première dans le cas de la lèpre, la deuxième lors d’une épidémie fulgurante. À partir du moment où le diagnostic est posé et avec le développement des léproseries, le malade intègre une structure d’accueil pour ne plus en sortir, quel que soit son statut social. Les léproseries étaient situées dans les faubourgs urbains ou à la campagne et les fouilles de plusieurs établissements de ce type ont montré qu’il n’existait aucune différenciation au niveau des défunts dans la mort, à l’exception d’une séparation selon le sexe, et que les pratiques funéraires ne différaient pas de ce qui avait cours à la même période dans les cimetières paroissiaux. La deuxième exception va survenir en temps de crise épidémique, notamment lorsque les morts deviennent trop nombreux pour être gérés individuellement. Entre le VIIe et le début du XIe siècle, les découvertes actuelles ne nous permettent que de soupçonner la présence de victimes d’épidémie en raison de la présence de sépultures doubles. L’apport de la science (et de ses évolutions) quant à l’étude de maladies qui ne se perçoivent pas à l’oeil nu est essentiel, car sans analyse d’ADN, il est difficile de conclure, mais force est de constater que ces tombes sont toujours intégrées dans les espaces funéraires de la communauté. Lors du second Moyen Âge, les exemples de sépultures de crise se multiplient et se retrouvent à la fois dans les cimetières paroissiaux et les cimetières d’hôpitaux, présentant souvent un même schéma : de grandes fosses dans lesquelles un maximum de soin a été apporté aux défunts. Nécessitant de la place, ces tombes sont souvent installées en bordure des cimetières, en restant toutefois en leur sein. À partir de l’époque moderne en revanche, les autorités interviennent plus fréquemment dans la gestion des crises et, si les cimetières paroissiaux accueillent toujours des victimes d’épidémie, il s’agit principalement de cimetières en aire ouverte, proches des remparts voire à l’extérieur de ceux-ci. Les espaces funéraires des établissements hospitaliers sont toujours mis à contribution, mais ils utilisent souvent des secteurs non dévolus habituellement à l’inhumation, fréquemment hors de la ville. Cette mise à l’écart topographique est à mettre en relation avec l’amélioration des connaissances quant aux processus de contagion[21]. Si l’anonymisation des tombes était déjà importante à l’époque médiévale dans les cimetières paroissiaux, avec le creusement de fosses multiples, leur déplacement à l’extérieur de l’espace funéraire communautaire à l’époque moderne augmente encore ce phénomène (Castex et Kacki, 2021). L’emplacement des tombes, s’il peut parfois être repéré par une croix ou, de manière plus vague, signalé dans les récits d’époque, va disparaître des mémoires, d’autant plus que les fossoyeurs ne seront peut-être pas les employés habituels ou qu’ils seront eux-mêmes atteints par l’épidémie. Les malades inhumés lors des crises de mortalité sont donc les seuls à souffrir, en plus d’une mise à l’écart physique parfois importante, d’un effacement mémoriel qui, comme les faits récents ont pu le démontrer, pourra fortement perturber le processus de deuil[22].