L’anthropologie du développement est installée dans le paysage disciplinaire français et francophone depuis près de 40 ans grâce aux initiatives et à l’esprit d’animation collective de Jean-Pierre Olivier de Sardan. L’oeuvre anthropologique à la fois générale, africaniste et développementiste de ce dernier, est considérable surtout si on y ajoute les nombreux travaux collectifs publiés sous son autorité directe ou indirecte. L’Association euro-africaine pour l’anthropologie du changement social et du développement (APAD) qu’il a fondée en 1991 a confirmé brillamment l’efficacité de son esprit d’entreprise et la célébration des 30 ans de cette dernière par un numéro Hors-Série de sa revue, Anthropologie et Développement (Roy et al. 2021), auquel ont contribué 35 chercheuses et chercheurs, en est une preuve tangible. Sylvie Ayimpam fait partie des co-rédactrices de ce numéro en tant que secrétaire générale adjointe de l’APAD et il faut garder ce contexte en tête en lisant l’ouvrage collectif, Aux marges des règles et des lois, préfacé justement par Jean-Pierre Olivier de Sardan, qu’elle a dirigé en 2019. Cet ouvrage dévoile tout un vocabulaire spécifique qui s’efforce de saisir analytiquement les réalités à la fois implicites, aléatoires et temporaires qui ne rentraient pas dans les cadres de la macro-sociologie ou de l’anthropologie classique du développement. Certes, l’anthropologie sociale, notamment britannique, avait depuis déjà presqu’un demi-siècle abordé les fissures et les faux-semblants de l’action politique et des fonctionnements organisationnels officiels. Ainsi l’informalité, les discordances, les écarts, les normes pratiques (plutôt orales) ont fini par constituer « un arrêt sur images » mobilisant la curiosité des sciences sociales. On pourrait même penser que l’anthropologie sociale du développement s’est de plus en plus consacrée depuis les années 1970 à l’élucidation de ce que Frederick George Bailey qualifiait de manière paradigmatique de stratagèmes et de dépouilles, et que j’ai généralisé dans ma traduction par l’expression des règles du jeu politique (Bailey 1971). La manipulation et le non-respect des règles prennent, tant sur le plan empirique que conceptuel, le pas sur la description formelle des agencements reconnus et admis publiquement. Cette préoccupation avait d’ailleurs été mise en avant dès la fin des années 1990, en France, dans un colloque de l’Office de la recherche scientifique et technique outre-mer (ORSTOM) auquel Olivier de Sardan et ses collaborateurs avaient participé (Winter 2001). Dans sa préface d’Aux marges des règles et des lois, Olivier de Sardan esquisse très sommairement l’histoire intellectuelle et anthropologique de ces notions et conclut que la notion de « normes pratiques » est une avancée pour approfondir le degré d’informalisation des relations sociales, politiques et administratives africaines. Les anthropo-sociologues africanistes, européens comme africains, devraient d’ailleurs laisser de côté cet ethnocentrisme « continental ». L’africanisation excessive des études française sur le développement est un phénomène très ancien qui tend d’ailleurs progressivement à disparaître (Copans 2011). Dans Aux marges des règles et des lois, un autre problème plus ordinairement empirique apparait alors : l’échantillon des huit pays d’où proviennent les études de cas sont à une exception près (Kenya) des états francophones des parties occidentales et centrales du continent. Ou bien les critères de sélection des cas pertinents pour conceptualiser les « normes pratiques » sont tous couverts par ces exemples ou bien ces derniers s’expliquent tout simplement, comme c’est souvent le cas, par l’identité des chercheurs mobilisables personnellement par l’éditeur, ce qui n’a, en soi, aucune portée épistémologique. La moitié des auteurs sont d’origine africaine et plusieurs sont des doctorants, voire des postdoctorants, ce qui est peu courant dans ce genre de publication d’autant qu’on leur doit parmi les meilleurs textes. Les thèmes traités sont en fait assez classiques : le foncier …
Appendices
Références
- Ayimpam S., 2014, L’Economie de la débrouille à Kinshasa. Informalité, commerce et réseaux sociaux, Paris, Karthala.
- Bailey F. G., 1971, Les règles du jeu politique. Etude anthropologique, Paris, Presses universitaires de France [Traduction française (Jean Copans) de Stratagems and Spoils. A Social Anthropology of Politics, Oxford, Basil Blackwell, 1969].
- Bierschenk T., Blundo G., Jaffré Y. et TidjaniAllou M. (dir.), 2007, Une anthropologie entre rigueur et engagement. Essais autour de l’oeuvre de Jean-Pierre Olivier de Sardan, Paris, APAD-Karthala.
- Boquier P. et H. Maupeu, 2003, « Médias et morts violentes à Nairobi. Analyse quantitative des homicides rapportées par le Daily Nation (1990-2002) » in Droz Y. et Maupeu H. (dir.), Les figures de la mort à Nairobi. Une capitale sans cimetières, p. 179-214, Paris, IUED-IFRA-CREPAO, L’Harmattan.
- Copans J., 2010, Sociologie du développement, Paris, A. Colin.
- Copans J., 2011, « L’Afrique noire comme paradigme fondateur des sciences sociales françaises et francophones du développement (1920-2010) », Ethnologie française, 41, 3 : 405-414.
- Genest S. et J. Copans (dir.), 2000, « Terrains d’avenir », Anthropologie et Sociétés, 24, 1.
- OlivierdeSardan J.-P., 2021, La revanche des contextes. Des mésaventures de l’ingénierie sociale, en Afrique et au-delà, Paris, Karthala.
- Rodriguez-Torres D., 1998, « La justice expéditive à Nairobi. Informalité ou formalité juridique ? », Journal of Legal Pluralism, 42 : 179-198.
- Rodriguez-Torres D., 2014, Au coeur du bidonville de Mathare Valley. La politique du ventre vide à Nairobi, Paris, IFRA-Karthala.
- Roy A. et le comité « 30 ans » (dir.), 2021, Anthropologie et Développement, Hors-Série, « L’APAD a 30 ans, Numéro spécial ; APAD is 30 Years Old, Special Issue », Louvain-la-Neuve, Presses universitaires de Louvain.
- Winter P. (dir.), 2001, Inégalités et politiques publiques en Afrique. Pluralité des normes et jeux d’acteurs, Paris, Karthala-IRD.