Depuis la fin de la période dyadique, les études domotiques se multiplient sur le phénomène des guerres. Plus encore, ce « renouveau » de la pensée stratégique, libéré de son état de stase de la guerre froide, a amené plusieurs experts stratégiques à percevoir l’émergence d’une confusion des formes de guerres et de conflits. Dans la section qui suivra, nous analyserons les différents regards sur les grandes tendances actuelles portant sur le phénomène de la transformation de la guerre (Van Creveld 1998) vers ce que l’on pourrait définir comme le nouveau paradigme : la guerre au sein des populations (Smith 2007). Cette étude sera réalisée grâce à l’exposé de trois thèses qui, prises dans leur ensemble, dresseront un portrait crédible des différentes transmutations qui opèrent une triple déconstruction de la définition de la guerre, au sens classique du terme. L’ordre des différents récits sur lesquels les auteurs portent leur attention contribue à dégager un espace conceptuel renouvelé quant aux dynamiques conflictuelles contemporaines définissant notre manière de représenter et de définir la guerre. D’ailleurs, la guerre existe-t-elle encore réellement ? À cette question, le philosophe Frédéric Gros répond par la négative, en proposant la notion d’« états de violence », par opposition à ce que la littérature classique pouvait proposer comme « états de guerre » ou, d’un point de vue plus philosophique, par « états de nature ». L’état de violence est fondé sur des principes de structuration spécifiques : les principes d’éclatement stratégique, de dispersion géographique, de perpétuation indéfinie, de criminalisation, qui, tous, s’opposent à l’état de guerre (Gros 2006 : 217). Autrefois, la guerre fonctionnait par concentration géographique de la violence politique, déterminant le lieu de la bataille où l’on réunissait les troupes en prévision d’un affrontement majeur. Autrefois aussi, la guerre portait avec elle l’impérative exigence de son terme, de sa finitude. Les périodes de paix alternaient avec les périodes de guerre. À l’heure actuelle, les conflits ouvrent des temps indéfinis qui brouillent la distinction spatiotemporelle entre guerre et paix. D’abord, la guerre est dénaturée. Elle n’est plus une guerre, mais plutôt un risque. Plus de grands combats ni de grandes stratégies, seulement un ajustement de magnitude d’intensité variable, de paramètres à contrôler et d’avenir à anticiper ! Ensuite, la guerre se déplace (elle reprend sa place) dans les villes, celles qui sont situées outre-mer ou encore qui se trouvent dans le Homeland. Les doctrines militaires opérationnelles et les technologies se (re)transforment, afin de rallier cette nouvelle réalité. Enfin, la guerre définie comme une activité menée par des humains contre des humains serait une « couveuse » capable d’enfanter une révolution robotique qui menacerait le monopole historique de l’homme sur le champ de bataille. Par conséquent, risque, ville et robot font figure de chevaliers oeuvrant à la (ré)écriture de la manière de conceptualiser la guerre, sur les lieux où elle se déroule, par qui elle est menée et dans quel but. Le premier essai critique que nous étudions est celui soutenu par le géographe et urbaniste Stephen Graham dans son ouvrage Cities Under Siege (2010) portant sur les conséquences qu’entraînera le phénomène de l’urbanisation planétaire. Alors qu’en 1900 la population urbaine mondiale était d’environ180 millions d’âmes, ce nombre aujourd’hui correspond à la population des dix plus grandes mégapoles seulement, selon les données de 2007 (Graham 2010 : 1). Un phénomène plus important encore est apparu : le nombre de bidonvilles. Ces zones urbaines défavorisées seraient à l’heure actuelle le lieu de résidence de près d’un milliard d’individus, dont le nombre est évalué à deux milliards à l’horizon de 2030. En corollaire, ce milliard de défavorisés non …
Appendices
Bibliographie
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