Comptes rendusHistoire et diplomatie

Zbigniew Brzezinski. Stratège de l’empire, Justin Vaïsse, 2016, Paris Odile Jacob, 422 p.[Record]

  • Manuel Dorion-Soulié

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  • Manuel Dorion-Soulié
    Institut de hautes études internationales et du développement Genève

Zbigniew Brzezisnki ne fut conseiller à la sécurité nationale (sous Jimmy Carter, 1977-1981) que pendant quatre ans. Il n’empêche que son influence, à divers degrés, s’étend de la guerre du Vietnam à la seconde guerre d’Irak, en passant par la détente et l’élargissement de l’Otan. Pour l’historien Justin Vaïsse, cette longévité s’explique par une capacité à lier analyse des grandes tendances (politiques, économiques, démographiques ou idéologiques) animant le monde et propositions d’actions concrètes. L’ouvrage de Vaïsse explore les idées de Brzezinski et leur interaction avec le monde en les replaçant dans leurs multiples contextes intérieurs et internationaux. Vaïsse écrit en quelque sorte la biographie intellectuelle d’un homme ayant consacré sa vie aux relations internationales. Il éclaire les grands moments de la politique étrangère américaine depuis 1945 à la lumière de la réflexion et de l’engagement de Brzezinski. Il aborde ainsi, par exemple, l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, qui fit passer Brzezinski d’un antitotalitarisme farouche à un anticommunisme plus « rusé ». Vaïsse montre aussi comment, dans les années 1970, la guerre du Vietnam, le déclin de la suprématie américaine et l’ascension concomitante du Japon et de l’Europe poussèrent Brzezinski à mettre sur pied la Commission trilatérale destinée à renforcer l’alliance des pays les plus développés et les mieux à même d’assurer la transition de l’ère industrielle vers l’ère « technétronique ». Les échanges, parfois tendus, avec Henry Kissinger, notamment sur la meilleure manière de mener la détente avec l’urss, sont également relatés dans l’ouvrage. La décolonisation est abordée à travers la vision de Brzezinski quant à la montée des masses nouvellement politisées du tiers monde et leur désir de participer à l’organisation du monde. C’est en partie afin de préserver la légitimité américaine dans ce segment de l’opinion mondiale que Brzezinski fit des droits de l’homme un axe majeur de sa politique étrangère. La normalisation des relations avec la Chine, la révolution islamique en Iran et l’invasion soviétique de l’Afghanistan, entre autres grands événements de l’ère Carter, sont l’objet de développements substantiels, tout comme le sont certains événements marquants survenus après son départ des affaires, tels que le mouvement polonais Solidarité ou les guerres dans les Balkans. Cherchant à comprendre les diverses sources des idées de Brzezinski, Vaïsse s’intéresse à son travail universitaire, mais affirme que celui-ci n’est pas le seul déterminant de sa conduite en tant que stratège. De McGill à Columbia, en passant par Harvard, Brzezinski est certes devenu un soviétologue renommé, puis un « théoricien du changement social global ». Mais la « théorie », tout au plus, lui aura fourni des schémas de pensée, des représentations de l’histoire et des relations internationales. Pour comprendre les idées stratégiques de Brzezinski, Vaïsse insiste sur la nécessité d’examiner des éléments relatifs à son enfance, à son identité ethnique et religieuse, à son évolution intellectuelle et morale. Bref, il faut complexifier le portrait de l’universitaire devenu décideur. La carrière universitaire de Brzezinski est l’occasion de présenter une sociologie des élites (l’« establishment ») de politique étrangère américaine, qui constitue l’un des principaux éléments de contexte interne aux États-Unis du récit de Vaïsse. Ici, Brzezisnki est dépeint comme un représentant de l’« université de guerre froide », espèce de pendant universitaire au complexe militaro-industriel, où les grandes institutions de recherche sont mises à contribution par l’État américain dans sa lutte contre le communisme. Des hommes comme Kissinger et Brzezinski, issus du monde universitaire, ont supplanté pendant un temps les « Wise Men » (ces banquiers et avocats Wasp qui ont créé l’ordre libéral américain après 1945, Dean Acheson, par exemple), avant d’être eux-mêmes remplacés par …