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Quel peut être le lien entre trois faits divers sélectionnés dans un numéro de La Patrie daté de janvier 1865, un inventaire d’objets variés publié dans le New York Times au cours des années 1960-1970, des extraits d’un manuel de survie apparemment plus contemporain et un article de La Lanterne relatant l’assassinat d’un vieil ermite dans les monts du Forez pendant les années 1890 ? C’est ce que se demande l’historien Philippe Artières lorsqu’il découvre le contenu de ce dossier d’archives, composé par Michel Foucault et sobrement intitulé « Vies sauvages », que lui a discrètement remis Daniel Defert avant son départ pour la villa Médicis. Pourquoi Foucault a-t-il rassemblé ces pièces éparses ? Que comptait-il en faire ? Si Artières y entrevoit bien, en spécialiste de l’oeuvre du philosophe, les traces de sa méthode habituelle de travail, il se questionne sur l’objectif de cette collecte comme sur ce qui unit les divers éléments collectés. Son séjour à Rome sera l’occasion d’éclaircir ce mystère.

Dans Le dossier sauvage, Artières retrace sa plongée dans les récits de ces « vies sauvages » que Foucault aurait patiemment collectés avant de mourir. Aurait, car rapidement le doute s’installe sur l’origine de ce dossier d’archives. Est-ce un original oublié des spécialistes de Foucault ? Une blague de son compagnon Daniel Defert ? Une fiction montée par Artières pour composer l’un de ces fameux rêves d’histoire ? Une chose est sûre, son exploration permet à l’historien français de renouer avec les questionnements qu’il affectionne : sur le sens de l’archive, sur le travail de l’historien, mais aussi sur la progressive pathologisation des existences marginales qui s’opère au cours du XIXe siècle. Car ces vies sauvages, les existences de ces hommes (et femmes) qui ont choisi, pour une raison ou pour une autre, de fuir la vie sociale pour se réfugier dans le bois, au plus près de la nature, ont progressivement intéressé les médecins, psychiatres en tête. Laurent, le sauvage du Var, est en un bon exemple. Il a fait l’objet d’articles de journaux autant que d’études médico-psychologiques ; avant de lui-même raconter son existence dans des conférences, et même un livre apparemment. Des vies de papier plurielles, multiples, comme Artières les aime. D’autant que ces vies en retrait du monde font écho à l’existence même de l’historien, en particulier à son enfance dans les Vosges et à cet homme, Jean, qui avait choisi de vivre dans les bois et à propos duquel, plus jeune, il avait déjà écrit.

Entre interrogations, doutes, exploration, fascination et mélancolie, l’enquête d’Artières s’effectue sous nos yeux, et avec notre complicité. Car les documents sur lesquels il travaille sont pour la majorité reproduits dans l’ouvrage—selon l’habitude de l’historien d’exposer ses archives, apparemment brutes. Ils sont simplement entrecoupés, articulés ou mis en relation par le truchement des réflexions qu’ils lui inspirent ou des questionnements qu’il déploie à leur sujet. Cette mise en récit de son travail d’historien découvrant un dossier d’archives inédit et inattendu est également une occasion pour Artières de s’interroger sur ce qui le relie au travail de Foucault, sur l’héritage dont il est ainsi—par le biais du dossier comme par le biais de la méthode de travail archivistique qu’ils partagent—le récipiendaire. Et puis, indirectement, comme en filigrane, se pose, à travers l’étude de ces vies retirées du monde, la question du statut de l’historien qui, face à c(s)es archives, se trouve lui aussi dans un monde à part, éloigné du commun des mortels, happé par le passé comme par ses raisonnements. Artières lui-même, enfermé dans sa villa romaine, n’entretenant que quelques rares contacts avec l’extérieur comme avec les autres habitants des lieux, n’est-il pas, en un sens, semblable aux ermites dont il découvre pas à pas les existences ? S’il ne semble pas en partager la radicalité, voire pour certains l’extrémisme, comme dans le cas ce mathématicien américain devenu terroriste néo-luddite, ne sont-ils pas animés par la même passion, la même abnégation, le même dévouement, le même engagement ? Il y a en tout cas, pour les uns comme pour l’autre, des imaginaires à défendre, et en particulier celui de la vie sauvage et du contact avec la nature.

Au final, peu importe que ce dossier soit faux ou inventé, ainsi que le révèle Artières dans une lettre (fictive ?) à Daniel Defert sur laquelle l’ouvrage se clôt. Au fond, il n’est pas très grave que Michel Foucault n’ait jamais constitué de dossier « Vies sauvages » et que l’historien ait simplement fait croire que Defert le lui avait remis. Car les archives qu’il contient sont vraies et les questionnements qu’elles suscitent le sont tout autant. Aux limites de la fiction et aux confins de l’histoire, Artières nous propose, à nouveau, une réflexion brillante, originale et profonde sur le travail de l’historien, sur le statut, parfois fétichisé, de l’archive et sur le sens de la notion d’héritage. Plus encore, cet essai unique, qu’il qualifie d’« histoire contre-factuelle », nous conduit à nous interroger sur ces vies que l’on qualifie trop vite de marginales et sur le rêve qui réside certainement en chacun.e de nous de fuir la civilisation pour (se) retrouver (dans) le contact avec la nature. D’ailleurs, le lien qu’Artières esquisse brièvement entre ces vies sauvages du passé et le survivalisme contemporain, qui gagne aujourd’hui en notoriété à mesure que l’effondrement s’impose comme une mode autant que comme une possibilité, contribue à faire de cet ouvrage le support inattendu d’une réflexion plus actuelle que ce que peut laisser entendre le cadre historique et historiographique qu’il lui a été fixé.