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D’emblée, il est dit que le recueil adopte une conceptualisation élargie des relations internationales pour y inclure les dynamiques issues de relations multilatérales, transnationales, multinationales et coloniales (et post-coloniales). Cette précision demeure essentielle pour bien comprendre ce qui lie entre elles les contributions, car, bien que tout à fait pertinentes pour approfondir la compréhension des enjeux de genres en science politique, plusieurs d’entre elles s’éloignent de ce qu’un lecteur pourrait attendre d’un livre sur les relations internationales « classiques » au sens normatif du terme. En effet, cette impression est d’autant plus vive lorsque l’on examine les différentes sections du recueil pour y découvrir une importante part de contributions se trouvant dans une intersectionnalité affichée. Cela dit, cette approche est cohérente avec l’énoncé de départ contextualisant la production de ce livre. En effet, son objectif est de mettre de l’avant l’apport des perspectives féministes intersectorielles dans les dynamiques internationales et l’agentivité des acteurs qui sont au coeur des enjeux dans lesquels ils sont impliqués directement ou indirectement. La démarche du collectif se pose ainsi en réaction à la quasi-absence des analyses féministes dans la discipline des relations internationales, que ce soit dans la manière dont on l’enseigne ou dont on l’écrit et, donc, la manière dont les universités ancrent la discipline. En bref, le collectif s’inscrit en opposition directe à la « perpétuation d’un ethnocentrisme et d’une perspective masculine dans la conception même du monde ». Pour ce faire, Maïka Sondarjee, directrice de l’ouvrage et professeure adjointe à l’École de développement international et mondialisation de l’Université d’Ottawa, campe dès l’introduction les définitions retenues des concepts abordés, incluant la coexistence de plusieurs terminologies ou d’entrecroisements conceptuels. Par conséquent, l’ensemble de l’ouvrage est structuré en fonction de cinq grands thèmes transversaux aux contributions proposées aux lecteurs.
La première section, « Colonialité du pouvoir et ethnocentrisme », réunit des textes qui semblent essentiels pour introduire des socles conceptuels qui sont par la suite réinvestis par d’autres auteurs du même recueil, explicitement ou implicitement. On y aborde les postures des chercheurs lorsqu’ils traitent des enjeux de genre, des concepts mobilisés, des rapports entre les producteurs de savoirs et les objets d’études ; le tout, dans une perspective de remise en cause de l’ethnocentrisme dans les études des dynamiques internationales ou dans un effort de décentrement (si on souhaite reprendre les propos du collectif). Pour ainsi dire, on explique la validité théorique et la pertinence pratique des démarches décoloniales et genrées de phénomènes complexes tels que ceux abordés dans la suite du recueil.
La deuxième section, quant à elle, offre différentes perspectives sur les solidarités et les mobilisations féministes. Sont abordés plus spécifiquement des cas de groupes de femmes, dans différents contextes, qui ont oeuvré à faire comprendre leurs perspectives et les impacts différenciés selon le genre de certaines politiques (nationales) ou réglementations (internationales). On y observe ainsi les dynamiques internationales dans les rapports coloniaux, mais aussi dans les enjeux migratoires qui peuvent être liés à la structure globalisante de l’économie mondialisée telle qu’elle est vécue par ces groupes de femmes.
Pour ce qui est de la troisième section, l’accent est mis sur la normativité des institutions actuelles qui structurent et encadrent les relations internationales selon différentes échelles, mais aussi la normativité des concepts qui y sont mobilisés. Cela amène le lecteur à en apprendre davantage sur l’absence physique des femmes dans les représentations diplomatiques, par exemple, et sur les définitions des politiques étrangères dites féministes. Aussi, on explore la manière dont une plus grande présence des femmes pourrait contribuer à l’efficacité de certaines opérations de terrain. Pour illustrer le tout, Bouchard et Von Hlatky s’attardent au cas de l’OTAN et de l’ONU pour démontrer qu’une plus grande inclusivité servirait les objectifs à long terme des interventions, notamment en ce qui a trait à la sécurisation post-conflit.
La quatrième section intéressera plus spécifiquement les étudiants et chercheurs qui souhaitent approfondir leurs connaissances sur la diversité et la multiplicité des impacts de l’économie globalisée capitaliste. Plusieurs des textes réunis détaillent les mécanismes de marginalisation des groupes de femmes ou des femmes, avec des implications de race et de classe. Ceux s’attardant à la notion de care sont particulièrement pertinents dans cette section et contribuent à la discussion de manière percutante, puisqu’on y dépeint les mécanismes par lesquels les situations locales (nationales) sont intrinsèquement liées au global.
Pour terminer, la dernière section couvre des thématiques plutôt éclectiques ayant pour point commun les violences faites aux femmes. Les contributions sont originales et jouent sur les échelles proposées pour analyser ces phénomènes. On y évoque autant les violences dans le cyberespace que celles issues de conflits régionaux. L’article de Reysoo sur les femmes terroristes attirera probablement l’attention des lecteurs, puisqu’on tente d’y expliquer l’image de la femme victime et de débusquer les mythes qui sont relatifs à l’association faite entre terrorisme et masculinité.
Le pari que s’est donné Sondarjee en constituant ce recueil est plutôt imposant. Pour finir, bien que certains textes semblent davantage tenir d’une étude de cas d’une situation nationale, ces luttes et enjeux peuvent se rattacher à une mouvance plus globale (transnationale) ou à une situation analogue dans un pays étranger. Elles peuvent tout autant être l’objet d’un mandat d’une instance internationale que s’insérer dans le résultat de dynamiques économiques mondiales. On peut donc les rattacher, en effet, à des dynamiques internationales. L’exercice est somme toute convaincant, puisqu’au fil du collectif les lecteurs sont en effet amenés à se familiariser avec des luttes, mouvements et acteurs traversés par des enjeux liés au genre.
Cela dit, le collectif semble approprié pour un public déjà familier avec les notions fondatrices de la littérature féministe occidentale (comme le care), car les textes y font référence sans nécessairement les expliciter. Par conséquent, les étudiants et les jeunes chercheurs qui souhaitent approfondir le pourquoi et le comment des perspectives féministes en relations internationales seront certainement intéressés par cet ouvrage. Ce collectif peut constituer une bonne base pour l’enseignement des perspectives féministes dans les études supérieures, car plusieurs textes abordent des questions très actuelles, comme le terrorisme, les parcours migratoires ainsi que les questions autochtones.