Article body

Ayant la lumière de l’écran d’ordinateur pour seul éclairage à ses pensées, on imagine mal comment une énième revue de la littérature portant sur la décolonisation de la recherche ou encore comment s’inscrire à même la formation de la pensée décoloniale. Empreint de la même énergie fournie par les barrages qui ont inondé les chemins de portage, on assiste à des webinaires décrivant comment les aîné·e·s parcouraient le territoire. Avec ces paradoxes en bruit de fond, on s’engage, on apprend et on entend mal les rivières dans les salles de classe. Mais le fait de marcher ensemble dans les rues, sur les routes et dans le territoire est un bon début pour agir, pour sortir et pour apprendre.

Dans le cadre de ce numéro portant sur l’allyship, nous proposons un dialogue entre ami·e·s entourant nos trajectoires de vie qui se sont entremêlées ainsi que nos motivations à nous mobiliser. Sous la forme d’un échange informel, nous sommes partis de nos propres vécus, engagements et réflexions en vue d’aborder différentes questions sur la notion de solidarité. Nous avons enregistré cette discussion en juin 2023 et avons retranscrit nos propos en gardant la dimension plus familière de nos manières de parler.

Figure 1

En 2021, Yasmine Fontaine et Étienne Levac au Mushuau-Nipi.

Source : © 2021 Stefano Biondo

-> See the list of figures

Étienne Levac (EL) : Qu’est-ce qui motive ton implication?

Yasmine Fontaine (YF) : Ça dépend!

EL : C’est quoi ton premier souvenir quand tu t’es dit qu’il faut que ça change?

YF : Ça a été tard dans ma vie, cet éveil-là. Ça a été tard que je me suis rendu compte que je pouvais être une actrice de changement en tant qu’individu et en tant que femme innue et égyptienne. Je pense que j’ai eu cette étincelle-là quand j’ai commencé les études postsecondaires. Comme tu le sais, c'est récemment que j’ai entamé un processus pour m'enraciner culturellement et me mobiliser pour les causes et enjeux qui me concernent.

J’avais beaucoup de difficultés à m'insérer dans la société et trouver ma place. Ça a été un gros enjeu dans ma vie, celui qui m’a fait me questionner sur mon identité. Mais je pense que tout le monde passe par des réflexions similaires. Les miennes m’ont amené à m'interroger sur comment m’impliquer pour changer la société.

Qui suis-je?
 À quel groupe de la société j'appartiens?
 Comment suis-je affectée en tant que Innushkueu et Égyptienne?

C’est là que j’ai eu une crise identitaire. La reconnaissance de mes identités m’a amené à réaliser à quel point je suis oppressée sur plusieurs niveaux, que je vis continuellement des injustices et des violences en tant que femme, Autochtone et descendante d’immigrant.

Je n’ai pas eu une éducation sur l’histoire de mon peuple ni sur celle de la Loi sur les Indiens, car l’école n’en parle pas. [C’est une loi qui gère ma vie depuis ma naissance; j’étais inscrite, mais je ne le savais pas. J’ai commencé à faire des recherches en sciences humaines. C’est là que j’ai appris à propos des pensionnats indiens [autochtones] et je me suis dit : « Mais pourquoi on ne m’en a pas parlé? »

Il y a beaucoup de problèmes intergénérationnels, mais j’ai été témoin de résilience et de guérison. Des gens inspirants m’ont fait me dire que c’est possible d’être innue, de se relever et d’être fier de notre culture; mais il faut travailler fort pour arriver à cette résurgence-là : c’est quand j’ai commencé à m’éveiller, à lire, à développer ma réflexion critique et à saisir que ma voix compte.

C’est à ce moment-là que je me suis dit : « Il faut que je me mobilise ». Et pour se mobiliser, pour défendre une cause, il faut que tu connaisses bien ce que tu veux protéger; mais il faut aussi que tu sois bien enraciné.e là d’où tu viens. Ça a été un long travail dans ma vie de me réconcilier avec qui j’étais et de me réapproprier cette histoire-là qu’on a vécue, qu’elle soit belle ou pas belle.

EL : Et comment ça affecte ta solidarité ou la solidarité que tu espères recevoir d’autres causes?

YF : L’affaire la plus dure, c’est quand tu es seule face à une injustice et que tu n’as pas d’allié·e·s. C’est en étant ensemble que c’est possible de changer des choses. J’ai malheureusement vécu de nombreuses situations où j’ai été visée par des propos racistes et discriminatoires. Et il arrive que les gens témoins ne parlent pas et normalisent cette violence-là, une violence qui crie en fait l’ignorance envers nos peuples, l’ignorance de la vraie histoire. Mais si les personnes autour ont une réflexion sur l’histoire du peuple innu et de ce que l’on a vécu, ils auront moins tendance à étiqueter. Je dis tout le temps que l’ignorance est une maladie qui se soigne et que c’est quand le monde est informé et qu’une sensibilité est développée que la solidarité est possible.

Ce qui est beau à voir, c’est la solidarité qui se crée entre les peuples d’ici et d’ailleurs, surtout les peuples qui ont été colonisés et marginalisés. Je suis en quelque sorte le vecteur de deux magnifiques peuples millénaires, qui ont malheureusement vécu les conséquences directes du colonialisme. Quand j’entre en discussion avec une personne, on dirait que c’est comme si je comprenais ce que l’autre vit et qu’elle aussi comprend ce que je vis. Je ressens beaucoup de compassion. Je pense que c’est là que c’est possible d’avoir un réseau de solidarité, entre femmes, entre groupes, dont on tente d'étouffer la beauté.

Malgré le fait que je ne suis ni une personne blanche ni un homme, nous avons réussi à nous rejoindre et à nous connecter en tant qu’enfants de la Terre. C’est en territoire que nous avons pu nous rencontrer, dialoguer et écouter le son de la rivière Mushuau-Nipi[1]. C’est la solidarité que tu portes envers mon peuple et mon désir de me mobiliser pour les miens qui nous ont permis d’être mamu (« ensemble »), le temps d’un séjour au pays d’atik (« caribou »). Et c’est surtout grâce à mon héritage culturel innu — et à mon bagage universitaire — que j’ai eu l’immense privilège de marcher le Mushuau assi (« la terre du Mushuau-Nipi »).

EL : Oui, aller dans le territoire, c’est ça qui nous a rapprochés. On en a souvent parlé, mais j’avais aussi conscience que ce n’est pas tous les Innus qui ont les moyens ou la chance de pouvoir y aller aujourd’hui. Tout le temps qu’on était là-bas, j’étais très conscient de cela. Et même quand je dis à des Innus que je suis allé au Mushuau Nipi, on me dit souvent que c’est l’un de leurs rêves de pouvoir se rendre à ce lieu. Dans mon cas, ça m’a mis face au privilège ou à l’honneur d’avoir pu me rendre sur ce lieu et d’avoir contribué à cet espace de rencontre entre chercheurs innus, wendat, atikamekw et non autochtones. Être toujours conscient de la place qu’on occupe et que l’on souhaite occuper est un élément important dans mon propre processus de solidarité.

L’une de mes motivations dans mes engagements est d’appuyer le processus des personnes autochtones souhaitant aller en territoire et se sentir bien avec qui elles sont. Contribuer à des espaces en territoire où ces personnes, et surtout les jeunes, développent la confiance d’entamer leur chemin est, à quelque part, une source de fierté.

YF : J'aimerais que tu m’en parles; ça vient d’où ton engagement et ton désir de te mobiliser avant que tu rencontres le peuple innu?

EL : C’est sûr que mon implication n’a pas découlé d’un vécu où je vivais des injustices. Je n’ai jamais manqué de rien, mes parents avaient de l’argent et si on va vers des termes plutôt de position sociale, j’accumule les privilèges en tant qu’homme, blanc, cisgenre, hétéro, sans handicap, etc. Je ne réfléchis pas toujours en ces termes, mais force est d’admettre que je me situe en un sens aux croisements de tous les avantages sociaux. Je ne me suis jamais senti à part dans les lieux officiels et institutionnels, et je pense que c’est l’un des plus grands privilèges possibles de se sentir permis dans l’espace public. C’est vraiment au secondaire que j’ai commencé à prendre conscience du fait que ce n’est pas tout le monde qui avait ce sentiment, et ça m’a profondément bouleversé. Le premier espace d’engagement dans lequel je me suis investi, c’est le mouvement Occupy[2] [au square Victoria (Montréal)], en 2011.

C’est également au cégep où j’ai pu participer à des cuisines collectives, où l’on faisait du dumpster diving[3] et dans des associations et groupes étudiants anarchistes et écologistes. C’est à ce moment que je me suis rendu compte que c’était le genre d’espace auquel je souhaitais contribuer : des espaces d’engagement, de solidarité et de dénonciation des oppressions.

Je me souviens spécifiquement des questions autochtones. J’étais au cégep; il y avait un atelier dans le café l’Exode, où une personne qui avait fait partie du groupe révolutionnaire autochtone des Zapatistes[4] était venue parler des réalités de son peuple au sud du Mexique. Je me disais que ça avait l’air super intéressant et j’y suis allé. Pendant que le conférencier parlait, deux personnes Kanien’kehà:ka sont entrées dans la salle et ont commencé à nous réprimander, en nous disant : « Vous êtes juste des blancs ignorants qui s’intéressent aux Autochtones d’ailleurs. Vous vous dites militants, mais vous n’êtes sûrement jamais allés à Kahnawà:ke ou Kanehsatà:ke. Je suis même sûr que vous ne pouvez même pas nommer le territoire sur lequel vous êtes en ce moment ». Je l’ai vécu comme une sorte d’éveil, parce qu’ils avaient raison! Je n’étais jamais allé dans ces endroits et je ne connaissais pas le nom du territoire sur lequel se trouve la ville de Montréal. Ça m’a poussé à en apprendre plus là-dessus. Mon engagement s'inscrit dans une trajectoire qui part d’un sentiment de mieux faire. Si je suis à l’interstice de tous les privilèges, alors cela s’accompagne, à mon sens, d’une responsabilité de sensibilisation et d’action qui passe notamment par l’inconfort. Être mal à l’aise avec les actions de mes ancêtres est une nécessité dans le processus d’apprentissage, mais c’est aussi un prix très faible à payer dans l’engagement, comparativement à celui d’autres personnes dont la charge sociale, politique et émotive est ancrée dans une blessure historique et collective.

Le Projet Matakan[5] de la communauté atikamekw nehirowisiw de Manawan dans lequel je me suis engagé depuis 2020, c’est à la fois un projet de recherche et un projet communautaire. Il y a donc plusieurs dimensions politiques à la démarche même si ce n’est pas le but premier. L’un des principes du projet, c’est que les jeunes atikamekw nehirowisiwok se sentent fiers de qui ils et elles sont. Comme tu le sais et comme tu l’as vécu, on part du principe que quitter sa communauté pour les études est très difficile, de par l’éloignement de sa famille, de sa langue, de sa culture et de ses repères. D’autant plus qu’habiter dans les villes résonne souvent avec du racisme et de la discrimination. Dans ce contexte, on pense que si les jeunes sont fiers de qui ils sont en tant qu’Atikamekw Nehirowisiwok, ils auront plus d’outils pour moins remettre en question leur identité, même si cela reste difficile.

YF : Est-ce que tu penses que le fait d’avoir grandi à Montréal a joué un rôle dans cette implication ?

De ce que j’ai vu quand on est en région éloignée, comme à Mani-Utenam, on voit difficilement la mobilisation de nos peuples comparativement à en ville, comme Montréal. J’ai l'impression que les espaces de mobilisation sont plus visibles et ont plus d’impact au coeur des milieux urbains.

EL : Je comprends ce que tu veux dire. Ça a joué, oui. J’avais déjà un intérêt pour ces questions, mais avoir toutes ces occasions pour me sensibiliser sur plein d’enjeux et de lieux d’engagement tout près a été important dans ma solidarité.

YF : Ça m’amène plein de réflexions sur nos mouvements. En fait, je sentais que mon engagement n’avait pas vraiment d’effets à Sept-Îles. C’est un peu pour ça que j’ai décidé d’aller à l’extérieur. C’est fou à dire, mais c’est là que j’ai eu plus d’occasions de contribuer. On dirait que j’avais plus d’effet une fois en ville que dans ma communauté. C’est sûr qu’il y avait des obstacles, mais on dirait qu’il y a un réseau de solidarité plus visible.

EL : Il y a des réseaux qui existent déjà dans les villes et ça facilite clairement les possibilités d’engagement, contrairement à lorsqu’il faut les créer soi-même, ces espaces-là. Mais je pense aussi qu’il y a quelque chose de beau dans les différentes formes d’engagement. Dans mon expérience à Montréal, les milieux de mobilisation préconisent certaines manières de s’engager. Lorsque j’ai commencé à travailler et à m’impliquer à Manawan, l’engagement des gens dans des façons et des espaces que je n’avais jamais vus ou considérés à Montréal m’a impressionné : comme des jeunes qui veulent aller dans le territoire et apprendre les histoires de leur famille ou les lieux de pêche dans leur territoire familial. Quand j’ai lu l’autobiographie de Florent Vollant[6] ou le livre sur la mobilisation des femmes innues contre les mines de Catherine Delisle L'Heureux[7], j’étais impressionné de tous les moments de mobilisation innue que je ne connaissais pas du tout. Il y a peut-être quelque chose que la mémoire de ces mobilisations en territoire est moins connue que celles des luttes en ville?

YF : Oui, je pense que c’est ça! Ça m’a fallu du temps pour réaliser que les expéditions en territoire auxquelles j’ai participé sont aussi des formes d’engagement et de mobilisation autant symboliques que ce qui se passe en ville parfois. J’ai appris tard ces histoires de mobilisation de ma communauté. C’est grâce au livre de Catherine Delisle L’Heureux que j’ai réalisé comment le peuple innu, nous nous mobilisons face à l’abus du Nitassinan[8] et de notre nation. J’avais comme croyance que nous étions un peuple pacifique et très peu militant, mais je me suis trompée. J’ai rencontré ces membres de ma communauté qui se sont mobilisés et qui ont marché pour l’avenir du territoire et de nos rivières. J’ai compris qu’être innue aujourd’hui demande à être courageuse pour dénoncer l’injustice que nous subissons depuis plus de 400 ans! J’ai aussi appris ma propre histoire au travers des souvenirs de ma mère, de ma grand-mère et des femmes qui m’entourent : celles qui détiennent la mémoire d’un peuple millénaire, ces protectrices de l’eau, ces femmes, grand-mères, mères, cousines. Ce sont ces femmes qui m’ont rappelé les marches et les mobilisations qui ont eu lieu sur notre territoire, nete (« là-bas »), à Mani-Utenam. Les gens de mon peuple ont marché pour revendiquer et dénoncer la construction d’un barrage sur la Sainte-Marguerite. Des gens de partout sont venus marcher et bloquer la route pour dénoncer le non-consentement des Innus et l’abus du gouvernement qui a bafoué nos droits ancestraux. Nos droits de vivre comme Innus sur notre territoire et de décider de protéger le Nitasinnan, pas seulement pour nous, mais pour ceux qui s’en viennent : nos enfants. J’ai su que pendant cette grande marche, des bouddhistes ont voyagé jusqu’à Mani-Utenam pour appuyer notre cause et notre droit à la vie sur un territoire sain, tandis que certains allochtones de Sept-Îles ont marché jusqu’à Mani-Utenam, cette fois-ci, contre les Innus et en faveur du barrage. Pourquoi ne parle-t-on pas de tout cela dans les cours d’histoire? Le peuple innu est un peuple fort et résilient.

C’est dommage qu’on n’en parle pas plus, parce que j’ai dû lire un livre de blanc pour pouvoir faire revivre cette mémoire-là. Il a fallu que je travaille fort pour en apprendre plus, pour poser les bonnes questions à mon entourage, pour rallumer cette mémoire, parce que c’est ça aussi, l’effet de la colonisation; on nous force à oublier qu’on a une voix et un pouvoir d’action.

Je trouve ça dur. En ce moment, je me questionne sérieusement sur mon engagement. J’ai l’impression que je ne fais pas assez, que je ne suis pas assez sensibilisée et éduquée sur les enjeux de revendications territoriales et de l’histoire des traités. Je veux protéger le territoire et la culture, mais je ne sais pas tout ce qui se passe. En parallèle de cet apprentissage, j’essaie aussi juste de vivre ma vie et de guérir. Je me sens coupable de ne pas être assez militante.

EL : J’ai un sentiment similaire sur la militance. Ça pose la question à savoir : pour s’engager et être solidaire, faut-il tout connaître ou faut-il simplement entamer des démarches? Mon sentiment, il part d’un autre endroit où je me pose la question à savoir si la responsabilité des privilèges suppose forcément d’en connaître le plus possible sur les luttes avec lesquelles je suis solidaire. À la fois, j’ai l’impression qu’il faut connaître beaucoup de choses dans l’espoir de ne pas faire de gaffes, mais il ne faut pas non plus en connaître trop afin de ne pas tomber dans l’appropriation des luttes. Il est où le juste milieu entre être engagés personnellement et ne pas prendre une place qui ne nous est pas destinée? J’énonce tout ça simplement pour dire que l’angoisse que tu as exprimée trouve un certain écho avec ce que je ressens parfois, même si ça vient d’ailleurs.

YF : C’est peut-être le défi de toute personne qui se mobilise, peu importe la cause. Ne pas en faire assez. Ne jamais en faire assez. J’en parle un peu avec d’autres allié·e·s des luttes autochtones, mais c’est différent. Ce n’est pas la même chose, parce que la réalité d’être une femme autochtone, c’est ma vie. Je ne peux pas faire off après mon travail de 9 à 5 et ne plus penser à ça. Quelqu’un m’avait déjà dit que lorsque tu nais autochtone, tu es un enjeu politique. Le simple fait d’être ici aujourd’hui et d’être une autochtone innue est une preuve de résistance. C’est ce que je ressens. Peut-être d’autres Innus ne ressentent-ils pas ça. On dirait qu’il y en a dans la communauté qui n’ont pas conscience de tout ça, parce qu’ils sont en mode survie.

Quand on rentre dans cet univers de mobilisation, c’est drôle, mais j’ai l’impression qu’on devient épuisé en voyant tout le travail à faire, toutes les injustices qu’on remarque et toutes les actions qu’on doit faire pour rééquilibrer le cercle.

Je n’imagine pas en tant qu’homme blanc comment tu dois marcher sur des oeufs pour venir à notre rencontre et pour devenir un allié, parce que moi-même, je trouve difficile en tant que femme autochtone de m’engager et de reconnaître mes batailles et mes limites. C’est même difficile de trouver ma légitimité au sein de mon propre peuple. Je trouve ça dur de trouver un équilibre dans ces dynamiques de luttes.

EL : Ça doit être vraiment difficile. J’ai l’impression aussi de ce que tu me dis sur le sentiment de ne pas en connaître assez; c’est qu’on en demande énormément aux personnes autochtones. Même, on dirait qu’il faut une expertise sur toutes les facettes des réalités et des savoirs autochtones. Juste comme on s'en est parlé, concernant les questions sur la langue, du genre « Comment on dit ça dans ta langue? », ça doit être difficile de toujours y répondre.

YF : Il y a plein de jeunes autochtones tout autant impliqués et motivés d’arriver à une justice sociale, mais ça devient essoufflant de se battre pour nos droits, notre culture, notre territoire, notre avenir. C’est là que je vois que c’est important d’avoir de bon·ne·s allié·e·s qui nous soutiennent dans notre mission. On ne peut pas faire ça seul·e.

EL : C’est aussi ce que je considère. Il y a une dimension d’être moins fatigué, parce que l’engagement ne vient pas jouer sur les mêmes éléments. Comme tu l'as dit, lutter pour le territoire, réapprendre sa culture et sa langue, performer dans le milieu académique et professionnel : il y a juste 24 h en une journée!

C’est un grand privilège de pouvoir me dire que je peux faire autre chose de mes journées que réfléchir ou m’informer sur les enjeux et réalités autochtones. C’est une grande injustice, parce que ce n’est vraiment pas tout le monde qui peut faire ça; mais en même temps, je ne sais pas comment faire autrement quand tu as cette possibilité. Je pense qu’il faut recontextualiser dans l’épuisement que ces actions engendrent. Bien sûr que je peux être épuisé, mais ça va moins venir chercher des éléments personnels, familiaux et communautaires ou du moins pas de la même façon.

YF : Je comprends, moi aussi; en vrai, depuis la pandémie, j’ai perdu cette fougue militante de crier dans la rue et de contredire tout ce qui bouge. J’ai compris qu'il y a différents types de mobilisation que tu peux faire, que ça ne se passe pas toujours dans la rue et que je suis toujours en train d’apprendre. On ne va pas se le cacher. Les injustices dans le monde dans lequel on vit sont épuisantes et dangereuses. Elles sont enracinées dans un système bien en place, qui nous fatigue lorsqu’on essaie de le changer.

Il faut se donner du jeu et une chance là-dedans. Le simple fait de se lever et de réaliser qu’il y a des injustices pour ensuite prendre action, c’est le plus gros travail qu’on peut faire.

EL : J’ai un ami qui parle souvent de la stratégie des étincelles; tu ne sais jamais ce qu’une parole ou un geste peut engendrer. C’est quelque chose qui se transmet. C’est une constellation d’engagements qui se met en mouvement.

YF : Quand je dis que j’ai perdu cette fougue-là, je ne pense pas que ce soit vrai; je pense que j’ai plus canalisé mon engagement et mon sentiment. Avant, j’étais dans une vision de compétition, où il fallait des diplômes et se mobiliser tout le temps. Il y a des moments pour ça, oui, mais à un moment, ça ne m’enrichit pas de me mobiliser seulement pour le fame. C’est vraiment quand je vais sur le territoire que je me souviens que je ne peux pas le protéger seule et que ce qui est important, c’est les sept prochaines générations, parce que je suis ici grâce à mes ancêtres. C’est là que le programme des gardiens est devenu un espace qui me tient à coeur, parce qu’on rallume des étincelles qui amplifient ce réseau de mobilisation. J’aime vraiment outiller et encadrer de futurs gardien·ne·s de territoire, même si c’est dans un cadre universitaire. Je vais être honnête, j’instrumentalise l’université pour cette visée. Je suis allée chercher un diplôme en anthropologie, afin d’avoir le papier pour aborder ma perspective et qu’elle soit reconnue.

Je ne sais pas pourquoi, mais on dirait que les Premières Nations veulent invisibiliser les allié·e·s blanc·he·s. On vous demande souvent votre expertise pour des éléments, mais sans vous mettre devant. Comme nous allons vous demander de nous écrire de quoi, mais c’est nous qui allons le lire devant la foule sans vous mentionner. C’est comme si nous te demandions de te mobiliser avec nous, de par ta sensibilité et tes connaissances, sans jamais prendre les devants.

EL : Je ne sais pas si invisibiliser c’est le mot, parce que j’ai plus l’impression que si on poursuit l’analogie de la scène, c’est normal qu’on ne soit pas au-devant de celle-ci, mais qu’on aide à la construire. Est-ce que lorsqu’on fait un travail invisible, on est invisibilisé surtout dans un contexte de solidarité? Je le vois plus comme un rôle et une responsabilité pour mettre de l’avant des perspectives.

YF : Dans mon entourage, il y a plein d’allié·e·s allochtones qui sont venus dans ma vie et qui m’aident au quotidien. Je ne peux pas accepter qu’on ne reconnaisse pas le travail de quelqu’un, peu importe son origine. J’ai de la misère avec ça. Je maintiens qu’on invisibilise, mais je le comprends aussi. Pendant des années et des années, les Premières Nations ont été forcées à ne pas parler et à survivre à un génocide culturel. Donc ça va de soi que les Premières Nations soient celles qui parlent pour elles-mêmes. Mais je pense que dans un réseau de solidarité et de mobilisation, c’est important de reconnaître l’apport de tout le monde. On ne peut pas vous dire : « Retournez donc en Europe »!

EL : On m’a déjà dit ça; je pense que ça provient d’une place de colère face à l’injustice; et surtout, il faut savoir ce que l’on porte et ce que l’on représente. L’autre jour, j’étais à Manawan avec ma collègue pour le Projet Matakan et on mangeait un sandwich à l’extérieur des bureaux de poste. Pas trop loin, il y avait des enfants qui sautaient sur une [sic] trampoline. Après un certain temps, la porte de la maison s’est ouverte et il y a un homme qui leur a dit de rentrer. Il est directement venu nous voir et, à son non verbal, il était sur la défensive. Il nous a lancé : « Vous êtes qui vous? Qu’est-ce que vous venez faire ici? » On a expliqué qu’on travaillait avec l’école secondaire et Tourisme Manawan et, avant de pouvoir parler du projet de transmission culturelle, il nous a dit : « Est-ce que vous êtes les services sociaux dans le fond? » Seulement dans un contexte où deux blancs sont dehors immobiles tandis qu’il y a des enfants à quelques maisons près, il a tout de suite fait l’association avec les services sociaux. Après, on s’est parlé, et j’ai pu lui dire avec qui je travaillais, le nom du projet et même les évènements où je pensais l’avoir déjà vu; puis la conversation a pris un tournant beaucoup moins tendu. Ce moment, ça montre ce que l’on porte : une histoire de violence, qui se déroule encore aujourd’hui. Et c’est normal qu’on doive conjuguer avec ces dimensions dans nos solidarités et notre travail. Peu importe les intentions, il y a quelque chose que nous ne contrôlons pas, et c’est la perception que les autres ont de nous. Comme tu l’as dit, si tu es en mode survie, c’est normal que tu essaies de te protéger et de protéger ceux que tu aimes de problèmes potentiels.

YF : C’est sûr que tu représentes la société occidentale en tant qu’homme blanc et que te voir quand on ne te connaît pas, on t’associe à toutes les violences coloniales et intergénérationnelles; mais c’est pour ça que je pense que ces personnes-là n’ont pas entamé un processus de guérison. Ils sont pris dans leur souffrance. Mais je les comprends, en un sens, sauf que ce n’est pas à toi de porter les actions de ton gouvernement et de vivre de la violence.

Étienne Levac (EL) : Oui, mais j’essaie de recontextualiser qu’on ne s’adresse pas à moi, parce que la personne ne me connaît pas; mais elle s’adresse à ce que je représente.

Yasmine Fontaine (YF) : Il y a quand même d’autres moments où je suis émue et fière à constater que les nôtres se mobilisent rapidement quand nos pair·e·s sont affectés, même quand ils sont d’une autre nationalité. Je pense vraiment qu’il y a encore les valeurs du territoire comme celle de l’entraide. Ce n’est même pas une question; on fait juste le faire, comme avec Joyce Echaquan ou George Floyd. Ce sont des injustices envers les peuples du monde. Et même si les Innus ne le réalisent pas toujours, ils et elles se mobilisent et sont solidaires. C’est inné, la solidarité, j’ai l’impression, pour les Innus. L’enjeu, c’est peut-être la sensibilisation et l’éducation, mais pas la solidarité.

Mot de la fin : Le cercle

Les Premières Nations travaillent fort en ce moment pour remettre en place cette vision du cercle au sein de nos nations, de nos communautés et de nos familles. Dans le cercle, tout le monde a sa place, égal à tous et une voix à respecter, entendre et honorer.

Pendant trop longtemps, ce sont nos colonisateurs qui se sont octroyé le droit et le privilège de déséquilibrer ce cercle qui nous unissait, ainsi que les liens entre nous, entre le territoire et entre nos identités culturelles.

Alors, aujourd’hui, il est maintenant question de rééquilibrer nos positions dans ce cercle-là, afin que notre voix et notre position dans le cercle soient entendues et respectées.

Nos peuples sont les experts de notre histoire, de nos enjeux et de nos réalités. C’est à nous de (re)prendre parole, parce que pendant trop longtemps, on nous a empêchés de dire notre propre vérité pour maintenir un mensonge violent qui tente toujours de nous oppresser.

C’est aussi notre responsabilité, en tant que Premières Nations, de rappeler que dans le cercle, la voix de tous les êtres qui habitent le Nitassinan, y compris nos voisin·e·s allochtones, les animaux, l’eau et la Terre Mère sont des êtres qui ont le droit d’être respectés.

Je crois que pour arriver à ce rééquilibre-là et à cette justice sociale pour les Premières Nations, c’est la somme d’un travail collectif et individuel.

Il faut assurer un espace sécuritaire, même dans des situations inconfortables et confrontantes, afin que les Premières Nations puissent s’exprimer. Ces espaces-là sont menacés par l’ignorance et la perpétuation d’idéologies coloniales envers les Premiers Peuples. Et je crois que c’est là qu’il est important d’avoir des allié·e·s.

Nous n’avons pas besoin de sauveurs et sauveuses, mais d’allié·e·s! Il ne faut pas oublier que vous, les Québécois·e·s, vous êtes aussi des enfants de la Terre. Vous détenez tous une responsabilité face à la Terre et aux gens qui l’habitent. Et lorsqu’un peuple vit de l’injustice et de l’oppression, c’est le devoir qu’entraîne notre humanité de tendre vers l’équité et la justice — y compris l’inaction et le racisme intériorisé — , de s’éduquer sur la vérité de l’Autre, de dénoncer les situations d’injustice et de supporter un espace pouvant accueillir la voix des Premiers Peuples.

Notre dialogue nous a aidés à créer un espace d’échanges qui, à la fois, nous éloigne et nous unit simultanément. C’est ça la beauté d’un dialogue : ça nous permet de nous réunir mamu (« ensemble »), et nous espérons pouvoir nous rassembler hors de nos murs et écouter les voix des rivières.