Dossier : Québec-Chili, 1973-2023 : mémoire d’un coup d’État et d’une expérience de solidaritéTémoignages : les amis du Chili

À la recherche de la justice sociale[Record]

  • Clotilde Bertrand

Je suis née en 1933 au lac des Ours, à Notre-Dame de Pontmain, un petit village au sud-ouest de Mont-Laurier. Ce village a été fondé en 1884 par les frères Grenier. Ma grand-mère, Charlotte Bondu, avait épousé l’un deux, Pierre Grenier. De cette union est née ma mère, Agnès, qui a épousé en 1922 Henri Bertrand, un fromager de profession. Mes parents se sont installés à Buckingham et y sont demeurés jusqu’à la crise économique des années 1930. La crise les a contraints à accepter la colonisation qui avait lieu à l’époque, ce qui explique leur retour à Notre-Dame de Pontmain. C’est donc à cet endroit que j’ai vécu les douze premières années de mon enfance. Lors des années précédant mon arrivée au Chili en 1970, l’année où Allende a pris le pouvoir, j’étais à Cuba. J’y suis arrivée en 1958, à l’âge de vingt-cinq ans. J’étais missionnaire chez les soeurs Notre-Dame-du-Bon-Conseil de Montréal, qui avaient un collège dans la petite communauté de Santa Cruz del Norte, à Cuba. J’y enseignais au niveau primaire. C’était l’époque de Batista et de la loi martiale. J’ai été témoin de la violence de ce régime dictatorial et de ses victimes gisant sur le sol lors de mes déplacements vers la capitale, La Havane. Puis j’ai aussi été témoin de la révolution et de la prise du pouvoir par les barbudos du mouvement révolutionnaire, en janvier 1959. La révolution cubaine a mené à la nationalisation de l’éducation. Quand les révolutionnaires sont venus voir les soeurs au collège au début des années 1960 pour nous annoncer la nouvelle, ils portaient un chapelet dans le cou pour ne pas nous faire peur [rires]. Puis ils disaient : « On ne vous veut pas de mal, on veut juste vous dire que vous n’aurez plus le droit d’enseigner. Mais vous pouvez faire autre chose. Faites ce que vous voulez, mais le collège ne vous appartient plus. » Je pense qu’ils nous ont laissé une journée pour sortir nos affaires personnelles. C’est tout. Mais ils ont été très respectueux, il n’y a pas eu de bavure. Ils nous ont laissé l’accès au couvent qui était « voisin » du collège, les soeurs ont donc pu demeurer dans leur couvent à Santa Cruz del Norte ! J’ai vécu dix ans à Cuba, mais tous les 4 ans nous pouvions retourner au Québec pour voir nos familles et nous ressourcer sur le plan spirituel et physique. C’est en 1969 que, pour des raisons de santé, j’ai dû être rapatriée pour de bon au Québec. Mes supérieures voulaient m’envoyer à Saint-Jérôme, où résidait une partie de ma famille, pour que je m’occupe de la pastorale là-bas. Mais cela ne faisait pas mon affaire du tout. Je me suis rendue à la chapelle pour pleurer. Les soeurs ont bien vu que je n’allais pas bien. Alors elles m’ont dit : « Choisis le pays que tu veux, Clotilde. On va négocier pour que tu partes à l’étranger avec une autre communauté. » À la même période, j’ai rencontré lors d’une retraite intercommunautaire une soeur qui était basée au Chili. Elle a demandé l’autorisation de me rencontrer après avoir appris que j’avais passé du temps à Cuba. Cette soeur m’a informé qu’au Chili, une soeur québécoise qui travaillait avec les jeunes allait passer à l’état laïc pour se marier. La congrégation avait donc besoin de quelqu’un d’autre pour travailler avec les jeunes. La soeur supérieure voyait que j’avais organisé la catéchèse à Cuba et que j’avais de l’expérience avec les jeunes. J’ai dit : « bien sûr ! » Je m’en irais au …

Appendices