L’essai d’Isabella Huberman, qui découle de sa thèse de doctorat (2019), s’inscrit dans la foulée de ce que suggérait Isabelle Saint-Amand (2010), c’est-à-dire s’inspirer des études anglophones sur les littératures autochtones pour développer un discours critique sur cette littérature dans l’espace francophone. En fait, l’un des objectifs d’Huberman est d’« oeuvrer au décloisonnement du champ des études autochtones francophones et de celui des études autochtones anglophones et [de] favoriser l’intégration de la littérature autochtone du Québec dans le champ des études littéraires autochtones » (p. 13), tout en montrant « la spécificité du corpus francophone » (Ibid.). Plus largement, elle vise à « transformer la façon dont l’université perçoit la production artistique autochtone » (p. 19) et à « faire éclater les catégories établies par la colonisation » (p. 20). En introduction, avec un souci de transparence exemplaire, Huberman insiste sur la dimension éthique de sa démarche. Elle assume sa position de « chercheuse colonisatrice » (p. 24) dont le « but est d’entrer en relation, d’adopter la responsabilité relationnelle, en [s]’engageant » (Ibid.). S’appuyant sur les textes mais aussi sur les connaissances acquises au contact d’écrivains, d’écrivaines et de mentors autochtones, son questionnement éthique l’a amenée à adopter des méthodologies autochtones, à mettre en pratique la « responsabilité relationnelle » et à « entretenir des relations équitables » de façon à ce que ses recherches profitent aussi aux communautés autochtones. La posture adoptée par Huberman s’inspire des travaux de Renate Eigenbrod et de Keavy Martin, qui prônent l’humilité – par le fait, entre autres, d’accepter qu’une oeuvre puisse résister à l’analyse – et une sensibilité culturelle accrue devant les textes. Elle s’inspire aussi de Sam McKegney, qui souligne l’importance d’un engagement de soi dans tout travail critique. Devant ce corpus particulier, Huberman prend donc soin de rester à l’écoute des oeuvres et de leur aspect esthétique. Dans cette optique, Huberman, à la suite de Craig Womack, rappelle la souveraineté littéraire autochtone (p. 40-41), qui remet en question la notion d’exiguïté que les chercheurs allochtones attribuent souvent, selon elle, au corpus autochtone. Elle en fait une littérature engagée, distincte d’une littérature de l’exiguïté puisqu’elle ne s’inscrit pas dans une dynamique centre/périphérie, mais cherche à échapper à cette catégorisation héritée de la colonialité. Les oeuvres formant ce corpus doivent plutôt être considérées comme étant des « actes esthétiques », selon la terminologie de Jarrett Martineau et Erik Ritskes. Sa démarche s’inscrit également dans le mouvement décolonial où le texte littéraire devient lui-même discours critique. Cette dimension politique est clairement énoncée dans le titre de l’essai, Histoires souveraines, puisque « les oeuvres illustrent des incarnations de cette souveraineté » et « produisent certains savoirs qui nous permettent de la concevoir autrement » (p. 14). Mais pour Huberman, l’aspect politique ne réduit pas cette littérature à une parole collective (p. 15); aussi valorise-t-elle l’expérience personnelle, ce que reflète la seconde partie du titre qui introduit la notion de « poétique du personnel », en particulier à partir des travaux de Leanne Betasamosake Simpson et de sa notion de résurgence. Signalant l’importance de la contextualisation pour l’analyse, Huberman propose d’abord une histoire des littératures autochtones « en contexte colonial », à partir des premières manifestations d’une « écriture » ou d’une transmission d’un message, en modulant la définition de littérature pour inclure les différents types de récits autochtones de même que la problématique linguistique particulière qui fait que cette littérature s’écrit presque toujours, depuis la colonisation, dans l’une ou l’autre des langues des colonisateurs. Avec raison, elle mentionne également la situation particulière, au Québec, des nations marginalisées s’exprimant dans …
Isabella Huberman, Histoires souveraines : poétiques du personnel dans les littératures autochtones au Québec, Montréal, Les Presses de l’Université de Montréal, coll. « Expressions autochtones », 2023, 278 p.
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Johanne Melançon
CRCCF, Université d’Ottawa
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